ARCHIVÉE - Waterloo, le 21 novembre 2006

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Le défi linguistique au Canada : de Laurier à Harper

Quatrième conférence annuelle sur Laurier, Université Wilfrid Laurier


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

C’est pour moi un grand plaisir de vous parler ce soir. En consacrant une conférence à Wilfrid Laurier, premier francophone à occuper le poste de premier ministre du Canada, vous accordez une attention particulière à l’histoire du pays, notamment à la dualité linguistique. En tant que commissaire aux langues officielles, je suis donc très heureux d’avoir l’occasion de relater l’histoire de la dualité linguistique en rappelant l’époque de Laurier.

Je tiens d’abord à remercier M. Kevin Spooner de m’avoir invité à la conférence. C’est un véritable honneur de prononcer une allocution après des conférenciers tels que Bob Rae, Sheila Copps et Nathalie Des Rosiers.

Lorsque M. Spooner m’a proposé de faire une présentation, j’étais un simple auteur; depuis, je suis devenu commissaire. L’un des changements qu’a apportés ma nomination est le suivant : aujourd’hui, des personnes ont pour seules fonctions de garder mon bureau en ordre et de remplir mon agenda. À mon entrée en poste, j’ai tout de suite avisé ces gens de mon intention de respecter mon engagement à faire ma présentation.

L’honneur qu’il m’est donné de prononcer une allocution aujourd’hui est d’autant plus grand qu’hier marquait le 165e anniversaire de naissance de Laurier. Il m’a semblé qu’il me serait particulièrement utile, un mois seulement après le début de mon mandat, d’examiner l’évolution de la politique linguistique du Canada depuis l’époque de Laurier et de réfléchir à cette évolution en me fondant sur certains travaux d’universitaires et des événements politiques qui ont marqué la dernière année.

Il y a environ un an aujourd’hui, j’apportais les dernières modifications aux épreuves en placard de mon livre Sorry I Don’t Speak French: Confronting the Canadian Crisis that Won’t Go Away. J’ai terminé juste à temps : le 24 novembre, les dernières modifications à la Loi sur les langues officielles ont reçu la sanction royale; le 27 novembre, j’ai envoyé à mon éditeur les derniers changements à mon livre, qui tenaient compte des modifications à la Loi, et, le 28 novembre, le gouvernement Martin a été défait. En mars, juste avant la publication du livre, j’ai donné des exemplaires des épreuves en page à Paul Martin, au chef du NPD, Jack Layton, ainsi qu’au nouveau premier ministre, Stephen Harper, qui m’a alors fait remarquer que le livre était déjà dépassé. En effet, je n’avais pas prévu le résultat des élections et j’avais fait fi de l’avertissement de sir Walter Raleigh, contemporain d’Elizabeth 1re : « Quiconque rédige l’histoire moderne ne doit pas être si près de la vérité qu’il risque de s’y casser les dents. »

Aujourd’hui, nous avons l’occasion de prendre un peu de recul afin d’examiner notre histoire et d’envisager l’avenir de politique linguistique.

Il est fascinant d’étudier la politique linguistique du Canada en prenant comme point de départ la vie et la carrière de Wilfrid Laurier. Ce dernier naît à Saint-Lin, village situé au nord-est de Montréal. Agriculteur et inventeur, son grand-père voyage beaucoup dans le but de faire breveter un appareil qui mesure la distance que parcourent les voitures tirées par des chevaux. La mère de Laurier décède lorsqu’il a sept ans. Son père et son grand-père, voulant qu’il apprenne l’anglais, l’envoient vivre dans une famille anglophone de New Glasgow, à 10 kilomètres de Saint-Lin, et l’inscrivent à une école anglaise. Il a alors 10 ans.

Au départ, il devait vivre avec la famille Kirk, des Irlandais catholiques, mais comme madame Kirk tombe malade, Laurier est confié aux Murray, des Écossais presbytériens. Chaque soir, John Murray fait la lecture de passages de la Bible à voix haute, rituel qui non seulement permettra au jeune Laurier de s’imprégner de la superbe prose de saint James, mais qui lui vaudra le doux accent écossais qui caractérisera sa prononciation de l’anglais.

Après ses études primaires, Laurier s’inscrit au Collège de l’Assomption. Ce collège classique, fondé en 1832, aura une influence certaine sur plusieurs figures politiques qui l’ont fréquenté, dont Pierre Laporte, ministre libéral tué durant la Crise d’octobre de 1970, et Camille Laurin, ministre à l’origine de la réglementation linguistique du Québec.

