ARCHIVÉE - Edmonton, le 24 mars 2003

AvertissementLa Norme sur la facilité d'emploi des sites Web remplace ce contenu. Cette page Web a été archivée parce que les Normes sur la normalisation des sites Internet 2.0 ont étés annulées.

Contenu archivé

L’information dont il est indiqué qu’elle est archivée est fournie à des fins de référence, de recherche ou de tenue de documents. Elle n’est pas assujettie aux normes Web du gouvernement du Canada et elle n’a pas été modifiée ou mise à jour depuis son archivage. Pour obtenir cette information dans un autre format, veuillez communiquer avec nous.

Dualité et diversité : une recette à risque?

Notes pour une présentation pendant une séance plénière :
L'immigration, la diversité et les communautés minoritaires de langue officielle Sixième conférence nationale Metropolis


Madame Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Je suis très heureuse de prendre la parole devant vous aujourd'hui. Cette rencontre annuelle de chercheurs en immigration est une tribune importante parce qu'on y présente des travaux de recherche, certes, mais aussi parce que votre recherche alimente les politiques canadiennes sur l'immigration et l'intégration. L'angle sous lequel vous choisissez d'examiner la question de l'immigration a une incidence sur le contexte dans lequel s'inscrivent le débat public et les politiques gouvernementales. C'est pourquoi j'ai grand espoir qu'un débat comme celui-ci, sur la convergence des langues officielles et de l'immigration, se retrouve souvent au programme de vos conférences.

J'imagine que certains d'entre vous vous demandez à quoi rime le titre de mon discours, « Dualité et diversité : une recette à risque? ». J'ai opté pour un titre sous forme d'interrogation parce que je souhaite passer deux messages : un rassurant et un plus inquiétant. Dans mon message rassurant, je veux souligner les avantages que nous apporte le fait d'appartenir à une société où règnent la dualité et la diversité. Et dans mon message plus inquiétant, toutefois, j'exprime la crainte que la dualité et la diversité ne soient compromises sans raison valable.

Permettez-moi d'énoncer en quelques mots ce que je souhaite accomplir au cours des prochaines minutes :

  • D'abord, j'aborderai le lien historique et politique entre la dualité et la diversité.
  • Puis, j'analyserai les tendances actuelles au Canada, positives comme négatives, concernant la dualité et la diversité.
  • Et, pour terminer, je vous exposerai ce qui, d'après moi, devrait arriver pour que nos deux langues officielles et le caractère cosmopolite de notre pays restent en tant que forces complémentaires dans l'édification du Canada.

Le lien historique et politique entre la dualité et la diversité

J'aimerais commencer en exposant ma thèse principale - Je pense que c'est toujours une bonne idée quand vous vous trouvez parmi des universitaires de commencer ainsi. Donc, la thèse sous-tendant la dualité et la diversité est la suivante :

Le Canada a pu édifier une société pluraliste florissante parce que la dualité linguistique a été et reste la pierre angulaire de l'édification du Canada. En d'autres mots, sans le bilinguisme, la société tolérante et cosmopolite dans laquelle nous vivons ne serait jamais telle que nous la connaissons.

Quelles sont les preuves de ce que j'avance? Voici quelques exemples :

Le philosophe politique, Will Kymlicka, soutient que le fait que nous reconnaissons les droits des groupes représente l'une des points forts de la démocratie au Canada. Le Canada que nous connaissons n'existerait pas si un compromis fructueux n'avait pas pu être négocié entre les Français et les Anglais.

Charles Taylor, autre philosophe politique, soutient pour sa part que cela ne donne pas grand-chose de conférer des droits à une personne si la culture ou la langue de cette personne est en proie à la discrimination.

Et il y a juste deux semaines, la juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverly McLachlin, prononçait, à Halifax, un discours intitulé (traduction) « La civilisation de la différence ». J'étais on ne peut plus d'accord avec elle lorsqu'elle a dit : (traduction) « Formé (...) de groupes solides ayant des attributs linguistiques, religieux et culturels différents, le Canada, dès ses premiers instants, a reconnu la nécessité de pratiquer les vertus du respect et de la tolérance. »1

Le Canada peut s'estimer chanceux d'avoir pris conscience des liens étroits entre les droits individuels et les droits collectifs dès les premiers jours. C'est ce qui nous aide à intégrer des gens d'origines très diverses. Bien entendu, notre histoire a aussi connu des moments moins reluisants.

La tradition canadienne d'inclusion et d'adaptation ne s'est pas étendue aux Autochtones du Canada lorsque le pays a été constitué - et nous ressentons les effets de cette omission encore aujourd'hui.

