ARCHIVÉE - Chapitre 1 – Un déficit criant : l’immigration dans les communautés francophones minoritaires

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Lorsqu’ils arrivent au Canada, les immigrants ont de grandes attentes, suivies de quelques espoirs déçus puis d’une adaptation graduelle, mais ils éprouvent rarement des regrets. Environ 13 000 des 250 000 immigrants que le Canada a accueillis en 2001 étaient dans une situation particulière : c’étaient des anglophones qui s’établissaient au Québec ou des francophones qui s’établissaient dans une autre province canadienne. Par exemple, un ingénieur anglophone de l’Inde peut se retrouver au Québec à la suite d’une mutation, ou encore un technicien francophone du Maroc peut décider de s’établir au Manitoba. Il y a toutefois une différence entre ces deux personnes : l’ingénieur qui s’installe au Québec peut compter sur une minorité anglophone bien établie qui a une longue tradition d’intégration des immigrants, car elle est composée d’une forte proportion d’immigrants (au Québec, plus d’un anglophone sur quatre est né à l’étranger). L’immigrant marocain, lui, se retrouve dans une communauté minoritaire qui n’a pas une grande expérience en ce qui concerne l’intégration des immigrants.

Les communautés francophones minoritaires n’attirent pas un nombre d’immigrants suffisant par rapport à leur poids démographique : près d’un million de francophones vivent à l’extérieur du Québec, mais seulement 44 000 d’entre eux sont des immigrants. Cela signifie que moins d’un francophone minoritaire sur vingt est un immigrant. Il devrait y en avoir quatre fois plus, si on prend la proportion d’immigrants au sein de la population anglophone du Canada comme point de comparaison. La différence, c’est que la minorité anglophone du Québec accueille des immigrants depuis de nombreuses années. En fait, la proportion d’immigrants au sein de cette communauté est beaucoup plus élevée que chez la majorité francophone de la province.

On fait la même lutte pour la francophonie mais quand il s’agit de partager les fruits de cette lutte, nous n’avons plus de place. T’as l’impression d’être une mouche dans un verre de lait.

(Immigrant d’Afrique de l’Est)

Pour que l’immigration vers les communautés de langue officielle porte fruit, il faut que les immigrants, les gouvernements et les communautés travaillent ensemble. Or, la diversité est un phénomène nouveau, surtout dans les communautés francophones minoritaires. Dans le passé, ces communautés réussissaient à se maintenir grâce à leurs réseaux et, dans certaines régions, à l’arrivée de Québécois, qui sont de souche rapprochée. Aujourd’hui, elles accueillent des immigrants qui, oui, parlent français, mais ne partagent pas les mêmes origines ethniques et culturelles.

En prenant connaissance des expériences de ces immigrants, les communautés et les gouvernements seront mieux en mesure de comprendre les aspirations des immigrants et les obstacles auxquels ils sont souvent confrontés. Dans certains témoignages, on sent la déception et l’insatisfaction face au manque d’acceptation de la part de la communauté minoritaire de langue officielle. La frustration peut aussi s’installer au sein de la communauté minoritaire qui a apporté son soutien à une famille d’immigrants lorsque cette famille part s’installer ailleurs ou s’intègre au groupe majoritaire au lieu de contribuer à la communauté.

Le présent rapport aidera le lecteur, qu’il s’agisse d’un fonctionnaire, d’un membre d’une communauté minoritaire de langue officielle ou d’un nouvel arrivant, à comprendre les particularités de l’immigration au sein de communautés minoritaires et à reconnaître la situation délicate dans laquelle se trouvent les deux parties : la communauté, qui est en situation minoritaire, et les immigrants, qui amorcent une nouvelle vie dans un milieu qui leur est étranger. L’immigration est souvent parsemée d’embûches, mais c’est une entreprise qui en vaut grandement la peine.

Éléments essentiels de la réussite pour l’immigrant : Ténacité, réseautage et capacité d’adaptation

En 1994, Ahmed Shabani quittait son pays d’Afrique de l’Est pour s’établir au Canada. Lorsqu’on lui demande de parler de sa vie au Canada, il rit et demande combien de temps nous avons à lui accorder.

Ahmed insiste pour dire que lui et sa famille n’ont pas été forcés de quitter leur pays. Lui et sa femme avaient de bons emplois. Ils détiennent tous deux un diplôme universitaire; Ahmed a obtenu une maîtrise en biologie dans une université française. Il explique que la première année au Canada fut sans contredit la plus difficile. L’argent que lui et sa femme avaient épargné pour subvenir à leurs besoins pendant la période d’adaptation s’est envolé beaucoup plus rapidement qu’ils l’avaient prévu. « Habiller toute une famille en vue de l’hiver canadien n’est pas une dépense négligeable », raconte Ahmed. Ils voyaient donc leurs économies fondre à vue d’oeil et leurs recherches d’emploi demeuraient infructueuses. Refusant de se laisser abattre, Ahmed et sa femme ont réévalué leur situation. Ils ont conclu que, s’ils ne pouvaient trouver immédiatement un emploi dans leur domaine, ils pourraient soit attendre encore, soit se résigner à accepter un emploi pour lequel ils sont trop qualifiés, mais qui leur permettrait au moins d’entrer sur le marché du travail canadien. Ils ont donc travaillé dans un centre d’alphabétisation local et, dans leurs temps libres, ils participaient aux activités de la communauté francophone. Par ailleurs, la femme d’Ahmed a été nommée au conseil du collège francophone local.

