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Portrait

La langue du cœur

par Marie Labrecque, Montréal (Québec)

Jim CorcoranJim Corcoran enrichit le paysage musical du Québec depuis des décennies. L’auteur-compositeur-interprète a signé huit disques solos, dont le dernier, Pages blanches, a remporté le prix Juno de l’album francophone en 2006. Un accomplissement remarquable pour un artiste qui s’est francisé sur le tard...

Élevé dans une famille anglophone de Sherbrooke, sans contact avec le français – la ville était « majoritairement anglophone dans les années 1950 », rappelle-t-il – Jim Corcoran a passé son adolescence dans la région de Boston. « À l’âge de 13 ans, j’ai fait une fugue, annonçant à mes parents que je m’en allais pour toujours. Ils m’ont laissé partir, croyant que j’allais revenir. Mais j’étais déjà entêté... » 

L’enfant studieux et solitaire poursuit sa scolarité dans un séminaire, tout en observant avec tristesse la société américaine et la période troublée des années 1960. À 20 ans, ayant notamment perdu des amis à la guerre du Vietnam, il décide de quitter les États-Unis. Il revient à l’automne 1970 dans une province en plein bouillonnement culturel, et y trouve son « salut ». « C’était fort ce qui se passait au Québec durant ces années-là, explique-t-il. La chanson populaire était éminemment poétique. Je sentais que je m’enrichissais à m’approcher d’une culture francophone effervescente. Et c’était ma façon de fuir un peu l’Amérique anglophone qui m’avait déçu. De me libérer et, sans renier quoi que ce soit, de renaître. »

Les années d’apprentissage

Pour pouvoir participer à cette culture, Jim s’inscrit en philosophie et en français à l’Université Bishop, à Lennoxville, et se plonge dans un bain francophone. « J’ai improvisé ma propre immersion en n’écoutant et en ne lisant que des médias francophones. J’étais pressé. Et assez rapidement, grâce à de bons profs et à des amis, j’ai pu arriver à comprendre et échanger », raconte-t-il.

La chanson, elle, fut plutôt un accident. Le jeune homme ne songeait pas à faire carrière, concevant la musique comme une « forme de méditation, de détente », une soupape à ses angoisses. C’est pour payer ses études qu’il se met à chanter dans les bars. Et d’offres en offres, « je me suis fait prendre à faire carrière », comme il le résume modestement! 

Un parcours qui a pris son envol au sein du groupe folk Jim et Bertrand. Après son association avec Bertrand Gosselin (qui a duré de 1973 à 1979), l’anglophone a commencé à écrire en français, d’abord par « politesse », le duo se produisant majoritairement devant un public francophone.

Son choix d’une carrière en français en a laissé certains perplexes. « Mon père trouvait ça très difficile. Chaque fois que j’arrivais à la maison avec un disque, il me demandait: “Are you singing in English this time, Jim?” Pour lui, c’était illogique que je me prive du marché anglophone. Je ne pouvais pas donner d’explication parce que ma démarche était très personnelle et émotive. Tout ce qu’on doit comprendre, c’est que c’est un coup de foudre, la passion. J’avais besoin de poser ce geste, et je vis très bien avec. »

Poésie langagière

Avoir essentiellement appris le français seul, à travers ses recherches dans les livres, a donné à Jim Corcoran un style singulier. L’auteur de Je me tutoie aime jouer avec les mots, choisir ceux dont il savoure la sonorité. « Je fouille, je fais un peu d’excavation dans la langue pour trouver les perles. Parfois, je suis un peu épuisé parce que c’est un travail qui ne finit jamais, le fait de se perfectionner, de se corriger. Mais c’est fabuleux! »

Le chanteur constate qu’on s’exprime différemment selon la langue. « J’arrive à dire en français des choses que je ne peux dire en anglais. Par contre, c’est plus exigeant. Il y a une tradition de poètes qui fait en sorte que la barre est plus haute. Quand j’œuvre en français, je dois réfléchir davantage. Ça me demande plus d’effort et c’est donc plus satisfaisant. J’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose, dont je suis très fier. »

Le passeur

L’auteur-compositeur fait sa petite part pour briser le « triste » mur de méconnaissance culturelle séparant les deux communautés linguistiques au Canada. Depuis 20 ans, il conçoit et anime en anglais À propos, une émission consacrée à la chanson francophone, diffusée les samedis à 21 h, sur CBC Radio OneLien autre que le gouvernement du Canada.

Il propose des entrevues, traduit dans la langue de Leonard Cohen des textes de chansons. Surtout, ce grand émotif partage son enthousiasme débordant pour ses « collègues ». « Je ne présente jamais une seule chanson qui ne m’allume pas », confie Jim Corcoran. Se tenant à l’affût de tout ce qui se fait au Québec, il ouvre les horizons linguistiques et musicaux d’un auditoire assoiffé de diversité, en lui faisant découvrir une programmation très éclectique.

« J’ai constaté, par la réaction des auditeurs, que je joue un rôle intéressant. Il y a plein de gens, à travers le monde, qui veulent être nourris par un menu différent des palmarès qu’on entend partout. Leur besoin d’avoir accès à autre chose me rappelle ce que j’ai ressenti quand j’ai eu le coup de foudre pour la culture québécoise. »

Belle façon de boucler la boucle...


Photos

Photo : Volt-Martin Tremblay

 

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