ARCHIVÉE - Chapitre 2 – L’étape de la contribution : Une intégration à double sens

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Au moment où commence l'étape finale de l'intégration de l'immigrant, et qu'il doit à la fois avoir répondu à ses besoins sur le plan linguistique et trouvé un emploi, il faudra qu'il se sente vraiment chez lui au sein de la communauté minoritaire pour être en mesure de contribuer à la vie communautaire. Il faut beaucoup de temps aux nouveaux arrivants pour se faire une place au sein d'une nouvelle communauté. Pour illustrer certaines des difficultés que présente le processus d'intégration réciproque, posons-nous une question en apparence banale : Un immigrant peut-il devenir Canadien? La réponse paraît si évidente que personne ne se pose vraiment cette question. Après tout, le Canada cherche avant tout à permettre aux immigrants de devenir Canadiens, et cela va bien plus loin que le fait de détenir un passeport canadien.

Si on vous demande toutefois si un immigrant peut devenir Acadien, vous allez peut-être hésiter... et sans doute pour une bonne raison : il n'est jamais aussi facile de s'intégrer à une communauté minoritaire ou même de participer à la vie de cette communauté que cela ne le serait dans une communauté majoritaire10, même pour quelqu'un qui, par exemple, parle français et vit au Nouveau-Brunswick. Nous prendrons l'exemple de deux communautés (les francophones du Nouveau-Brunswick et ceux du Manitoba) pour essayer de comprendre les défis liés à l'intégration de personnes de diverses cultures au sein d'une communauté.

Un immigrant ivoirien qui vit au Nouveau-Brunswick depuis 20 ans a déclaré avec beaucoup de franchise : « Le nationalisme acadien est si fort que je ne serai jamais accepté comme un Acadien. » Pour toute communauté minoritaire dont les membres sont très attachés à leur identité collective, la diversité peut poser un problème. Si elle considère que l'assimilation à la société majoritaire constitue une menace, la communauté a naturellement tendance à se replier sur elle-même. En particulier, lorsque l'histoire d'une communauté est marquée par l'injustice (comme ce fut le cas pour les Acadiens), elle a une personnalité qui se définit de façon encore plus forte. Elle hésite à voir son identité redéfinie par l'immigration. L'inaction a par contre aussi son prix. La population francophone du Nouveau-Brunswick est celle qui compte la plus faible proportion d'immigrants au Canada (toutes populations francophones et anglophones confondues), avec 1,08 p. 100. En fait, cette province accueille deux fois moins d'immigrants francophones que l'Alberta, alors que la population francophone de l'Alberta est cinq fois inférieure à celle du Nouveau-Brunswick. Des changements ne sont donc pas seulement nécessaires : ils sont inévitables – et ils ont déjà commencé à se produire.

L’homogénéité des milieux ruraux ou la mosaïque culturelle des métropoles ont des effets bien sentis sur la façon que les francophones se perçoivent sur les plans individuel et collectif.
(FCFA, 2001, p. 12)

Il y a des problèmes pour faire face aux difficultés de percer, de faire partie de la francophonie, à cause de la fragmentation de la communauté et à cause de l’idéologie légitimante des institutions qui les excluent (résultat de la mise sur pied des institutions devenues la chasse-gardée des francophones d’origine canadienne-française), d’où certains qui peuvent préférer s’associer au monde anglophone.
(Chambon et coll., 2001, p. 5-7, sur la communauté haïtienne à Toronto)

L’Acadie du XXIe siècle est loin du cliché de « Gabriel et Évangéline ». (...) Les premiers nationalistes disaient : « Nous sommes Acadiens, nous sommes français et catholiques! » Or maintenant, qui sommes nous? (...)

Les anciennes valeurs catholiques ont moins de chance de séduire les jeunes. (...) Il ne faut pas minimiser l’importance de cette nouvelle culture acadienne. Elle permet à la relève de se sentir à la fois acadienne et mondiale.
(Roussel, 2001)