Environ un an plus tard, à la suite de restrictions budgétaires au centre d’alphabétisation, Ahmed et sa femme ont perdu leur emploi. Leurs activités bénévoles et les contacts qu’ils avaient établis dans les institutions francophones les ont alors bien servis. La femme d’Ahmed a appris que le collège au conseil duquel elle siégeait avait besoin d’enseignants. Par contre, comme elle était membre du conseil, elle ne pouvait postuler. Elle devait toutefois subvenir aux besoins de sa famille et n’a pas hésité longtemps. Elle a démissionné du conseil et postulé un poste d’enseignante, qu’elle a facilement obtenu, compte tenu de ses titres de compétence.

Ahmed continuait de chercher un emploi de biologiste, mais il s’est vite rendu compte que la maîtrise qu’il avait obtenue en France n’était pas facilement reconnue et que les employeurs privilégiaient l’expérience professionnelle acquise au Canada, expérience que n’a pas, généralement, un nouvel arrivant. « Je me suis donc inscrit à l’université pour obtenir un deuxième diplôme en biotechnologie. J’ai une passion pour les sciences, mais au bout de la première année de mon programme de 2 ans, il m’a fallu tout simplement abandonner, car il n’y avait pas assez de revenus pour prendre en charge mes études et ma famille. » Ahmed a de nouveau réexaminé ses choix. Quatre ans après son arrivée au Canada, il a renoncé à son objectif de travailler comme scientifique et s’est inscrit à un programme d’études en administration informatique subventionné à 50 p. 100 par le gouvernement.

Son premier emploi l’a amené dans la région d’Évangéline, à l’Île-du-Prince-Édouard. Un organisme communautaire cherchait quelqu’un pour mener une étude de faisabilité sur l’établissement d’un réseau informatique. S’il n’avait pas eu de contacts dans la communauté francophone, Ahmed n’aurait probablement jamais entendu parler de ce poste. Son implication dans la communauté francophone lui a été bénéfique. Maintenant qu’il a acquis de l’expérience, Ahmed est confiant dans l’avenir. Lorsque lui et sa famille sont déménagés à Toronto récemment parce que sa femme y a accepté un emploi, il n’a eu aucune difficulté à trouver un poste d’administrateur de réseau. « Toronto manque de personnel bilingue, dit-il. Alors, pour une personne ayant des qualifications très recherchées comme l’informatique et le français, c’est facile de trouver du travail. »

Le périple canadien d’Ahmed n’a pas été vain. Lui et sa femme ont réussi ce que souhaitent la plupart des immigrants. Ils ont un emploi, se sont créé un réseau social qui inclut des membres de leur communauté ethnique et linguistique, et leurs enfants se débrouillent très bien à l’école publique francophone qu’ils fréquentent. « C’est naturel pour nous de manier plusieurs langues différentes. Nous parlons une langue africaine et le français à la maison, et l’anglais avec notre entourage. Je pense que les Africains ont une relation plus fonctionnelle avec les langues. » Ahmed dit qu’il ne craint pas l’assimilation, car il croit que des langues variées, qui sont utilisées dans différents contextes de la vie quotidienne, peuvent coexister aujourd’hui et pour des années à venir, comme c’est le cas en Afrique depuis des générations.

De nombreux immigrants africains n’arrivent toutefois pas à s’intégrer comme l’ont fait Ahmed et sa famille. « Le fait de savoir parler français en Ontario est un avantage, mais l’anglais reste essentiel et de nombreux immigrants francophones ne réalisent ceci que beaucoup trop tard », explique Ahmed. Le second obstacle réside dans la difficulté à faire reconnaître son expérience et ses diplômes. Un grand nombre d’immigrants sont frustrés, du fait que le système de sélection des immigrants est fondé sur les études, mais que ces études ne sont ensuite reconnues ni par le secteur privé, ni par le gouvernement. L’obstacle le plus pernicieux est toutefois ce qu’on appelle « une expérience canadienne ». Bon nombre d’immigrants ne peuvent travailler s’ils n’ont pas d’expérience de travail au Canada, mais s’ils n’ont pas d’emploi, ils ne peuvent acquérir cette expérience. Comme l’illustre l’expérience d’Ahmed, la seule façon de s’en sortir est d’accepter un emploi pour lequel on est surqualifié. Les immigrants sont toutefois nombreux à refuser de le faire et se retrouvent donc isolés, ce qui exacerbe leur situation. « Le résultat est un fatalisme grandissant parmi les immigrants francophones ici au Canada », dit Ahmed. Il croit qu’il faut communiquer trois messages aux nouveaux arrivants : apprenez l’anglais, faites reconnaître vos diplômes et votre expérience et, surtout, créez des liens avec le plus grand nombre de personnes possible. Ahmed conclut en disant que l’arrivée au Canada n’est que la première étape et, dans la majorité des cas, ce n’est pas la plus ardue.