Wilfrid Laurier a fréquenté le Collège de 1854 à 1860, séjour qui fut déterminant dans sa vie. Il y est d’ailleurs retourné souvent, entre autres pour l’inauguration d’un nouveau bâtiment, en 1893, et pour le lancement d’une campagne de financement qui a permis d’amasser 40 000 $, somme substantielle au XIXe siècle.

Laurier étudie ensuite à la Faculté de droit de l’Université McGill, où il prononce, en 1864, le discours d’adieu à la cérémonie de collation des grades. Dans ses temps libres, Laurier dévore des œuvres de littérature anglaise, en particulier les textes des grands orateurs. Selon Laurier Lapierre, le futur homme politique ne se lassait pas de lire le discours de Gettysburg, d’Abraham Lincoln, qui l’émouvait jusqu’aux larmes1.

Pourtant, Wilfrid Laurier prononce le discours d’adieu devant les étudiants de sa promotion entièrement en français. En tant que jeune avocat, et plus tard comme rédacteur en chef, il est nationaliste et « rouge ». À cette époque, il fait partie du groupe libéral anticlérical au Québec. Plus tard, au moment de la création de la Confédération, en 1867, il dénoncera la nouvelle constitution. Il s’agit d’« une tombe pour le peuple français et la ruine du Bas-Canada », affirmera-t-il.

Malgré ses tendances politiques, Wilfrid Laurier se réconciliera avec la Confédération et avec le Canada. Les divers courants idéologiques qui ont caractérisé son éducation et sa formation ont façonné un homme politique modéré, un conciliateur qualifié et adroit qui, pendant une bonne partie de sa carrière, a su trouver un terrain d’entente pour deux communautés du Canada, profondément enracinées et méfiantes, et hostiles l’une envers l’autre.

Sa tâche ne fut pas aisée. Par moments, son engagement à respecter les limites et les contraintes de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique a donné lieu à des répercussions terribles sur les minorités de langue française. Ainsi, Laurier a refusé de soutenir le projet de loi qui aurait révoqué la Loi scolaire du Manitoba, laquelle a interdit l’éducation en langue française dans cette province pendant près d’un siècle. Et sa résistance face à l’impérialisme britannique en a excédé plus d’un parmi les loyalistes de Toronto de l’époque.

« On me qualifie de traître envers les francophones au Québec, et de traître envers les anglophones en Ontario, a déjà déclaré Laurier. Au Québec, on me traite de chauvin et, en Ontario, de séparatiste. Je ne suis ni l’un ni l’autre, je suis Canadien. Le Canada est l’inspiration de ma vie. La politique du vrai canadianisme, de la modération et de la conciliation aura été pour moi un phare dans la nuit et un ciel nuageux dans la journée2. » (Cette déclaration de Laurier ne vous rappelle-t-elle pas les textes bibliques de Saint James?)

Selon Michel Brunet, historien de l’Université de Montréal, aujourd’hui décédé, l’incapacité de Laurier à protéger les écoles de langue française au Manitoba était la preuve qu’il n’avait pas réussi à établir les fondements d’un patriotisme commun – donc, qui n’existait pas –, et que les Canadiens français poursuivaient un rêve impossible. « Les Canadiens français recherchaient la quadrature du cercle ou la pierre philosophale, a-t-il écrit. Ce patriotisme commun n’existait pas. Premier ministre du Canada pendant 15 ans, Laurier lui-même n’avait pas réussi à en jeter les bases. La guerre de 1914, la crise de la conscription et la persécution scolaire en Ontario obligèrent les Canadiens français les plus aveugles ou les plus optimistes à s’interroger sur la nature réelle de l’union canadienne3. »

Brunet a raison lorsqu’il affirme que Laurier s’est montré incapable d’aplanir les différences entre les deux sociétés, qui étaient si méfiantes l’une envers l’autre. Toutefois, Wilfrid Laurier a réussi à établir des ponts entre ces dernières et à gérer leurs relations.

La modération de Laurier consistait en un mélange de subtilité, de nuance et, parfois, d’ambiguïté. C’était un optimiste. Il misait sur son charme (certains diront qu’il en a abusé), de son pouvoir de persuasion et de ce qu’il appelait ses « solutions harmonieuses » pour obtenir des résultats.

En 1916, l’abbé Lionel Groulx – l’une des figures marquantes pour plusieurs générations de nationalistes québécois – était de passage à Ottawa pour donner une conférence. Laurier l’a invité à dîner, le dimanche, et profita de l’occasion pour lui parler de l’importance de la modération et de la tolérance envers les minorités. Groulx, souvent décrit aujourd’hui comme un xénophobe intransigeant, en est sorti rempli d’admiration pour Laurier et a toujours gardé une vision subtile de la nature de sa modération.

