ARCHIVÉE - Ottawa, le 25 février 2005

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Faire le point : Le rôle de la recherche interdisciplinaire dans la promotion
du développement communautaire

Notes pour une allocution à la Research conference on the
English-speaking communities of Quebec


Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Je désire tout d’abord vous remercier de m’avoir invitée. Compte tenu de mes antécédents universitaires, le sujet de la recherche me tient à cœur.

Je suis très heureuse, en fait, de voir une telle diversité de gens ici : universitaires, fonctionnaires, représentants de collectivités anglophones, etc. Les défis qui nous attendent sont certes interdisciplinaires, mais aussi intersectoriels. Chacun de nous a un rôle à jouer, et cette rencontre nous aidera à comprendre ces rôles en fonction des besoins auxquels nous devons répondre.

Je vous parlerai aujourd’hui de résultats de recherche que le Commissariat a récemment publiés sur la situation de la collectivité anglophone au Québec, puis je vous proposerai des orientations que la recherche sur cette collectivité pourrait prendre.

Quant au rôle que j’assume, permettez que je commence par expliquer en quoi consiste le mandat du commissaire aux langues officielles, notamment pour ceux d’entre vous qui ne me connaissent pas.

La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, prévoyait la création du poste de commissaire aux langues officielles, qui devait être la « conscience active » des Canadiens et des Canadiennes en matière linguistique.

Le Parlement a confié au commissaire la mission de protéger les droits linguistiques de toute la population canadienne, notamment ceux des collectivités de langue officielle en situation minoritaire. Le commissaire est également habilité à intervenir devant les tribunaux concernant toute question ayant trait au statut ou à l’usage du français ou de l’anglais.

Je dois donc garantir que le gouvernement du Canada fonctionne dans les deux langues, mais aussi que toutes les institutions fédérales s’efforcent d’améliorer l’égalité linguistique au Canada.

Pour résumer, j’assume un certain nombre de fonctions de liaison, de suivi, de promotion et d’éducation, et l’ensemble de ces fonctions contribue à la réalisation de mon principal objectif qui est d’être un agent de changement.

Ce rôle s’inscrit dans une vision du Canada symbolisée par une épinglette que beaucoup d’entre nous portent, une épinglette formée de deux carrés de tissu entrelacés. Après tout, les francophones et les anglophones se sont bien unis pour tisser la trame de notre pays, le Canada, et ces deux collectivités sont elles-mêmes composées de collectivités. Le tissu d’or qui les joint symbolise le point de rencontre de nos deux collectivités linguistiques et la richesse du dialogue qu’elles entretiennent.

C’est plus particulièrement le cas au Québec, où une culture francophone de plus en plus sûre d’elle se rend compte de ce qu’elle partage avec la collectivité anglophone qui vit en son sein. Dans les régions où les deux cultures coexistent, elles s’empruntent des idées avec enthousiasme et n’en sont que plus riches.

Nous connaissons tous les effets de l’anglais sur la langue française au Québec, mais le processus est réciproque. Le Québec est le seul endroit au Canada où les anglophones empruntent « l’autoroute » pour aller au « dépanneur ». Tandis que les anglicismes abondent dans d’autres parties du pays, ici, ce sont des gallicismes qui prolifèrent.

En fait, à Montréal, la moitié des francophones déclarent avoir un ami proche qui est anglophone. Tandis que les deux collectivités travaillent, sortent, voire se marient ensemble, les « deux solitudes » de Hugh MacLennan1 se rapprochent de plus en plus. De nombreux chercheurs2 ont publié des ouvrages à ce sujet, et j’attends la suite avec impatience.

Au Québec comme au Canada, la dualité linguistique a été un moteur d’une importance considérable qui leur a permis de devenir des sociétés ouvertes, prêtes à redéfinir l’avenir. La négociation fructueuse d’un compromis entre la culture francophone et la culture anglophone n’a pas seulement façonné notre Constitution, mais aussi nos valeurs et notre mode de vie collectif. C’est tous les jours que les Canadiens et les Canadiennes cultivent et renouvellent leur respect et leur appréciation pour les différences.

Mais rien de tout cela n’arrive sans raison. Ces collectivités se développent à un moment où elles sont également menacées sur le plan démographique. La protection des collectivités linguistiques minoritaires demande un effort, lequel suppose une planification et, en amont, de la recherche.

Nous devons procéder à une analyse active de la conjoncture pour alimenter les décisions stratégiques et circonscrire les tendances sociales qui risquent d’avoir un effet sur l’avenir.