La SAANB (Société des Acadiens et Acadiennes du Nouveau-Brunswick) prend des mesures concrètes en vue de favoriser l’intégration des nouveaux arrivants francophones. En collaboration avec le Conseil des minorités multiculturelles francophones du Nouveau-Brunswick, elle a créé un groupe de travail et organisé, en juin 2002, une première Journée de réflexion consacrée aux problèmes d’établissement et d’intégration que vivent les immigrants francophones. Cette initiative visait à donner la parole aux francophones de toutes origines culturelles et à prévoir des mesures concrètes pour une meilleure intégration. Lors de la première réunion du groupe de travail, à laquelle ont assisté principalement des immigrants originaires d’Afrique et du Moyen-Orient, tous les participants ont dit vouloir appuyer et promouvoir la cause des francophones au Nouveau- Brunswick, mais ont émis des doutes quant à la perspective d’être véritablement inclus dans la définition d’« Acadien ». Lorsqu’on leur a demandé ce qui pouvait être fait pour rendre la communauté francophone plus inclusive, ils étaient tous d’accord pour dire qu’il faut les aider à se sentir intégrés aux réseaux locaux constitués de francophones, notamment pour trouver un emploi (ce qui constitue le principal problème des immigrants). Comme l’a dit un participant : « Les immigrants se valorisent par leur travail. » Jean-Guy Rioux, président de la SAANB, est conscient de ces difficultés : « Le fait que l’on n’ait pas de stratégie d’accueil, ça n’aide pas. L’immigrant qui arrive ici, on le laisse à lui-même et il finit par se diriger vers les grands centres parce que les immigrants vont retrouver leurs communautés d’origine qui y sont déjà installées. » (Ricard, 2002) Les participants à la Journée de réflexion de la SAANB ont conclu qu’il fallait ouvrir les réseaux francophones aux immigrants francophones afin de permettre à ceux-ci de réussir sur le plan économique et de nourrir un véritable sentiment d’appartenance à la communauté francophone.

Le défi consiste aujourd’hui à susciter, entre les nouveaux arrivants et les Acadiens, un dialogue qui leur permettra de conserver certains aspects essentiels de leur culture respective, tout en trouvant suffisamment de terrains d’entente pour établir une identité à la fois complémentaire et moins exclusive sur le plan ethnique pour tous les francophones du Nouveau-Brunswick. Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’un enjeu démographique créé par la nécessité d’attirer et de garder un plus grand nombre d’immigrants francophones au Nouveau-Brunswick. Une communauté qui se veut vraiment pluraliste doit accepter et favoriser l’hétérogénéité et le renouveau, étant donné qu’ils en sont depuis toujours des éléments essentiels.

Les immigrants ne peuvent pas réellement s’engager dans l’étape finale de leur intégration, celle de la contribution, si la communauté n’est pas prête à accepter cette contribution. En ce sens, la contribution tient beaucoup moins à la mécanique de l’intégration (contraire- ment aux étapes précédentes) qu’à l’esprit d’intégration. Pour que les immigrants puissent apporter leur contribution à une communauté minoritaire, il faut que les membres de cette communauté voient dans les nouvelles idées qu’exposent ces nouveaux membres, mais aussi dans les nouveaux défis qu’ils créent, le signe encourageant d’une communauté qui ne stagne pas, mais a décidé d’évoluer. Après tout, l’immigration est un processus qui amène à la fois les nouveaux arrivants et la communauté qui les accueille à se redéfinir.

Le Manitoba nous fournit un exemple particulièrement encourageant à cet égard : à l’automne de 2001, environ 150 représentants de divers groupes communautaires, dont de nouveaux arrivants francophones, se sont réunis lors de la Journée de réflexion organisée par la Société franco-manitobaine. Il s’agissait de trouver une réponse à la question- thème de cette rencontre, à savoir : « Comment agrandir l’espace francophone au Manitoba? ». L’objectif visé : créer un espace francophone plus vaste réunissant trois groupes qui occupent habituellement des espaces distincts au sein de la francophonie à l’échelle locale :

  • les francophones de souche;

  • les immigrants francophones;

  • les francophiles.

Le dernier groupe est composé de familles au sein desquelles un seul parent est francophone ou de Manitobains anglophones bilingues qui envoient leurs enfants dans des écoles d’immersion française.

Durant la plénière, les participants ont défini clairement les tâches suivantes :

  1. Développer la capacité d’agir auprès de nouveaux groupes démographiques sans perdre le « coeur » de la francophonie.
  2. Adopter de nouvelles façons de faire et de vivre le français qui se démarquent des réflexes collectifs existants.


(Société franco-manitobaine, 2001)

Dans ces deux énoncés, on perçoit clairement à quel point il est difficile de préserver une communauté qui a une forte réalité historique (« le "coeur" de la francophonie ») et d’en faire une communauté qui se définit davantage sur le plan linguistique (« nouvelles façons de faire et de vivre le français qui se démarquent des réflexes collectifs existants »). Il n’est donc pas surprenant que les participants aient discuté de la possibilité de nommer la communauté différemment :

(...) il faudra peut-être revoir l’identité franco-manitobaine, qui connote aux yeux de certains une origine ethnique et culturelle particulière, afin d’explorer un thème plus large et inclusif tel que « Francophones du Manitoba » ou « Francophonie manitobaine ».


(Société franco-manitobaine, 2001)

Une nouvelle communauté pour les francophones au Manitoba?