« L’impression qu’il me laisse, ce jour-là [...] sera celle d’un grand honnête homme en son fond de caractère, mais homme politique enclin à organiser ses vues, sa façon de penser selon les exigences et la philosophie d’un parti, écrit Groulx. [J’avais] l’impression aussi d’un chef de parti plus intelligent que courageux, plus souple que volontaire, que son optimisme et les règles du jeu en politique parlementaire, puis surtout l’habitude de viser continûment la conquête du pouvoir inclinent à une foi sans borne dans ce qu’il a appelé les sunny ways, c’est-à-dire les compromis, sinon les compromissions à l’état de système, pour cette persuasion qu’aucun droit, aussi sacré soit-il, ne saurait justifier une crise politique non plus qu’un conflit de races4. »

En ces termes prudents, Groulx révèle un mélange d’admiration et de désillusion, ainsi qu’une déception face à l’incapacité de Laurier à protéger les minorités de langue française de l’Ontario et du Manitoba. Lorsqu’il se rappelle cette rencontre, 40 ans plus tard, Groulx conclut que, même si Laurier était opposé à toute forme de fanatisme et de persécution, il était incapable de s’affirmer et de prendre de grands risques pour rendre justice aux minorités qu’il défendait. « Il y avait, je crois, du Gandhi et du Nehru en Laurier », écrit-il, laissant entendre que Laurier était certes honorable, mais passif dans sa résistance aux injustices5. À vrai dire, Groulx se demandait si Laurier ne sentait pas que la bataille pour la survie du français était une cause noble, mais perdue d’avance.

Un autre admirateur de Laurier quelque peu désillusionné, le journaliste J. W. Dafoe, a exprimé l’espoir qu’un biographe futur verrait en Laurier « un homme qui avait des affinités autant avec Machiavel qu’avec sir Galahad6 ».

Laurier a payé le prix de sa modération : son refus d’intervenir dans les compétences provinciales a entraîné l’abolition de l’enseignement en français au Manitoba et dans les provinces de l’Ouest. On s’est moqué de son soutien à la dualité linguistique : un caricaturiste l’a dépeint en train de jouer à la roulette russe, tenant un pistolet étiqueté « bilinguisme » contre sa tête. On pouvait lire « Suicide? » dans la légende7.

Mais Laurier avait compris, comme tout premier ministre avant et après lui qui a réussi sa mission l’avait compris, que le secret pour gouverner le Canada de façon efficace était de gérer les tensions entre les anglophones et les francophones, et de considérer ce point faible comme le point de tension central.

Son successeur, William Lyon Mackenzie King, lui, a compris implicitement cette notion. King avait remarqué les failles dans la structure du pays, exacerbées durant la crise de la conscription en 1917 qui a entraîné des émeutes à Québec; il avait été témoin de l’incompréhension de Robert Borden face au Québec et aux Canadiens français. Il était déterminé à tenir compte des problèmes du Québec – au moyen de compromis, de l’occultation des enjeux et d’atermoiements et en faisant confiance aux conseils de son lieutenant au Québec, Ernest Lapointe. Cette façon de gouverner n’était pas toujours agréable à voir et a parfois causé le mécontentement des gens – mais elle fonctionnait.

« Tout le génie de King résidait dans le fait qu’il s’était rendu compte, tout en tentant d’harmoniser les politiques nationales avec la lutte entre les progrès des libéraux et la réaction des conservateurs, qu’il lui fallait toujours tenir compte du fait immuable que le Québec avait des besoins politiques uniques », a écrit John Duffy dans son histoire des élections au Canada. « King a rétabli le Parti libéral en en faisant une tribune où pouvaient discuter les représentants de la structure du pouvoir traditionaliste du Québec et les réformateurs du Canada anglais8. »

King n’a pas été le seul à être concerné par les « solutions harmonieuses » de Laurier. William Moore, défenseur improbable des droits du français au Canada, était, comme il le mentionne fièrement dans sa biographie, un descendant des loyalistes de l’Empire-Uni et un agriculteur de Pickering, en Ontario. Il a obtenu un diplôme de l’Université de Toronto en 1894 et a étudié le droit à Osgoode Hall; plus tard, il a été président du Comité sur les banques et le commerce de la Chambre des communes.

En 1918, tandis que la Première Guerre mondiale faisait toujours rage, et à la suite de l’adoption du Règlement 17, par lequel l’Ontario a aboli l’enseignement en langue française, Moore a publié un livre remarquable intitulé Le choc : étude de nationalités. Dans cet ouvrage, il soutient que les traditions britanniques favorisent le bilinguisme et l’inclusion, et les oppose habilement à ce qu’il appelle « la rigide approche prussienne ».