Pour agir efficacement et pour favoriser l’épanouissement des collectivités minoritaires, nous avons besoin de données précises et fiables. En fait, il y a au moins six points de rencontre entre la recherche et la politique, où la première appuie la seconde :

  • le processus législatif;
  • l’élaboration de politiques;
  • la mise en œuvre de politiques;
  • l’élaboration d’arguments juridiques;
  • l’évaluation de l’impact d’une mesure gouvernementale;
  • l’action communautaire.

À chacun de ces points de rencontre, les arguments doivent s’appuyer sur des données empiriques crédibles. Les chercheurs peuvent fournir aux décideurs et aux parties intéressées un savoir utile, solide et diversifié. Selon la situation, ils peuvent également souligner certains enjeux et circonscrire les ressources nécessaires à la réalisation d’objectifs.

Dans le cas de la collectivité anglophone du Québec, nous n’avons pas seulement besoin de données, mais aussi de décider de quelles données nous avons besoin. Je suis heureuse de constater que les premiers pas ont déjà été faits dans cette direction.

En mai dernier, certains d’entre vous ont pris la décision importante de vous réunir pour la première fois afin de discuter des enjeux et d’élaborer un plan pour l’avenir. Vous vous êtes engagés à analyser les carences et à envisager des solutions.

Ce sont ces discussions qui nous ont menés ici aujourd’hui.

Si nous avons besoin de « savoir ce que nous savons », c’est surtout parce que la collectivité elle-même s’est transformée énormément depuis 30 ans.

Selon les données du recensement de 2001, 83 p. 100 des anglophones du Québec de 15 à 25 ans sont bilingues de nos jours.3

Cependant, ce ne sont pas seulement les jeunes : le taux de bilinguisme parmi tous les anglophones du Québec a augmenté de près de cinq points entre 1996 et 2001. Proportionnellement, les anglophones du Québec sont plus bilingues que leurs homologues francophones.

Pour l’essentiel, les Québécois anglophones d’aujourd’hui passent aisément d’une collectivité linguistique à l’autre et sont tout aussi à l’aise à l’est de la rue Saint-Laurent qu’à l’ouest. Il y a des francophones à Westmount et des anglophones à Rivière-des-Prairies, à Rosemont et ailleurs.

Tandis que les débats des années 1970 et 1980 s’estompent, les deux collectivités sont de plus en plus en contact et de moins en moins enclines à se considérer réciproquement comme une menace. Dans les rues de Montréal et de Gatineau, on entend les gens passer sans arrêt et sans effort de l’anglais au français et vice-versa.

La collectivité anglophone se transforme également à d’autres égards. Jack Jedwab a rédigé un rapport pour le Commissariat sous le titre de Vers l’avant : l’évolution de la communauté d’expression anglaise du Québec.4

L’une des surprises qu’il révèle est l’ampleur et la diversité de cette collectivité. Les catholiques y sont désormais plus nombreux que les protestants, par exemple, et une grande partie de l’immigration anglophone dans la province a créé une nouvelle collectivité multiculturelle, plus nombreuse et plus multiraciale.

Par ailleurs, la situation à Montréal ne traduit pas nécessairement l’expérience des anglophones de Gaspé, des Cantons de l’Est ou de la frontière de l’Ontario, qui diffère à son tour de la situation dans le reste de la province. Nous devrions peut-être parler de « collectivités anglophones » au pluriel au lieu de « la collectivité anglophone ». Certains pourront dire que ce n’est rien de nouveau, mais je puis vous dire que, lorsque je me trouve sur la colline du Parlement à m’entretenir avec des ministres, des sénateurs et des députés, c’est un fait trop souvent oublié.

De même, qu’entendons nous par « anglophone »? Est-ce quelqu’un dont la première langue est l’anglais? Un Coréen qui aurait appris l’anglais avant de venir au Québec fait-il partie des anglophones? Et un francophone qui a épousé une femme issue d’une famille anglophone et qui parle exclusivement l’anglais à la maison?

Le critère que vous choisissez afin de définir la notion d’anglophone détermine largement le type de données que vous obtenez.

Le rapport de Jack Jedwab décrit une collectivité qui a besoin de beaucoup plus d’attention que la plupart des Québécois ne le croient. Pour ceux d’entre nous qui se soucient de préserver les collectivités de langue officielle en situation minoritaire, sa recherche constitue une première étape importante. Son rapport est une cartographie du terrain. Il nous fournit des faits, mais nous devons maintenant aller au delà des statistiques pour comprendre le pourquoi et le comment.

Pour avancer toutefois, nous devons mieux comprendre l’évolution de cette collectivité. Et pour ce faire, il faut envisager la situation d’ensemble. Nous avons besoin du point de vue des démographes, des économistes, des sociologues et de bien d’autres.

