ARCHIVÉE - Ottawa, le 27 septembre 2007

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Embrasser l’envergure du fleuve francophone

Allocution prononcée dans le cadre du colloque
Produire et reproduire la francophonie en la nommant


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur de prononcer les mots d’ouverture du colloque Produire et reproduire la francophonie en la nommant. Le thème m’intrigue, car il commande une réflexion rigoureuse et constructive sur la francophonie. Et, connaissant l’acuité d’esprit des participants réunis ici aujourd’hui, je ne doute pas de la pertinence des propos qui émergeront du colloque.

Pour moi, la francophonie évoque un fleuve dont la source remonterait aux origines du Canada. Vous en conviendrez, il s’agit d’un long fleuve qui n’a pas toujours été tranquille. Certes, les francophones ont longtemps été absents des sphères du pouvoir politique et économique. Mais depuis une quarantaine d’années, ils font des vagues! Tellement, que le fleuve francophone a creusé des méandres dans le paysage canadien, y a dessiné de nouveaux rivages, s’est transformé et s’est élargi. Je trouve cette période de l’histoire récente de la francophonie particulièrement fascinante, notamment parce que son aboutissement reste encore inconnu. Cette page d’histoire, les communautés francophones et acadiennes sont encore à l’écrire.

L’héritage des États généraux

Je tiens à débuter en soulignant l’anniversaire d’un événement qui a marqué l’histoire de la francophonie, bien que son héritage soit équivoque. Il y aura quarante ans au mois de novembre, se réunissaient plus d’un millier de francophones de tout le pays, dans le cadre des États généraux du Canada français. On souhaitait discuter de l’avenir de la francophonie et notamment de la place du Québec au sein du Canada1. Plusieurs s’accordent pour dire que cet événement a marqué une rupture, sinon entre le Québec et le reste de la francophonie, du moins avec une certaine idée de cette dernière. Le Canada français d’hier a laissé la place à une affirmation grandissante du Québec, mais aussi des communautés francophones hors Québec.

Le fleuve francophone se serait alors divisé, conséquence de la marche vers l’affirmation nationale des Québécois, que les francophones d’ailleurs au pays ne pouvaient suivre qu’en spectateurs. Mais l’histoire des francophones du Canada nous a montré à maintes reprises qu’il ne fallait pas se fier aux apparences.

D’un côté, au Québec, à l’amorce de la Révolution tranquille, les gestes politiques pour revendiquer plus de pouvoir se sont multipliés. L’espace politique et identitaire grandissant du Québec a eu des répercussions profondes partout au pays. À la fois les anglophones du Québec, les anglophones majoritaires dans les autres provinces et territoires, et les francophones en situation minoritaire ont dû se redéfinir, se renommer. L’interdépendance des groupes dans la société canadienne a provoqué des changements à tous les points de vue.

D’un autre côté, les conclusions de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme ont ouvert la voie aux communautés francophones hors Québec qui revendiquaient des droits et leur respect. La Commission parlait alors d’une crise politique et constitutionnelle majeure. Elle formulait plusieurs recommandations pour établir une reconnaissance égale du français et de l’anglais comme langues officielles.

La redéfinition identitaire des communautés francophones a donc été au départ basée sur l’exclusion; le terme « hors Québec » est assez éloquent à cet égard. Je me rappelle le titre d’un livre qui en dit long : Hors du Québec, point de salut?2. Mais peu à peu, la rupture a fait place à l’éveil des communautés francophones qui n’ont pas eu peur des luttes et qui ont su profiter des victoires. La première Loi sur les langues officielles a permis d’asseoir la légitimité des revendications francophones. En théorie, on passait de la tolérance à une acceptation du français. En pratique, cette acceptation a été lente à avoir des répercussions, puisque la portée de la première Loi était assez limitée. La Fédération des communautés francophones hors Québec, créée en 1975, a lancé un message clair d’insatisfaction. Son premier rapport, Les héritiers de Lord Durham, était un cri d’alarme.

Partout, on estimait insuffisants les efforts du gouvernement fédéral. Les communautés francophones ont senti le besoin de s’organiser, de se doter d’institutions aptes à les représenter et à forger leurs identités. La communauté acadienne, plus ancienne, a conservé sa fondation identitaire régionale. Cependant, durant les années soixante-dix, l’aire géographique acadienne est en mouvance, et la communauté affirme à la fois sa singularité et son attachement aux communautés francophones.