Moore poursuit en soulignant l’hypocrisie des Canadiens anglais qui dénoncent constamment la corruption des politiciens du Québec, mais qui passent sous silence celle de leurs homologues en Ontario, au Manitoba et en Saskatchewan. « Nous, Canadiens anglais, sommes habituellement prompts à remarquer les fautes des Canadiens français, mais en ce qui a trait aux nôtres, nous devenons aveugles », écrit-il9.

Prenant pour exemple le Règlement 17, Moore met en opposition le mouvement en Ontario visant à éradiquer le français et la tolérance du Québec face au système scolaire anglais et protestant, pour ensuite évoquer le célèbre contrat selon lequel, dans Le marchand de Venise, de Shakespeare, Shylock a le droit de prendre une livre de chair d’Antonio si celui-ci ne lui rembourse pas l’argent prêté : « [L’Ontario] a pris 15 des 16 onces de viande auxquelles elle avait droit en vertu de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique tandis que le Québec n’a jamais sorti son couteau10. »

Une telle vision n’était pas populaire à l’époque. Pendant la campagne électorale de 1917, les caricaturistes ont dépeint Laurier (qui s’opposait à la conscription) s’amusant avec le Kaiser, et une carte du Canada sur laquelle toutes les régions s’affichaient en rouge impérial, à l’exception du Québec, qui était en noir. En outre, un député a traité le Québec d’« enfant gâté de la Confédération », et un activiste politique canadien-anglais l’a qualifié « de mouton noir du Dominion11 ».

Vingt ans plus tard, dans un livre sur le profil des personnalités politiques du Canada, Léopold Richer, journaliste parlementaire, a louangé Moore – alors député libéral – pour ses convictions, le définissant comme « un libéral, profondément libéral, un représentant le plus complet et le plus typique du vrai libéralisme, dans le sens philosophique et politique du mot ». « Le libéralisme de Moore, écrit Richer, lui procure une armure de tolérance qui le protège des doctrines agressives12. » Quelle expression délicieuse : « une armure de tolérance » !

Le souvenir du livre de Richer subsiste. L’auteur a conclu son texte sur Moore en affirmant que les Canadiens français lui devaient beaucoup13.

Pendant 100 ans, de la Confédération jusqu’à Expo 67, nos premiers ministres ont adopté, plus ou moins, deux stratégies pour gérer la dualité linguistique du Canada. John A. Macdonald décrit l’une d’elles dans un résumé des tâches du premier ministre en 1856, dix ans avant la Confédération : « Il doit devenir l’ami des Français; sans sacrifier le statut de leur race ou de leur langue, nous devons respecter leur nationalité. Si nous les traitons comme une nation, ils agiront de la façon dont les gens libres le font habituellement – généreusement. Si on les traite comme une faction, ils deviendront factieux14. »

La deuxième stratégie a été adoptée par Robert Borden, qui jugeait bizarre le désir des Canadiens français d’avoir des droits particuliers. Selon lui, ces derniers devaient être « heureux d’être Canadiens » et insister sur le fait que « les ancêtres étaient anglais ou français ne faisait que perpétuer des idées qui n’avaient aucune place utile dans la vie de ce pays15 ».

Il n’est pas nécessaire de revoir un siècle complet d’histoire de gestion politique pour conclure que la stratégie de Macdonald est celle qui a remporté le plus de succès.

Dans les années 1960, la relation entre le gouvernement fédéral et le Québec a commencé à changer. Pendant les 15 ans qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, une génération entière de Québécois instruits et ayant voyagé dans le monde entier a été marginalisée par le conservatisme du premier ministre Maurice Duplessis et de son gouvernement de l’Union nationale.

En 1960, tout a basculé après l’élection des libéraux du Québec, menés par Jean Lesage. John Diefenbaker, alors premier ministre du Canada, n’a pas été en mesure de comprendre ce qui se passait au Québec ni d’intervenir de quelque façon que ce soit. En 1958, un an avant sa mort, Duplessis envoya 50 députés conservateurs à Ottawa, et Diefenbaker ne savait littéralement pas quoi en faire.

Pendant les années 1950 et 1960, le Québec a vécu de profonds changements. Pendant plus d’un siècle, le nationalisme canadien-français avait eu une portée pancanadienne, mais il était organisé autour de la paroisse : il s’agissait d’un nationalisme protecteur, introverti, traditionnel et fondé sur la religion. En une période extrêmement courte, il s’est transformé du tout au tout : désormais, il était centré sur le Québec, laïque, moderne, intégré et basé sur la langue. En moins de 10 ans, ce qui, de plusieurs façons, avait été un contraste entre des valeurs ethniques et religieuses était devenu un défi linguistique.