La tradition d'adaptation du Canada n'est pas parfaite, mais notre reconnaissance des deux langues officielles du Canada nous a donné un processus qui nous guide dans la recherche de solutions - et cela inclut les Premières nations du Canada. Pour vous, spécialistes et chercheurs, ce processus est certes un arrière-plan social contre lequel vous cherchez de meilleures solutions pour l'intégration des nouveaux immigrants du Canada.

Tendances positives au Canada

J'en arrive à mon deuxième sujet. Quand on regarde le Canada d'aujourd'hui, on voit une société qui souscrit à l'idéal de la tolérance. On le voit dans la volonté et l'ouverture d'esprit manifestée par les Canadiens à l'égard du bilinguisme : un pourcentage stable de 82 % des Canadiens sont en faveur de la politique de bilinguisme. Soixante-quinze pour cent des anglophones choisissent le français comme langue seconde pour leurs enfants, et 90 % des francophones, l'anglais.2

Il y a deux semaines, le quotidien Montreal Gazette coiffait du titre (traduction) « Le soutien à l'égard de l'enseignement du français se maintient » un article faisant état de nouveaux résultats de sondage montrant que deux Canadiens sur trois sont en faveur de l'enseignement obligatoire du français. Le soutien est encore plus élevé chez les jeunes, les personnes établies en milieu urbain et les immigrants.3

Cette tolérance et cette ouverture d'esprit à l'égard de la dualité linguistique se reflètent dans les attitudes des Canadiens en ce qui concerne l'immigration et la diversité. Le Pew Research Center (centre de recherche américain) a ainsi publié en décembre 2002, un rapport fondé sur une enquête menée auprès de 38 000 personnes vivant dans 44 pays. D'après le rapport (traduction) : « Les immigrants et les membres des groupes minoritaires sont généralement perçus par la population de la plupart des pays comme ayant une influence néfaste sur l'état des choses. » Cependant, poursuit le rapport (traduction) : « C'est seulement au Canada qu'une forte majorité de la population (77 %) a une opinion favorable des immigrants. » Aux Etats-Unis, seulement 49 % de la population croit que les immigrants représentent une influence favorable, et les pourcentages sont encore plus bas en Europe.4

Comment expliquer les données canadiennes?

Ma supposition est que notre esprit d'adaptation a produit le genre de tissu social « englobant » qui reconnaît et célèbre la différence, que cette différence soit linguistique ou culturelle. Je serais très intéressée à connaître de quelle façon, vous, en tant que chercheur, interpréteriez de tels résultats marquants pour le Canada.

Tendances négatives au Canada

Les nouvelles, cependant, ne sont pas seulement bonnes. La croissance du marché du travail au Canada et la croissance de notre population dépendront entièrement de l'immigration au cours des vingt-cinq prochaines années. C'est pourquoi il est important que tous les secteurs de la société canadienne profitent à parts égales de l'immigration. Or, il y a un groupe de Canadiens qui ne reçoit pas sa part des avantages de l'immigration à l'heure actuelle.

Les Canadiens et Canadiennes d'expression française, au Québec comme dans les autres provinces canadiennes, n'ont actuellement qu'un quart du pourcentage d'immigrants dans leur groupe qu'ont les Canadiens d'expression anglaise. Plus précisément, seulement 5 % des francophones sont nés à l'extérieur du pays, contre 20 % des anglophones.

Pour un pays qui compte autant sur I'immigration pour sa croissance, il est essentiel que l'on remédie à ce déséquilibre. Les deux groupes de langue officielle au Canada doivent bénéficier à parts égales de nos politiques en matière d'immigration.

Nous voyons des progrès. En juin de l'an dernier, une nouvelle loi sur l'immigration entrait en vigueur. Cette nouvelle loi reflète un bon nombre des recommandations que j'ai faites au Parlement et au ministre de l'Immigration. Pour la première fois, le gouvernement canadien s'est engagé explicitement à appuyer la vitalité et le développement des communautés minoritaires de langue officielle au moyen de l'immigration. Dans le cadre de la mise en œuvre de cet engagement, un comité directeur conjoint formé de Citoyenneté et Immigration Canada (CIC) et des communautés francophones a été créé. Le comité est en train d'établir un plan d'action afin de trouver des façons nouvelles et novatrices d'attirer davantage d'immigrants francophones. Je suis persuadée que M. Arnal vous parlera davantage du travail du Comité, dans quelques minutes.