Je ne veux pas faire toute l’histoire de la francophonie ici. Rappelons-nous simplement que la francophonie canadienne s’est morcelée et circonscrite. Certains sociologues, dont Joseph Yvon Thériault, ont étudié cette « provincialisation des identités3 »  d’où émerge plusieurs communautés francophones. C’est une série de distinctions identitaires que j’ai pu observer pendant mes voyages à travers le pays depuis mon arrivée en poste en octobre 2006.

Le Commissariat aux langues officielles et la francophonie

Le Commissariat aux langues officielles a dû, dès sa création, apprendre à naviguer sur les flots tumultueux de la francophonie canadienne. Le premier commissaire, Keith Spicer, avait été frappé par l’ampleur de la fissure qui s’était opérée entre le nationalisme québécois et les mouvements francophones des autres provinces. Pour lui, l’indifférence des anglophones et des Québécois reléguait les Canadiens français au statut de « Canadiens errants », étrangers dans leur propre pays. Il se réjouissait de les voir profiter de l’appui du gouvernement fédéral « pour amorcer leur renaissance culturelle et politique4 . »

Dès sa constitution, il était bien établi que la mission du Commissariat aux langues officielles serait de protéger et de promouvoir les deux langues officielles au Canada, mais que le statut minoritaire du français au pays l’amènerait à veiller davantage sur cette langue et cette culture.

Les débuts du Commissariat ont néanmoins été à l’image de la première Loi sur les langues officielles, qui était tournée vers les institutions fédérales. À l’époque, le gouvernement fédéral était perçu par les francophones comme un foyer d’assimilation. Mes prédécesseurs se sont donc attachés à faire appliquer la réforme linguistique au sein du gouvernement fédéral qui, lentement, s’est intégrée aux pratiques de la fonction publique. Ils ont aussi conçu des outils pour mieux évaluer les besoins, les lacunes et les réussites. Encore aujourd’hui, il y a des ratés quant à l’application de la Loi dans les institutions fédérales, mais la culture et les structures tendent maintenant vers l’amélioration constante du bilinguisme.

Les grands débats linguistiques se sont livrés dans la rue, dans les journaux, au sein de la fonction publique, mais aussi devant les tribunaux. Le Commissariat n’a pas hésité à exercer son rôle d’intervenant judiciaire pour faire progresser les droits linguistiques, par exemple dans la cause de l’Association des gens de l’air. C’est que la protection des francophones passe par l’adoption et le respect des lois et des droits.

La Charte canadienne des droits et libertés constitutionnalisée en 1982, la nouvelle Loi sur les langues officielles adoptée en 1988 et les modifications apportées à la Loi en 2005 sont autant d’outils qui nous ont permis d’améliorer notre soutien à la francophonie. De plus, les clarifications juridiques ont forcé les gouvernements à prendre leurs responsabilités, en particulier en matière d’éducation, et nous ont rapprochés de notre objectif ultime : la pleine reconnaissance d’une vie francophone riche dans l’ensemble de la société canadienne.

Au même moment, au Commissariat et dans l’ensemble du Canada, les études et les ouvrages sur les francophones se sont multipliés. Ainsi, une meilleure connaissance des groupes francophones a permis d’élargir le champ d’intervention des organismes de revendication, des chercheurs et du Commissariat. Dès la fin des années 1970, la Fédération des communautés francophones hors Québec parle de « développement global des communautés ». Cela a pris une dizaine d’années avant que ce concept fasse son chemin jusque dans la Loi sur les langues officielles et dix-sept autres avant que ce concept ne soit justiciable.

L’an passé, nous avons publié une étude qui faisait l’état des lieux sur la vitalité des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Des chercheurs comme vous nous ont aidés à interpréter les recherches récentes sur le sujet. Nous savons tous que la vitalité de la francophonie passe par le dynamisme des différents secteurs d’activité au sein de ces communautés. L’éducation est un domaine important, mais il faut aussi investir dans les arts et la culture, les soins de santé et l’immigration. Le développement global est l’affaire de chacune des communautés, et nous sommes là pour les appuyer quand il le faut. Le savoir que vous produisez est d’une grande utilité.

En somme, les acteurs de la francophonie ont secoué toute la société canadienne en tentant de se redéfinir et de redéfinir leurs besoins. Ils ont dû apprendre à se connaître, se produire, se reproduire et se nommer. Cet apprentissage a parfois mené à choisir l’exclusion. Dire qui on est, c’est aussi dire qui on n’est pas. Mais le temps n’est plus à l’exclusion. Le fleuve francophone a solidifié ses berges, il a précisé ses frontières et ses sources se sont diversifiées. Mais surtout, le fleuve francophone existe toujours, plus vivant et plus vaste que jamais.