Tous les premiers ministres jusqu’alors, de Macdonald à Diefenbaker, avaient dû composer avec la coexistence d’une société francophone, conservatrice et catholique, et d’une société anglophone, de plus en plus multiculturelle et multiethnique.

Le sociologue québécois Guy Rocher a expliqué que l’identité unique du Canada français reposait sur trois piliers : le droit français, la religion catholique et la langue française. Depuis le changement social, seule la langue demeurait une caractéristique déterminante. « Ainsi, écrit Rocher, l’avenir de la langue française est devenue une question de pouvoir.16 »

En conséquence, les premiers ministres subséquents, depuis Pearson jusqu’à Harper, doivent traiter avec une société francophone en pleine évolution, de plus en plus laïque et multiculturelle, et désireuse de redéfinir sa place au sein du pays et dans le monde.

L’année 1962 a été déterminante sur plusieurs plans. On est alors témoin des premières manifestations du mouvement d’indépendance, et le FLQ pose ses premières bombes. Au printemps, les conservateurs perdent leur majorité. Les libéraux, n’ayant pas réussi à tirer profit de l’impopularité grandissante des conservateurs, sont surpris par l’élection de 26 députés du Parti du Crédit social au Québec.

En septembre 1962, la situation est en plusieurs points similaire à la situation politique d’aujourd’hui : un gouvernement conservateur minoritaire est au pouvoir; un troisième parti composé de députés francophones empêche tant les conservateurs que les libéraux d’obtenir une majorité, et conservateurs et libéraux tentent véritablement de comprendre la situation au Québec.

Toujours en septembre, Maurice Lamontagne – économiste et stratège libéral – rédige un document à l’intention du chef libéral Lester Pearson. Il s’agit d’une note extraordinaire, et j’étais stupéfait de la retrouver dans les Archives nationales.

Dans son texte, Lamontagne explique que, selon lui, le Parti libéral devait se fixer – et atteindre – trois objectifs concrets.

Premièrement, procéder au rapatriement de la Constitution. Il précise qu’ « elle doit comprendre une déclaration sur les droits de la personne s’appliquant aux compétences fédérales et provinciales ». Deuxièmement, veiller à la création d’un drapeau pour le Canada et d’un hymne national qui, dit-il, ne laisseraient aucun doute sur la souveraineté du pays. Troisièmement, « toutes les institutions fédérales doivent devenir bilingues et montrer de façon concrète notre bilinguisme ».

« Ces trois objectifs, de poursuivre Lamontagne, constitueront les objectifs immédiats du prochain gouvernement libéral. Si nous voulons maintenir l’intégrité du Canada et assurer notre vie ensemble, le gouvernement fédéral doit devenir le plus tôt possible et le plus complètement possible la synthèse et le symbole d’un canadianisme véritablement biculturel17. »

Trois mois plus tard, en décembre 1962, Lester Pearson, alors chef de l’opposition, demandait la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Plus tard, Pearson écrira qu’il s’agissait du discours dont il était le plus fier.

Dans ce discours, Pearson met en relief diverses questions qui demeurent actuelles : « Sommes-nous prêts à donner à tous les jeunes Canadiens une véritable occasion de devenir vraiment bilingues? Si la réponse est oui… quelles étapes concrètes devrait-on adopter pour créer cette occasion, en tenant compte du fait que la responsabilité constitutionnelle en matière d’éducation est, et doit demeurer, exclusivement provinciale? À cette fin, quelles responsabilités supplémentaires devraient exercer la radio, la télévision et les films dans les deux langues? Comment pouvons-nous encourager des contacts plus fréquents entre les jeunes Canadiens18? »

Plus loin, dans ce discours, Pearson décrit le manque de francophones dans la fonction publique et les besoins en matière de formation linguistique.

Nombreux sont ceux qui croient que la politique du Canada en matière de langues officielles est issue du « rêve de Pierre Trudeau ». D’ailleurs, cette phrase revient si souvent qu’on pourrait croire qu'il a été le seul à avoir ce rêve. En fait, l’adoption de cette réglementation découle d’une proposition de Maurice Lamontagne, et c’est son acceptation par Lester Pearson qui a jeté les bases de la politique linguistique au Canada.

L’une des premières choses qu’a faites Pearson après avoir été élu premier ministre en 1963 a été de créer la Commission royale qu'il avait suggérée. En 1965, dans leur rapport préliminaire, les commissaires nous ont avisés que le Canada faisait face à la crise la plus importante de son histoire.

À l’automne 1967, Pierre Trudeau, dans le cadre d’un discours à une rencontre de l’Association du Barreau canadien, précisa les commentaires formulés par Pearson cinq ans plus tôt et expliqua deux droits linguistiques clairs et simples : le droit d’apprendre une langue et le droit de communiquer dans cette langue. Trudeau était à l’époque ministre de la Justice et travaillait à la rédaction du livre blanc sur la Charte des droits.

