ARCHIVÉE - Winnipeg, le 23 mars 2000

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Tradition, perspective et vision : les relations français-anglais au Canada

Discours prononcé devant l'Association des études canadiennes


Madame Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Mesdames et Messieurs,

J'aimerais d'abord vous remercier de m'avoir invitée à cette conférence, dont le thème est à la fois exigeant et très actuel. Je ne surprendrai personne en vous disant qu'à titre de nouvelle Commissaire aux langues officielles, j'ai beaucoup réfléchi au passé, au présent et à l'avenir des rapports français-anglais au Canada depuis quelques mois. Dans les premières entrevues que j'ai accordées au Devoir et à la Gazette de Montréal, j'ai fait allusion à la nécessité d'un nouveau discours sur la dualité linguistique canadienne. Depuis lors, en assistant à des conférences et des colloques partout au pays, j'ai l'impression de ne pas être seule à ressentir ce besoin. La présente conférence est un nouvel exemple du désir grandissant de « restructurer » la dualité linguistique à l'aube du 21e siècle.

J'ai trouvé captivant l'ouvrage : Si je me souviens bien - As I recall ... qui sera au centre de vos discussions aujourd'hui. Cette vision stéréoscopique des événements clés de l'histoire canadienne leur confère une profondeur et une acuité que l'on voit rarement. Je félicite tous ceux et celles qui ont participé au succès de cet effort collectif.

Si notre opinion sur l'état actuel des rapports français-anglais reposait uniquement sur la fièvre et le bruit des bulletins de nouvelles et des manchettes, plutôt que sur les travaux des universitaires, nous pourrions oublier la longue histoire de collaboration, de compréhension et de réalisations qui caractérise la population canadienne. Les discussions en panel d'aujourd'hui vous permettront de mettre à l'épreuve l'optimisme de cet énoncé. Vos échanges illustreront la façon dont les Canadiens et les Canadiennes ont, en fait, réussi à cheminer ensemble malgré leurs désaccords à propos de presque tout, presque tout le temps. En fait, comme le suggère John Miesel dans la conclusion de As I recall - Si je me souviens bien... : « Même si cette coexistence ne sera pas exempte de frictions, qui pourront faire l'objet d'un autre recueil semblable à celui que l'on vient de lire, nos deux communautés doivent continuer de travailler ensemble. »

Le thème de la conférence me rappelle également une série de trois affiches produites par notre bureau il y a quelques années. Bon nombre d'entre vous les ont certainement déjà vues. Elles s'intitulaient : TRADITION, PERSPECTIVE et VISION. Leur message, appuyé par des reproductions de splendides paysages canadiens, faisait simplement allusion au patrimoine commun des francophones et des anglophones, aux valeurs que nous partageons, à notre capacité de bâtir un avenir de concert. À titre de Commissaire aux langues officielles, j'aimerais commenter les titres de ces affiches.

Tradition

N'étant pas historienne, je me vois rarement dans l'obligation de consulter les documents austères qui sont tout ce qui nous reste des colères, des larmes et de l'amertume qui ont teinté les rapports français-anglais du passé. La déportation des Acadiens, les Plaines d'Abraham, la pendaison de Riel, la question des écoles manitobaines, le Règlement 17... combien tenaces sont les mythes entourant ces crises! Combien d'entre nous ont entendu des récits au sujet des manuels français qui devaient être cachés lors de la visite des inspecteurs d'écoles ou de compatriotes qui se sont fait dire « speak white », etc., comme si ces incidents douloureux avaient eu lieu hier ou avant hier. Ces impressions sont si vives que nous devons nous prémunir contre une sorte de syndrome des faux souvenirs de ces conflits.

Certaines personnes vous diront que le Canada a trop d'histoire, comme il a trop de géographie. Dans un récent article d'enRoute, la revue de bord d'Air Canada, le journaliste et ex-historien Gwynne Dyer suggère que l'histoire du Canada et ses identités traditionnelles n'ont aucun sens pour les nouvelles générations. Il écrit : « J'aime mieux trahir le passé que l'avenir. Laissons donc nos enfants jeter l'histoire aux orties et construire leur propre Canada. L'air y est déjà plus respirable. » Je pense qu'il serait trop simple de suggérer que notre histoire est hors propos. L'étude du passé n'est pas affaire de blâme ou de revanche, mais bien de compréhension. Il est aussi dangereux d'évacuer notre histoire que d'en limiter les enseignements à une vision sentimentale ou simplificatrice.

Pourquoi ne pas aborder la mémoire collective du passé, que nous nommons tradition, en découvrant et en préservant les meilleurs éléments. En un sens, l'histoire est une école de démocratie.

L'histoire nous enseigne aussi qu'un véritable pays ne peut savoir où il va sans comprendre d'où il vient.

J'ai bel et bien l'impression que les rapports français-anglais au Canada sont trop encombrés des torts du passé. De ce fait, nous n'apprécions pas toujours les réussites des dernières années qui ont fait du respect pour le français et l'anglais, et pour les communautés qui parlent ces langues, un idéal commun. Nous devons acquérir une perspective un peu plus vaste et mieux centrée sur le contexte contemporain. Nous devons nous débarrasser des vieux tabous concernant la langue et envisager objectivement le français et l'anglais comme les briques et le mortier d'un nouveau Canada dans un nouveau siècle.

Perspective

Ce n'est pas un hasard si un plus grand nombre de lois sur la langue ont été votées au cours des trente dernières années, au Canada et dans les provinces, que dans les cent années précédentes. En fait, la croissance et le développement de la langue française au Canada ont largement dépassé les espoirs des membres de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. En plus d'avoir fait l'objet de lois et de définitions, l'adaptation linguistique est entrée dans nos vies quotidiennes. En témoignent notamment les progrès du bilinguisme chez les jeunes anglophones hors Québec (âgés de 15 à 19 ans), qui atteint maintenant 16 p. 100.