Vous en conviendrez, la francophonie a encore du pain sur la planche si elle veut continuer à participer activement à la vitalité canadienne. En effet, si la francophonie se fait de plus en plus visible, son poids démographique diminue. De plus, le manque de leadership politique et social envers la dualité linguistique mine parfois les acquis des francophones. Cependant, les quarante dernières années ont permis d’asseoir de solides bases. Maintenant que les acteurs sont connus et reconnus, maintenant que les particularités de chaque groupe ont été mises à jour, maintenant qu’un cadre législatif solide les soutient, les francophones sont entrés dans une ère de rapprochements et d’inclusion.

Le rapprochement

Mon arrivée au Commissariat est tombée à point nommé, car le dialogue, le respect et l’inclusion sont des valeurs auxquelles je crois profondément. Le Commissariat a toujours eu un parti pris en faveur d’une vision inclusive de la francophonie. Mes prédécesseurs ont appuyé ou mis en branle de nombreuses initiatives favorisant un dialogue à l’échelle nationale. Voici quelques exemples de leurs réalisations :

  • Keith Spicer, convaincu que l’apprentissage des langues passe par les jeunes, est à l’origine de la naissance de Canadian Parents for French;

  • Max Yalden a organisé des colloques qui réunissaient des intervenants de milieux variés;

  • D’Iberville Fortier a donné un souffle nouveau aux communications du Commissariat en multipliant les initiatives et les rencontres pour rejoindre un public toujours plus vaste;

  • Comme commissaire, Victor Goldbloom a continué d’être le promoteur efficace d’un meilleur dialogue entre les communautés linguistiques et religieuses du Canada; et 

  • Dyane Adam et son équipe ont mené, en 2002, une étude sur l’immigration et l’épanouissement des communautés, et ils ont contribué à la discussion qui a mené à l’amendement de la partie VII de la Loi.

C’est donc dans un esprit de continuité que je compte appuyer un dialogue à l’échelle nationale visant à favoriser l’élargissement de l’espace francophone.

Ce dialogue doit produire des rapprochements durables, ce qui n’est pas toujours facile. Je pense que mon expérience en journalisme et ma passion de nouveau commissaire seront toutes deux mises à contribution dans cette mission!

Comment allier plus efficacement des identités aussi multiples que celles des Franco-Ontariens, des Acadiens, des Québécois francophone, des Autochtones, des Franco-Manitobains, des immigrants, des francophiles, et j’en passe?

De nombreuses initiatives ont été entreprises au cours des dernières années, et ce, dans toutes les régions du pays. Tous les acteurs communautaires ont établi des plans d’action qui misent sur une meilleure concertation entre groupes francophones. Plusieurs organisations ont élargi leurs définitions de la francophonie, en la rendant plus inclusive. Divers organes de recherche, telles que la Chaire de recherche Éducation et francophonie, le Centre d’études sur la gouvernance et l’Unité de recherche Une école pour tous, qui nous reçoivent aujourd’hui, ont aussi contribué à nous donner des outils pour jeter des ponts entre les groupes sociaux.

L’annonce faite par le gouvernement du Québec, en novembre 2006, de l’adoption de sa nouvelle politique en matière de francophonie canadienne a été accueillie avec enthousiasme par le Commissariat et les tenants d’une francophonie forte et unie. La création du Centre de la francophonie des Amériques est porteuse d’espoir pour la pérennité du français au Canada et en Amérique. 

L’inclusion

Il est admirable que les francophones se donnent les moyens de mieux communiquer et de mieux vivre ensemble. Il est tout aussi admirable qu’ils ouvrent leurs portes à tous ceux qui s’intéressent à cette langue. En effet, comment pourrais-je passer sous silence la place grandissante accordée aux francophiles qui, comme moi, ont eu soif de plonger dans une langue, une culture, un fleuve?

J’ai eu la piqûre du français au Québec alors que j’y séjournais pendant un été dans le cadre d’un projet en archéologie. Je vous fais part de mon expérience, car elle illustre bien à quel point le français peut être contagieux. Je crois qu’il est nécessaire que les possibilités de dialogue soient variées afin qu’elles touchent une plus grande part de la population. Le Festival international du cinéma de langue française de Toronto, par exemple, donne une visibilité à la francophonie. Il présente à une clientèle en grande partie anglophone une francophonie dynamique et créative. Bien sûr, ce n’est pas suffisant. Le rôle d’établissements comme l’Université d’Ottawa est essentiel pour faire du français une langue canadienne, c’est-à-dire une langue qui appartient à chaque citoyen et citoyenne du pays.