À mon avis, la structure des droits linguistiques qui a été établie au cours des 40 dernières années repose sur ces deux piliers : le droit d’apprendre une langue et le droit de communiquer dans cette langue. C’est sur ce simple énoncé que repose la Loi sur les langues officielles, laquelle définit le droit de communiquer en français ou en anglais, ainsi que sur l’article 23 de la Charte des droits, qui définit, dans une certaine mesure, le droit d’apprendre l’une ou l’autre de ces langues.

Lorsqu’il est devenu premier ministre, en 1968, Trudeau a demandé à son ami Gérard Pelletier de rédiger la Loi sur les langues officielles.

Une des choses remarquables au sujet de la Loi sur les langues officielles, qui a été promulguée en 1969, puis modifiée en 1988 et en 2005, est qu’elle fait maintenant partie de la Constitution, en tant qu’article 16. Récemment, j’ai pris connaissance de certains des éléments qui ont conduit à son adoption.

Lorsqu’on a demandé à un comité parlementaire mixte d’étudier la Charte, Trudeau a proposé à Serge Joyal, alors député libéral, d’en être le coprésident. Celui-ci a accepté un peu à contrecœur; Joyal aime faire cavalier seul et a la réputation d’être exubérant. Il a accepté de présider le comité, à condition que les principes de la Loi sur les langues officielles soient inscrits dans la Charte.

Tout récemment, Serge Joyal m’a révélé pourquoi il avait posé cette condition. Cinq ans plus tôt, pendant la crise des Gens de l’air, il avait poursuivi le gouvernement fédéral et Air Canada en justice. Pendant ce conflit, qui visait à déterminer si les pilotes francophones avaient le droit de communiquer avec des contrôleurs aériens francophones en français, Trudeau avait perdu deux ministres.

Au cours de cette période mouvementée, Joyal avait été invité à l’émission de télévision de Lise Payette – une émission aussi populaire à l’époque que Tout le monde en parle l’est aujourd'hui. Lorsque Mme Payette a annoncé son arrivée dans le studio, elle l’a présenté comme « Serge Joyal, notre héros ». De répondre Joyal : « Aucun citoyen ne devrait être considéré comme un héros pour avoir défendu ses droits. »

Voilà pourquoi les droits linguistiques sont au cœur de la Charte et qu’ils ne peuvent pas être abrogés par la disposition dérogatoire : les citoyens n’ont pas à faire figure de héros pour défendre leurs droits.

Comment le Canada a-t-il réagi au défi que représentait la transformation économique, sociale et culturelle du Québec dans les années 1960? En quelque sorte, le Canada a fait précisément ce que Maurice Lamontagne avait suggéré en 1962, bien que l’ordre en soit différent : en adoptant un nouveau drapeau, en 1965, la Loi sur les langues officielles, en 1969, et un hymne national, en 1980, et en rapatriant la Constitution et en adoptant la Charte des droits, en 1982 – 20 ans après que Lamontagne eut écrit sa note de service à l’intention de Pearson.

Ces mesures ont-elles porté des fruits?

D’une part, le Canada a résorbé et désarmé avec succès un mouvement terroriste qui constituait une menace pour la sécurité publique et qui détruisait la confiance de la population envers les dirigeants du pays. Aujourd'hui, la violence n’est pas une option pour la définition de l’avenir du Québec.

Le fédéralisme canadien a répondu de façon efficace à la nécessité pour le Québec de se définir en tant que société francophone – besoin qui, il y a 40 ans, était la raison d’être du mouvement d’indépendance.

La fonction publique du Canada a réussi, de manière plus ou moins efficace et pas toujours très élégante, à offrir à la population du Canada des services dans les deux langues officielles. Il est aujourd'hui impensable d’élire un premier ministre unilingue au Canada.

Les tribunaux ont joué un rôle crucial en interprétant la Charte des droits de façon à définir et à accroître le rôle de la langue dans la société19, et en faisant de la protection des droits des minorités l’un des quatre principes fondamentaux de la Constitution20. Certains des textes les plus éloquents sur les langues au Canada se trouvent non pas dans les universités ou au Parlement, mais bien dans des jugements de la Cour suprême.

D’autre part, le mouvement d’indépendance demeure relativement fort au Québec. En effet, des sondages révèlent qu’une majorité de Québécois francophones préféreraient un Québec indépendant.

Le Parti Québécois pourrait très bien remporter les prochaines élections provinciales, et le Bloc Québécois a réussi à empêcher les conservateurs et les libéraux d’obtenir la majorité.

