ARCHIVÉE - Montréal, le 21 juin 2007

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L'enseignement supérieur : le français et l'anglais comme langues canadiennes

Notes d'allocution pour un séminaire commun de l'Association of Departments of English et de l'Association of Departments of Foreign Languages


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Mesdames et Messieurs,

Permettez‑moi tout d’abord de vous remercier de votre invitation. Je l’ai acceptée avec empressement, car vos organisations prennent  à cœur l’enseignement des langues dans les établissements d’enseignement postsecondaire du Canada et des États‑Unis.

À titre de commissaire aux langues officielles, je crois en un bon apprentissage du  français et de l’anglais et en  l’utilité d’apprendre une deuxième langue – sans parler d’une troisième, d’une quatrième et d’une cinquième. Deux millions de Canadiens et de Canadiennes parlent au moins trois langues.

La société canadienne est constituée de nombreuses identités, mais le français et l’anglais demeurent les principales langues de communication, peu importe l’origine ethnique ou la langue maternelle des interlocuteurs. Plus de 98 p. 100 de la population canadienne parlent le français ou l’anglais.

À  Montréal, les raisons du bilinguisme pratique et du multiculturalisme sont évidentes. Tout visiteur de cette ville est immédiatement frappé par son originalité sur le plan linguistique et culturel. Montréal est l’une des plus importantes villes francophones du monde. En tant que métropole, elle reflète aussi pleinement la diversité croissante de la société canadienne. C’est un carrefour où l’Europe, l’Afrique, l’Asie et les Amériques se rencontrent et où les mondes francophone et  anglophone peuvent dialoguer et travailler ensemble.

Montréal est la ville qui compte le plus grand nombre de travailleurs et d’étudiants bilingues au Canada, avec un taux supérieur à 50 p. 100. C’est également à Montréal que se trouve la plus forte concentration en Amérique de personnes parlant au moins trois langues. Selon les données du recensement de 2001, un peu plus de la moitié des allophones du Québec se déclarent trilingues. Cette diversité linguistique et culturelle foisonnante laisse présager l’émergence de nouvelles identités, des identités pour ainsi dire complémentaires et inclusives, fondées sur le respect et les valeurs communes.

Bien que les Canadiens présents dans la salle connaissent sans doute très bien le paysage linguistique du pays, dont l’histoire est une « épopée des plus brillants exploits », des détails peuvent toutefois échapper à certains de nos visiteurs américains. J’espère que vous  me pardonnerez, car je présenterai d’abord quelques renseignements généraux et décrirez la façon dont notre législation sur les langues officielles fonctionne concrètement.

Je veux également parler brièvement de l’enseignement du français et de l’anglais non à titre de langues étrangères, mais comme des langues canadiennes, des éléments centraux de notre identité et du discours national.

Mise en contexte

Le Canada compte 33 millions d’habitants. Le français est la langue maternelle de 23 p. 100 des Canadiens et de plus de quatre Québécois sur cinq. Fait à signaler, le Canada compte plus de francophones1 que la Belgique et la Suisse réunies2.

Le Québec est l’unique province où vivent une majorité de francophones;  environ 4 millions d’entre eux sont  unilingues. Une population importante d’anglophones y habite néanmoins, puisque l’anglais est la langue choisie par  quelque 900 000 Québécois.   

Près d’un million de francophones vivent à l’extérieur du Québec. Les trois quarts d’entre eux demeurent en Ontario et au Nouveau-Brunswick. Dans cette dernière province, ils  constituent le tiers de la population. Ailleurs au pays, ils représentent moins de 5 p. 100 de la population.

La troisième langue parlée au Canada est un dialecte chinois; 872 400 locuteurs, soit 2,9 % de la population canadienne,  déclarent que le chinois est leur langue maternelle3. Ce seul fait démontre  que le Canada est un pays d’immigrants. Par exemple, aujourd’hui, près d’un Canadien sur cinq n’est pas né au Canada et une personne sur six n’a ni le français ni l’anglais  pour langue maternelle. Toutefois, 9 Canadiens sur 10 parlent habituellement le français ou l’anglais à la maison.