L’immersion française est l’une des expériences éducatives les plus réussies de l’histoire du Canada. Elle est louangée comme le programme de langue le plus populaire jamais répertorié dans la littérature sur l’enseignement des langues5. On compte actuellement 300 000 étudiants en immersion au Canada, dont 115 000 en Ontario. Les programmes d’immersion non seulement permettent d’apprendre le français, mais  suscitent aussi l’intérêt pour la vie en français. Cet intérêt de plus en plus marqué chez les jeunes est une occasion à saisir pour les francophones. Par exemple, j’étais fasciné d’apprendre que 63 % de la population étudiante du Campus Saint-Jean provient de l’immersion, et cette proportion est de 28 % au Collège universitaire de St-Boniface. À mon avis, nous devons travailler encore plus pour bâtir des ponts entre les jeunes et en fortifier d’autres pour que le dialogue demeure.

Je crois que l’inclusion des immigrants et des Autochtones, en particulier dans les communautés francophones et acadiennes en situation minoritaire, est un cheval de bataille important pour la francophonie canadienne. Ces personnes détiennent des trésors immenses de valeurs et de coutumes que nous gagnons tous à découvrir. Les fonds alloués au recrutement et à l’intégration des immigrants dans le cadre du Plan d’action pour les langues officielles ont permis d’amorcer un dialogue respectueux et solide entre personnes d’origines diverses. La volonté des membres des communautés a aussi participé à créer des espaces d’accueil. Néanmoins, il est essentiel qu’une initiative succède au Plan d’action de manière à enraciner les initiatives en cours.

Conclusion

Pour terminer, j’aimerais profiter de votre présence, chercheurs, étudiants et membres de la francophonie, pour solliciter votre appui. Comme je l’ai mentionné, perpétuer un fleuve francophone large et inclusif entraîne certaines embûches. Des problématiques nouvelles apparaissent, et il est nécessaire d’y réfléchir. Certaines personnes s’inquiètent que la francophonie perde ses couleurs si elle s’ouvre trop. Ils perçoivent l’accueil comme une menace à leur culture. L’immersion aussi n’est pas sans causer de soucis. Plusieurs jeunes francophones sont attirés par les programmes d’immersion, au détriment des écoles francophones et de la vie communautaire qui l’accompagne. Mais je ne crois pas que les francophones et les francophiles soient des alliés naturels; ils n’ont pas le luxe d’être en concurrence.

D’autre part, la place de la francophonie au Canada, sur le continent nord-américain et même dans le monde, doit encore être définie en fonction de toutes les identités qu’elle représente. Au cours des dernières décennies, les mentalités ont évolué, et l’appui à la dualité linguistique s’est affermi. En 2006, 72 % des Canadiens se disaient en faveur du bilinguisme, une augmentation de 16 % par rapport à 2003. Cependant, cet appui ne se traduit pas toujours par des gestes concrets. Par exemple, on reconnaît le droit à l’instruction dans la langue de la minorité, mais on hésite à inscrire son enfant en immersion. Dans le milieu politique et dans la fonction publique, on manque de leadership lorsqu’on a affaire à la dualité linguistique. On doit bâtir un dialogue à l’échelle nationale et internationale qui reconnaisse la valeur ajoutée de la dualité linguistique du Canada.

De mon côté, je m’engage à continuer à soutenir le fleuve francophone dans toute sa diversité. Bref, malgré les progrès spectaculaires accomplis dans la francophonie, nous avons tous encore du boulot pour entretenir le débit de ce fleuve. Le colloque auquel vous participez est une occasion unique de faire le point et de partager des connaissances précieuses pour bâtir la francophonie de demain.

Je vous remercie de votre attention et je remercie les organisateurs de m’avoir invité.

 


1 Textes réunis par Marcel Martel, avec la collaboration de Robert Choquette, Ottawa, CRCCF, 1998,  p. 5.

2 Sheila McLeod Arnopoulos, Hors du Québec, point de salut?, Libre expression, Montréal, 1982, 287 p.

3 Joseph Yvon Thériault, « Entre la nation et l'ethnie. Sociologie, société et communautés minoritaires francophones », Sociologie et sociétés, Presses universitaires de Montréal, Montréal, vol. 26, no 1, printemps 1994, pp. 15-32.

4 Commissariat aux langues officielles, Rapport annuel, 1976, p. 8.

5 Sally Rehorick et Viviane Edwards (dir.), « French Immersion: Process, Product & Perspectives », La Revue canadienne des langues vivantes, Welland, 1992.