La politique linguistique du Canada compte toujours d’importantes lacunes. Il est contradictoire que les membres de la fonction publique fédérale doivent satisfaire à des critères linguistiques pour obtenir une promotion tandis que la plupart des universités anglophones du Canada ont abandonné l’exigence d'une deuxième langue comme critère d’admission. En conséquence, lorsque les 300 000 étudiants en immersion française arrivent à l’université, ils découvrent – à quelques exceptions près – que le français est considéré comme une langue étrangère enseignée par le département de littérature, et non comme une langue canadienne essentielle à la participation à la vie publique du pays.

La fonction publique fédérale continue d’avoir de la difficulté à satisfaire aux exigences de la Loi sur les langues officielles. Répondre aux exigences relatives à la langue de communication avec le public est une chose, mais respecter le droit des employés de travailler dans leur langue maternelle dans des régions bilingues en est une autre. Favoriser une culture de bilinguisme dans le milieu de travail, comme l’espérait la Commission royale, s’est avéré plutôt compliqué.

En quoi consistent les défis linguistiques actuels?

Le défi principal demeure le même : celui de la communication. Il y a sept millions de Canadiens francophones, parmi lesquels quatre millions ne parlent pas anglais. (Voilà un fait peu connu des Canadiens anglais : il y a quatre millions de francophones unilingues au Canada.) La politique linguistique veille à assurer que ces Canadiens francophones aient accès au même niveau de service du gouvernement fédéral que leurs concitoyens anglophones.

Quel hommage à l’énergie et à la vitalité des francophones que de rappeler qu’un groupe ethnique conservateur, très protecteur et sur la défensive, est devenu une société dynamique, une force de création autonome sur le plan culturel, une société accueillante et intégrée : le Canada français est en voie de présenter une diversité ethnique aussi grande que le Canada anglais!

L’évolution de la société francophone modifie le défi à relever.

Comment peut-on affirmer comprendre le Canada si l’on ne peut pas comprendre sept millions de ses habitants, leurs films, leurs émissions de télévision, leurs romans, leurs pièces de théâtre, leurs attentes politiques, leurs programmes sociaux et leurs discussions sur l’économie?

Stephen Harper, l'un des critiques les plus virulents de la politique sur les langues officielles du Canada, a écrit, durant la période où il s’est éloigné de la scène politique, que le bilinguisme était une idole déchue. Il a déclaré que l’objectif de la politique était de créer un pays bilingue, mais que son échec était évident.

Permettez-moi de vous rappeler que cela n’a jamais été l’objectif de la politique sur les langues officielles. La politique a pour but d’assurer la communication avec les personnes unilingues et de protéger les minorités linguistiques.

En tant que dirigeant politique, Harper a contredit son propre argument et s’est fondé sur le véritable objectif de la politique. Sous sa direction, les conservateurs ont appuyé la première modification apportée à la Loi sur les langues officielles depuis 1988, laquelle exige du gouvernement fédéral de prendre des « mesures positives » pour soutenir le développement des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Au cours des dernières campagnes électorales, Stephen Harper a parlé aux Québécois avec clarté et éloquence, ce qui lui a valu une percée étonnante dans la province.

En tant que premier ministre, il a été très rigoureux dans l’utilisation des deux langues au cours de chacune de ses présentations publiques, tant au Canada qu’à l’étranger, ainsi qu'aux rencontres du G8.

Stephen Harper a donc établi une nouvelle norme en matière de bilinguisme pour les dirigeants politiques au Canada. Et si je n’ose pas me prononcer sur la personne que les délégués libéraux choisiront comme leur prochain chef à leur congrès, dans 10 jours, je devine qu’ils chercheront chez les candidats un niveau d’éloquence comparable à celui de Stephen Harper, tant en français qu’en anglais, et la même capacité à discuter de questions dans les deux langues officielles.

En fait, sans en avoir forcément eu l’intention, Stephen Harper a, en quelque sorte, défini les défis linguistiques que nous auront à relever. Quelles sont les « mesures positives » que peut prendre le gouvernement fédéral pour soutenir les minorités linguistiques? Comment les anglophones du Canada peuvent-ils communiquer avec les francophones du Québec? Comment la société civile anglophone peut-elle créer des liens avec son équivalent francophone? Et si un économiste ayant fait ses études à Calgary peut communiquer ses idées de façon claire et nette aussi bien en français qu’en anglais, pourquoi cela ne peut-il pas être la norme pour les dirigeants de partout au Canada? Si Stephen Harper y arrive, pourquoi pas nous?

Ce qui m’a le plus frappé dans ce regard que j’ai jeté sur le siècle de relations linguistiques qui sépare Wilfrid Laurier et Stephen Harper, c’est l’évolution de la dynamique entre nos majorités linguistiques et la transformation du défi en matière de leadership politique.