Toutefois, je tiens à mentionner que nous devrions pousser nos recherches touchant la question d'attirer les immigrants francophones. Comme vous le savez, mon bureau a publié deux études à ce sujet. La première, préparée pour mon bureau, par Jack Jedwab, a été publiée au début de l'année 2002, et elle consistait en une étude démographique - la première, je crois, à se pencher sur cette question. Elle vient confirmer le fait que les communautés francophones du pays ne bénéficiaient pas de l'immigration autant que les communautés anglophones.

La publication de notre plus récente étude, intitulée Obstacles et possibilités qui se présentent aux immigrants et aux communautés, remonte à quatre mois. Elle a été rédigée par Carsten Quell, ici présent avec moi, aujourd'hui. Cette étude relate le vécu d'immigrants au cours de leur processus d'établissement et d'intégration dans une communauté minoritaire de langue officielle. Elle fait ressortir toute une série de recommandations pratiques relativement à la sélection, à l'établissement et à l'intégration des immigrants.

J'ai demandé au gouvernement de fixer des objectifs d'immigration vers les communautés minoritaires de langue officielle, et de renseigner davantage les immigrants potentiels sur la possibilité de s'établir dans des communautés francophones minoritaires à l'extérieur du Québec. Il importe aussi que ces communautés deviennent des partenaires à part entière dans le processus d'immigration. La responsabilité pour la réussite de l'immigration francophone doit être partagée par l'ensemble des ministères fédéraux, les provinces et les communautés.

Dans son plan d'action sur les langues officielles, annoncé le 12 mars dernier, le gouvernement a prévu que, sur une période de cinq ans, la somme de neuf millions de dollars permettra d'attirer plus d'immigrants vers les communautés francophones en situation minoritaire et d'appuyer les projets de centres d'information pour les immigrants d'expression française. Ceci est un bon début, mais, comme vous pouvez sûrement le constater, il y a plusieurs défis en vue pour le gouvernement et le Comité directeur conjoint. Il importe que chaque ministère fédéral fasse tout ce qui est en son pouvoir pour faire de l'intégration des immigrants francophones une réussite.

Toutefois, nous savons qu'il y a des francophones qui veulent s'établir en Amérique du Nord. Vous seriez étonné d'apprendre que les États-Unis attirent cinq fois plus de francophones que le Canada, même si nous offrons de meilleures conditions socioculturelles pour les personnes d'expression française5. Donc, notre plus grand défi est de prendre connaissance des moyens permettant d'attirer ces immigrants francophones au Canada. Mais, nous devons aussi créer les conditions favorables visant à les aider à prendre part et à contribuer pleinement à la vie francophone au Canada.

La contribution d'un régime de langues officielles à la paix et à la stabilité d'autres pays

Avant de terminer, je voudrais brièvement porter attention à la scène internationale. En ce moment, nous faisons face à une guerre entre deux sociétés très distinctes ayant des visions différentes du monde. Dans ce contexte, je pense qu'il est important de réfléchir sur la façon dont nous, au Canada, avons construit une société sécuritaire et solide qui permet, tout au même temps, l'expression d'opinions et d'intérêts contradictoires.

Si le Canada continue à être « un royaume paisible », c'est en grande partie à cause des leçons de tolérance que nous avons retenues, avec le temps, de nos rapports avec les deux langues. Il va sans dire que notre pays, comme un grand nombre de nations où vivent diverses ethnies, possède les ingrédients principaux pour créer un cocktail explosif de dissensions et de conflits. Cependant, nous avons toujours été capables de venir à bout de nos différends par la discussion, la négociation et le compromis. Je crois que nous avons une contribution importante à faire au débat international et à la paix et l'harmonie sociale en partageant nos réussites dans la gestion de nos deux langues officielles et l'accueil de citoyens d'origines divers.

Comme vous pouvez le constater, la politique canadienne sur les langues officielles n'est pas une simple question de politique interne. En voici deux exemples concrets :

Le gouvernement canadien est en train d'aider le Sri Lanka à panser les plaies de sa guerre civile. Un certain nombre d'universitaires et de responsables gouvernementaux prennent part au projet de gouvernance et de renforcement des institutions. Or, un volet important de ce projet consiste en la mise en œuvre au Sri Lanka d'une politique des langues officielles qui fonctionne. Des spécialistes canadiens des droits linguistiques sont allés à maintes reprises dans ce pays pour aborder des questions qui ne sont sûrement pas étrangères aux Canadiens :

  • une représentation équitable des deux groupes linguistiques dans l'administration publique;
  • la capacité des fonctionnaires de travailler dans la langue officielle de leur choix;
  • la promotion de l'autre langue officielle dans les écoles;
  • la possibilité de mener des études supérieures dans les deux langues officielles;
  • l'accès aux tribunaux dans les deux langues officielles.