Rapport de suivi de la Journée de réflexion organisée au Manitoba

Notez bien

« La culture franco-manitobaine doit être aussi apprivoisée, ce qui n’est pas toujours facile pour des personnes de l’extérieur qui entrent dans un milieu où les personnes se connaissent depuis toujours ou du moins vivent une vie de famille étendue très liée. (...) Pour les franco-manitobains établis, le fait de s’être tenus ensemble afin de conserver leurs acquis et d’augmenter leurs droits dans un contexte minoritaire au cours des dernières décennies a tissé des communautés serrées, animées d’une grande persévérance. L’arrivée croissante des personnes immigrantes constitue une réalité nouvelle et on se retrouve avec un manque d’information et des moyens limités pour agir, étant peu préparés malgré un grand désir de la part de la communauté d’accueillir les nouveaux arrivants. » (Therrien et SFM, 2002)

Les communautés minoritaires francophones de l’ensemble du pays ne sont pas toutes rendues au même stade pour ce qui est de l’acceptation de la diversité. Il s’agit d’un processus délicat au cours duquel les récriminations ne mènent nulle part et il faut plutôt à tout prix chercher à mieux connaître et à mieux comprendre les réalités des autres cultures.

Mais la diversification des communautés minoritaires francophones va-t-elle garantir leur survie à long terme? Les enfants des immigrants francophones d’aujourd’hui vont-ils continuer à vivre en français et apporter ainsi leur contribution à la communauté? Si l’on se fie aux régions métropolitaines du Canada, la situation est encourageante. Les enfants des immigrants francophones commencent à y créer leurs propres médias et organismes francophones qui les aident à relever des défis qui leur sont propres. Les conditions dans lesquelles cette nouvelle génération de francophones va s’épanouir diffèrent de celles qu’ont connues les francophones du Canada jusqu’à maintenant. Non seulement la nouvelle diversité ethnique et culturelle modifie-t-elle l’apparence de la communauté, mais la nouvelle communauté qui en résulte doit aussi composer avec des problèmes socio-économiques difficiles. D’un autre côté, cela lui offre l’occasion de jeter des ponts avec les pays d’origine de ses nouveaux membres.

 

 

 

 

 

 

Il est essentiel pour les nouveaux arrivants de connaître l’histoire et les défis de leur société d’accueil s’ils souhaitent réellement s’y intégrer.
(Commentaire émis au cours de la Journée de réflexion de la SAANB, SAANB, 2002)

Symbole éloquent de ce nouvel espace francophone : le magazine Taloua, lancé à Toronto en 2002 (« taloua » signifie « jeune femme » en agni, langue parlée en Côte d’Ivoire). Ce magazine examine les réalités auxquelles sont confrontées les jeunes immigrantes francophones au Canada. L’éditorial du premier numéro traite de l’esprit de la francophonie, qui permet à ces jeunes immigrantes de se sentir incluses :

« Dans un monde en pleine mutation, les besoins des jeunes femmes comme leurs origines culturelles, sont pluriels, exigeants et complexes à la fois. C’est dans cette optique que nous avons senti le besoin d’initier une nouvelle publication féminine. (...) Taloua contribuera à répondre de manière efficace aux besoins d’une clientèle de plus en plus exigeante et vaste. (...) Je tiens à vous faire passer un message d’espoir; parce que oui, c’est possible de réaliser ses rêves si vous avez du courage et de la persévérance, si vous savez vous entourer de personnes sincères et compétentes pour vous aider à mener à bien vos projets. » (Tchatat, 2002, p. 5)

Même s’il vise les jeunes immigrantes francophones, le message d’espoir que veut faire passer le magazine Taloua est déjà bien connu des minorités francophones du Canada : après tout, n’est-ce pas grâce à leur courage et à leur ténacité que ces dernières ont réussi à prospérer dans tout le pays au fil des décennies?

De plus en plus de jeunes femmes acadiennes ont des enfants avec des membres des communautés visibles et s’inquiètent du sort qui leur sera réservé. Ils risquent de rencontrer les mêmes problèmes d’acceptation que leur père, s’il n’y a pas d’ouverture et de dialogue au sein de la communauté acadienne et francophone.
(Commentaire émis au cours de la Journée de réflexion de la SAANB, SAANB, 2002)


 10 La diversité que l’on observe au sein de la communauté minoritaire anglophone du Québec semble contredire cette théorie mais, parce que ces anglophones font partie de la grande majorité anglophone du Canada et d’Amérique du Nord, leur identité collective est beaucoup moins menacée que celle des minorités francophones à l’extérieur du Québec, et ils ressentent donc moins le besoin d’établir des limites précises pour leur communauté.