Le Canada compte également plus de 50 langues autochtones. Par ordre d’importance, les trois principales sont le cri (80 000 locuteurs), l’inuktitut (30 000) et l’ojibwa (23 500). Dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, plusieurs de ces langues ont un statut officiel égal au français et à l’anglais.

Maintenant, reculons un peu dans le temps et attardons-nous à l’origine de la dualité linguistique au Canada.

Les Français sont les premiers colons européens à s’établir au Canada. Ils s’installent sur  les rives du Saint-Laurent au XVIIe siècle, de même qu’en Acadie (maintenant les provinces Maritimes). Les Canadiens ou habitants y habitent pendant 160 ans jusqu’à la conquête de Québec par les Britanniques  en 1760. La Couronne britannique, en partie devant la menace de révolution au Sud, a permis aux colons français de conserver leur langue et leur religion. Cette politique a été appliquée non sans tiraillements, mais le premier engagement a été pris en 1759, dans les jours qui ont suivi la victoire britannique.

Au cours des 40 dernières années, les relations entre les groupes linguistiques du Canada, d’une part, et entre les minorités linguistiques et le gouvernement fédéral, d’autre part, se sont transformées, essentiellement  en raison de la montée du nationalisme québécois.

En 1963, le gouvernement crée la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme qui, dans son rapport préliminaire publié en 1965, choque de nombreux citoyens en déclarant que le Canada vit l’une des plus grandes crises de son histoire.

Dans ses recommandations, la Commission propose un nouveau partenariat entre les Canadiens francophones et anglophones. À l’avenir, le gouvernement du Canada fonctionnerait plus efficacement en français et les provinces principalement anglophones seraient encouragées à offrir plus de services publics dans la langue de la minorité, là où la demande est importante. On prendrait aussi des mesures supplémentaires pour reconnaître la contribution et le patrimoine des autres communautés culturelles.

En 1967, Pierre Trudeau, alors ministre de la Justice, classe les droits linguistiques en deux catégories : le droit d’utiliser et celui d’apprendre. Notre conception des droits linguistiques bâtie au fil des quatre décennies suivantes repose sur ces deux piliers.

La première Loi sur les langues officielles du gouvernement fédéral entre en vigueur en 1969. La Loi proclame que le français et l’anglais ont un statut égal au sein de toutes les institutions fédérales. Elle énonce les critères démographiques pour la prestation  de services bilingues. De plus, elle crée le poste de commissaire aux langues officielles, ombudsman tenu à la neutralité politique et chargé d’être la « conscience active » des Canadiens en matière de langues officielles. Le poste que j’occupe maintenant, à titre de sixième commissaire, existe depuis avril 1970.

En 1982, un nouveau document constitutionnel, la Charte canadienne des droits et libertés, renforce les droits en matière d’égalité et de langue. Elle reconnaît en outre que les enfants des minorités francophones ou anglophones d’une  province ont droit à l’enseignement  primaire et secondaire dans leur langue, ainsi qu’à la gestion de leur système scolaire, là où le nombre le justifie.

En 1988, on revoit pour la première fois la Loi sur les langues officielles pour y décrire avec plus de  détails  les droits linguistiques des citoyens et y élaborer de nouvelles règles et  normes démographiques. Enfin, en novembre 2005, le Parlement du Canada renforce la partie de la Loi qui traite du développement des communautés de langue officielle et de la promotion de la dualité linguistique.

La Loi définit aussi mes tâches en tant que commissaire aux langues officielles. Je relève directement du Parlement. Je dispose d’un personnel de 164 personnes et d’un budget de 19 millions de dollars. Mes diverses fonctions se rangent en deux catégories : la promotion et la protection.

Il s’agit là du fondement juridique. Pour réussir, il faut pouvoir compter sur un système efficace pour l’enseignement du français et de l’anglais aux Canadiens.

Aujourd’hui, pratiquement tous les francophones au Québec reçoivent les services fédéraux dans leur langue. Environ trois fois sur quatre, les membres des communautés de langue officielle en situation minoritaire au pays reçoivent, dans des bureaux clairement désignés bilingues, tous les services du gouvernement fédéral ou, à tout le moins, les principaux services dans la langue officielle de leur choix. Visiblement, cela ne suffit pas et nous suggérons couramment des façons d’améliorer la situation.