Laurier devait établir un équilibre entre des points de vue divergents et hostiles; Trudeau s’est positionné en faveur d’un dialogue axé sur les droits. En février 1968, ce dernier s’est demandé tout haut en quoi il pourrait être comparé à Laurier. À ce sujet, il est clair qu’aucun observateur ne pourrait dire, comme Groulx l’a fait à propos de Laurier, que Trudeau était plus souple que déterminé et qu’aucun principe ne valait la peine de provoquer un conflit entre les francophones et les anglophones.

Les questions linguistiques demeurent au cœur de notre pays, tout comme la race l’est aux États-Unis et les classes le sont en Angleterre : il s’agit du défi historique qui a marqué et façonné le Canada.

La situation a beaucoup évolué, et ce, à divers égards. La diversité culturelle est un phénomène qui transforme le Canada tant anglophone que francophone; le nouveau visage du Canada oblige les nouvelles générations de Canadiens et de Canadiennes à prendre connaissance des anciennes blessures et des leçons du passé. Nous devons tous savoir et comprendre que l’anglais et le français sont des langues canadiennes, et non des langues étrangères, et qu’elles appartiennent à tous les citoyens et citoyennes du pays.

Nous sommes aujourd'hui dans une nouvelle ère où les dirigeants sont des Canadiens anglais bilingues. Il nous faut maintenant transformer le débat sur les langues – axé sur les contraintes, les règlements et les obligations – en un discours fondé sur la communication, l’accueil, l’hospitalité et les identités partagées.

Nous vivons une époque palpitante et avons des défis stimulants à relever.

Je vous remercie de votre attention.


1 Sir Wilfrid Laurier and the romance of Canada. Stoddart, Toronto, 1996, p. 37.

2 Cité par Joseph Schull dans Laurier: The First Canadian, Toronto, Macmillan of Canada, 1965, p. 531. Voir également Cook, Ramsay, The Teeth of Time: Remembering Pierre Trudeau, Montréal, McGilll-Queen’s University Press, 2006, p. 199.

3 « Les Canadiens-Français face à la Confédération », dans Québec - Canada anglais : deux itinéraires, un affrontement, Montréal, Éditions HMH, 1968, p. 168.

4 Lionel Groulx, Mes mémoires, Tome 1, 1878-1920, Montréal, Fides, 1970, P. 324. Cité et traduit par Richard Clippingdale dans Laurier: His Life and World, Toronto, McGraw-Hill Ryerson, 1979, p. 212.

5 Lionel Groulx, Mes mémoires, Tome 1, 1878-1920, Montréal, Fides, 1970, p. 324.

6 J.W. Dafoe, Laurier: A Study in Canadian Politics, Toronto, Carleton Library, McClelland and Stewart, 1963 (publié pour la première fois en 192), p. 24.

7 Bothwell, Robert, Ian Drummond et John English, Canada 1900-1945, Toronto, University of Toronto Press, 1987, p. 125.

8 John Duffy, Fights of Our Lives: Elections, Leadership and the Making of Canada, Toronto, Harper Collins, 2002, p. 154 à 156.

9 William H. Moore et Ernest Bilodeau, Le choc : étude de nationalités, Montréal, Beauchemin, 1920.

10 Ibid

11 Robert Bothwell, Ian Drummond et John English, CANADA 1900-1945, Toronto, University of Toronto Press, 1987, p. 131.

12 Léopold Richer, Silhouettes du monde politique, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1940, p. 187 à 190.

13 Ibid, p. 145.

14 Donald Creighton, John A. Macdonald, The Young Politician, Toronto, Macmillan of Canada, 1952.

15 Robert Bothwell, Ian Drummond et John English, Canada 1900-1945, p. 44 et 126.

16 Guy Rocher, « Au-delà de la Révolution tranquille », dans Si je me souviens bien/As I recall : regard sur l’histoire, Institut de recherche en politique publique, en collaboration avec John Meisel, Guy Rocher et Arthur Silver, Montréal, IRPP, 1999, p. 207.

17 Cité par Graham Fraser, Sorry, I Don’t Speak French: Confronting the Canadian Crisis that Won’t Go Away, Toronto, McClelland and Stewart, 2006, p. 27.

18 Ibid., p. 31 et 32.

19 Voir Renvoi relatif aux droits linguistiques au Manitoba [1985] 1 R.C.S. 721, Ford c. Québec (Procureur général), [1988] 2 R.C.S. 712 et R. c. Beaulac [1999] 1 R.C.S. 768, entre autres.

20 Se reporter au renvoi relatif à la sécession du Québec, [1998] 2 R.C.S. 217.