Autrement dit, nous avons besoin d’un point de vue interdisciplinaire qui nous permette de prendre du recul, d’apercevoir les points d’intersection des tendances et de prévoir l’avenir.

Nous avons besoin de savoir beaucoup de choses pour que la collectivité puisse élaborer des politiques et des programmes propres à favoriser son épanouissement.

Par exemple, dans quelle mesure les jeunes anglophones du Québec sont-ils bilingues? Nous nous appuyons sur des données empiriques comme les résultats des examens du MEQ, mais cela ne suffit peut-être pas à nous donner une idée complète de la situation.

Dans quelle mesure les nouveaux immigrants décident-ils de la langue ou des langues qu’ils veulent apprendre?

Nous devons aussi nous intéresser à l’expérience des anglophones qui ont quitté la province. Pour comprendre l’exode des cerveaux, nous devons comprendre pourquoi des jeunes ont eu le sentiment que leurs aspirations éducatives, professionnelles et familiales étaient mieux servies ailleurs au Canada ou aux États-Unis. Sont-ils partis parce qu’ils étaient unilingues? Espèrent-ils revenir? Ces espoirs sont-ils entravés parce qu’ils ont un conjoint unilingue?

Il faudrait également savoir pourquoi les anglophones sont si peu intéressés par la politique provinciale. Pourquoi votent-ils moins? Pourquoi le problème est-il particulièrement manifeste parmi les jeunes anglophones? Comment faire pour que cette collectivité se sente partie prenante des affaires de la province?

L’étude de Jack Jedwab a également révélé que de plus en plus d’élèves du système scolaire de langue anglaise sont en fait les héritiers de couples exogames qui, souvent, sont principalement francophones. En quoi cela affecte-t-il ces écoles?

Puisque nous y sommes, qu’en est-il de l’immersion en français? Dans certains cas, ça marche, mais pourquoi tant de Québécois anglophones se plaignent-ils que le système d’éducation ne parvienne pas à leur enseigner le français?

Je pense également qu’il faudrait examiner les défis auxquels la collectivité anglophone fait face, certes, mais aussi les possibilités qu’elle représente pour les collectivités de langue officielle en situation minoritaire dans tout le pays.

Dans le domaine des relations entre collectivités linguistiques, le Québec est à l’avant-garde à bien des égards. La collectivité anglophone a peut-être bien des soucis, mais elle connaît aussi bien des succès, le moindre n’étant pas l’harmonie des relations entre les deux collectivités linguistiques, qui aurait semblé impensable il y a trente ans.

La collectivité anglophone a également fait un travail admirable en intégrant les nouveaux immigrants et en leur faisant sentir qu’ils faisaient partie de leur collectivité.

Cela étant dit, que peut-on tirer de l’expérience du Québec qui pourrait être utile aux Acadiens, aux Franco-Ontariens ou à d’autres collectivités du pays, dont beaucoup affrontent les mêmes enjeux?

Il ne m’appartient pas, bien entendu, de vous dire sur quoi devrait porter votre recherche. Mon rôle ici consiste simplement à suggérer des avenues. Je crois aussi qu’il me revient de faire votre promotion. Je souhaite vous encourager à démarrer cette recherche, ou, pour plusieurs, à la poursuivre.

Je crois que cela fait partie de mon rôle d’agent de changement.

Après tout, la recherche est à la fois le fer de lance et le catalyseur du changement. Sans recherche, le changement bat de l’aile. La recherche est l’étincelle du changement.

Je pense que la recherche dont nous parlons aujourd’hui permettra à la collectivité anglophone de s’épanouir dans un Québec qui s’épanouit également.

Je ne crois pas que le fait français au Québec soit incompatible avec l’héritage anglophone de la province. Je crois qu’il est à la fois possible de protéger l’îlot anglophone au sein du Québec, aussi bien que l’îlot francophone au sein de l’Amérique du Nord.

Mais, par dessus tout, je ne crois pas que nous puissions réaliser ces objectifs louables sans savoir d’abord ce que nous faisons, avec quoi nous travaillons et où nous allons.

Mon intention n’est pas ici de diriger les opérations, mais de vous encourager et de vous aider dans toute la mesure du possible.

Je vous remercie de votre attention.


1 MacLennan, Hugh. Two Solitudes, 1945.

2 Bissoondath, Neil. Selling illusions: the cult of multiculturalism in Canada, 1994.
Churchill, Stacy. Les langues officielles au Canada: transformer le paysage linguistique, 1998.
Saul, John Ralston. Reflections of a Siamese twin: Canada at the end of the twentieth century, 1997.

3 Statistique Canada. Recensement 2001, 2001.

4 Commissariat aux langues officielles. Vers l’avant : l’évolution de la communauté d’expression anglaise du Québec, 2004.