La promotion du singhalais et du tamoul comme langues officielles constitue une contribution active envers la paix et la stabilité dans ce pays où la guerre civile a entraîné la mort de 60 000 personnes. Bien entendu, loin de moi de suggérer qu'une politique sur les langues officielles est la panacée, mais je dirai qu'elle peut représenter un élément important de la solution.

Conclusion

J'espère que vous sentez à quel point la question m'enthousiasme. C'est vrai que nous avons encore bien des défis devant nous, mais le Canada en a tant relevé par le passé que je ne vois vraiment pas pourquoi nous devrions changer notre caractère linguistique.

Le plus récent plan d'action du gouvernement, auquel je me suis référée plus tôt, a annoncé une contribution de 750 millions de dollars sur une période de cinq ans dans le but de renouveler le programmes de langues officielles. L'un des objectifs de ce plan est d'offrir à la moitié de nos diplômés du secondaire le cadeau du bilinguisme, et ce, au cours des dix prochaines années. Est-ce un objectif ambitieux? Oui, ça l'est certainement.

Mais c'est aussi une déclaration, à l'effet que le Canada ne se laissera pas guider par les sceptiques. Au moment de la confédération, des sceptiques auraient pu dire qu'un pays fondé sur le respect de deux groupes différents aux plans linguistique et religieux représentait un projet trop ambitieux. Or, il s'avère que cela n'était pas le cas.

À présent, la politique canadienne sur les langues officielles est basée sur un pragmatisme prometteur. La vitalité de nos communautés, la promotion du français et de l'anglais dans la société canadienne et l'engagement du gouvernement en matière de services bilingues représentent des objectifs ambitieux, mais, grâce à l'action concertée, il est possible de faire des progrès considérables.

J'aimerais vous laisser sur une idée de la façon dont vous pourriez faire votre part.

Selon l'un des quatre domaines principaux des priorités stratégiques s'insérant dans la Phase II du projet Metropolis, (traduction) « la recherche devrait examiner les défis associés à l'intégration des immigrants dans les communautés francophones minoritaires. »

Je me réjouis de voir cette suggestion, mais j'espère surtout qu'elle se traduira en un vif intérêt et enthousiasme lorsque vous mènerez votre recherche. J'espère que vous verrez l'immigration dans les communautés minoritaires de langue officielle comme une possibilité de recherche et que vous aurez l'idée de choisir la dualité et la diversité comme angle particulier. Il s'agit d'un terrain peu exploité, mais, pour cette raison, encore plus fertile. Pendant que le comité conjoint mène ses travaux, que CIC met en oeuvre ses nouveaux engagements et que je poursuis ma promotion de la dualité et de la diversité, nous avons besoin de recherches solides pour étayer et accompagner la mise en oeuvre de nos stratégies.

Permettez-moi de terminer mes propos en disant simplement que l'immigration et son incidence sur l'avenir de notre société est quelque chose qui me tient à coeur. J'ai bien hâte de participer à la discussion qui s'en vient, et j'espère que vous pourrez assister à la cérémonie de cet après-midi, pourcélébrer notre dualité et notre diversité.


Notes

1 Quatrième Symposium annuel LaFontaine-Baldwin, allocution prononcée par la très honorable Beverley McLachlin, juge en chef du Canada, à Halifax le 7 mars 2003.

2 Centre de recherche et d'information sur le Canada (CRIC). Portraits du Canada 2001. Montréal.

3 The Montreal Gazette, 10 mars 2003. Article fondé sur un sondage national mené auprès de 2 002 Canadiens par la société Environics/Focus Canada à la fin de janvier, pour le compte de l'Association des études canadiennes.

4 Le Pew Research Center est un organisme indépendant de recherche sur l'opinion publique établi à Washington, D.C. qui se penche sur les attitudes à l'égard de la presse, de la politique et des préoccupations liées aux questions gouvernementales. Source : voir http://people-press.org/reports/display.php3?ReportID=165 (en anglais seulement).

5 Au cours de la période allant de 1991 à 1996, les États-Unis on attiré 182 029 immigrants d'expression française (Service d'immigration et de citoyenneté des États-Unis, 1998) contrairement au Canada qui en a attiré que 33 980 (Recensement de 1996 de Statistique Canada).