Je m'en voudrais toutefois de suggérer le moindrement que nous avons réglé tous nos problèmes de langue. Un auditoire aussi averti que vous l'êtes des arcanes, chicanes et tours de passe-passe du
« brassage » constitutionnel sait déjà que la reconnaissance de la place et du rôle du Québec dans la famille canadienne continue de défier les alchimistes politiques les plus habiles. Si nous ne pouvons pas remédier de manière pratique et symbolique à l'insécurité linguistique réelle et manifeste qui hante les Québécois francophones, nous ne pourrons jamais chasser les fantômes du passé.

Le siècle naissant nous réserve un autre défi : l'avenir des communautés minoritaires de langue officielle. Comme j'aborderai ce sujet lors d'un panel cet après-midi, je résumerai mon point de vue en vous disant que près d'un million de francophones hors Québec ne vont pas disparaître d'ici peu, pas plus que les anglophones du Québec. Au lieu de percevoir ces communautés comme de perpétuels vestiges du passé, il est peut-être temps de proposer un nouveau paradigme.

Un nouveau Canada, porté par les jeunes générations, se bat pour voir le jour. Ces jeunes repensent la société sous le jour d'une diversité accueillante, fondée sur des valeurs comme la justice sociale, la participation civique et la multiplicité des identités. Aux yeux de la jeunesse canadienne, la diversité sociale, comme la biodiversité, est essentielle pour servir de rempart contre les méfaits de la mondialisation. À mon avis, cette vision axée sur l'avenir dominera bientôt le discours public au Canada.

Vision

Quelle place occuperont les communautés minoritaires de langue officielle dans cette reconstruction de l'identité canadienne ? Il me semble raisonnable d'envisager une reconnaissance et une promotion des communautés minoritaires, non seulement comme valeur sociale ajoutée mais bien comme capital humain nous enrichissant tous. Le Canada ne peut que devenir plus uni et plus productif si les francophones hors Québec et les anglophones du Québec bénéficient de meilleures possibilités d'éducation et de services sociaux essentiels dans leur langue.

Il ne manque pas d'exemples de ce principe, à commencer par l'expérience frappante du Manitoba. Les efforts importants déployés par cette province à l'appui du développement des communautés minoritaires ont suscité une compréhension et une solidarité accrues. Aujourd'hui, les Manitobains s'unissent et progressent au lieu de se diviser.

Une vision cohérente de l'avenir nous impose de prendre du recul pour dépasser les perspectives limitées de l'action à court terme. Nos efforts pour tenir compte du Québec et de nos communautés minoritaires de langue officielle, sans oublier nos Premières nations, ne sont qu'un premier pas. Il nous incombe de composer pleinement avec la diversité ethnique, sociale et culturelle croissante qui s'imposera comme enjeu à notre pays et à toutes les grandes démocraties en ce siècle nouveau. Cette diversité est inévitable et bienvenue dans un pays comme le nôtre, fondé sur l'immigration. La croissance future de notre population dépendra en grande partie de notre capacité d'intégration des nouveaux Canadiens. Par exemple, je crois que nous aurions avantage à planifier beaucoup plus soigneusement la manière dont l'immigration peut servir d'outil au développement des communautés minoritaires. Idéalement, il devrait y avoir autant de diversité dans nos communautés minoritaires que dans la population en général.

La dualité linguistique canadienne n'est pas un problème; c'est une solution qui arrive à point nommé. Voilà une des principales raisons qui font du Canada un modèle d'équité et de tolérance sur le plan mondial. Nous y sommes arrivés, pour une bonne part, en faisant du français et de l'anglais les voix de la compréhension et de l'inclusivité plutôt que celles de la discorde.

Le gouvernement fédéral jouera un rôle décisif dans la promotion de cette vision du Canada. Il doit continuer d'affirmer et de défendre la légitimité de la langue française, non seulement au Québec mais partout au Canada. Il doit souvent réitérer cette profession de foi, sans crainte et sans hésitation. Il doit également faire valoir que la présence au Québec d'une communauté anglophone dynamique constitue un atout plutôt qu'une menace.

En un mot, un leadership s'impose pour mieux faire comprendre à la population canadienne que le français au Canada est non seulement normal mais que, pour paraphraser Martha Stewart, c'est une bonne chose. Les autorités fédérales et provinciales doivent également se montrer plus empressées de reconnaître l'importance du développement de leurs communautés linguistiques minoritaires en tant que capital humain dans une économie fondée sur le savoir.

Conclusion

J'ai fait allusion tantôt à une recomposition du tissu social canadien à partir des anciennes et des nouvelles fibres de sa population. Dans cette nouvelle donne, le défi posé à nos dirigeants consistera à promouvoir notre dualité linguistique historique comme fondement de l'État postmoderne qui émerge présentement sous nos yeux. En somme, il s'agit de gérer la diversité ou de laisser faire. Le choix le plus prudent me semble évident.

J'ai commencé ce discours en vous parlant des trois affiches produites par notre bureau sous les titres : TRADITION, PERSPECTIVE et VISION. Peu de gens savent que nous avions conçu une quatrième affiche, que nous n'avons malheureusement pas eu les moyens de produire. Elle devait s'intituler : RESPECT. Un simple mot qui représente à la fois le sens que j'accorde au trait d'union dans l'expression « rapports français-anglais » et aussi ce que je crois être un outil de gestion indispensable pour aborder la diversité à l'avenir.