Pour pouvoir offrir ces services, 40 p. 100 des emplois dans la fonction publique demandent la connaissance des deux langues. Les fonctionnaires francophones ont le droit de travailler en français dans la région de la capitale nationale et dans certaines autres régions désignées bilingues, y compris tout le Québec, tout le Nouveau‑Brunswick et certaines régions de l’Ontario. Par contre, les fonctionnaires anglophones peuvent travailler en anglais dans certaines régions du Québec et partout ailleurs au Canada. Toutefois, les plaintes qu’a reçues le Commissariat et les études et vérifications que nous avons publiées au cours des dernières années indiquent que ce droit n’est pas toujours respecté. Les problèmes comprennent, notamment, le coût élevé de la formation et du maintien des connaissances linguistiques des fonctionnaires d’âge moyen.

Depuis l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés en 1981, toutes les provinces ont pris des mesures pour mettre en place des systèmes d’éducation aux niveaux primaire et secondaire dans la langue de la minorité. De plus, il existe des universités et des collèges communautaires de langue de la minorité dans plusieurs provinces. La communauté minoritaire anglophone du Québec gère depuis très longtemps ses écoles. De nos jours, les dirigeants communautaires envisagent de nouvelles façons d’offrir un enseignement de haute qualité à une population scolaire de plus en plus diversifiée, malgré la stagnation du nombre d’inscriptions depuis quelques années.

Puisque la langue d’enseignement joue un rôle clé dans le développement communautaire, ces réformes de l’éducation revêtent une importance considérable. En fait, dans l’ensemble des provinces et territoires, on a adopté plus de lois linguistiques au cours des 25 dernières années qu’au cours du siècle précédent.

Le français et l’anglais comme langue seconde

Compte tenu de ces changements dans les systèmes d’éducation et les attitudes à l’égard des langues, le bilinguisme individuel a connu une croissance. Dans les communautés francophones en situation minoritaire, il atteint près de 90 p. 100. Au Québec, plus de 4 adolescents francophones sur 10 sont bilingues, de même que 83 p. 100 des adolescents anglophones.

Le recensement de 2001 révèle également que le taux de bilinguisme chez les adolescents anglophones (de 15 à 19 ans) à l’extérieur du Québec s’élève maintenant à environ 15 p. 100. Bien que des progrès soient encore possibles, c’est plus du double du taux de bilinguisme de leurs parents. Au Canada, un élève du secondaire sur quatre est bilingue.

L’augmentation du taux de bilinguisme chez les anglophones découle principalement d’une amélioration des programmes d’enseignement des langues secondes de base et d’immersion. Toutefois, étant donné que l’accès à l’apprentissage de la langue seconde n’est pas un droit constitutionnel, il est assujetti aux caprices de la planification budgétaire des gouvernements fédéral, des provinces et des conseils scolaires.

Même si l’appui de la population au bilinguisme au Canada est plus élevé que jamais, les études révèlent que les compressions draconiennes dans le Programme des langues officielles dans l’enseignement du gouvernement fédéral ainsi que l’affaiblissement graduel de l’appui de certains gouvernements provinciaux ont eu un effet fortement négatif. Les inscriptions à des programmes de français langue seconde ont également baissé à environ 50 p. 100 de l’ensemble de la population scolaire, après avoir atteint des sommets (plus de 57 p. 100) au début des années 1990.

C’est ainsi que le nombre d’élèves inscrits aux cours d’immersion, qui s’établit à  environ 300 000, n’a pas changé depuis plus de 10 ans. Les places dans les classes d’immersion sont souvent attribuées par tirage et de nombreux conseils scolaires hésitent à répondre à la demande de programmes d’immersion. On note également une pénurie d’enseignants de langue française.

En outre, depuis que de nombreuses universités anglophones canadiennes n’exigent  plus la connaissance de la langue seconde comme condition d’admission, les élèves sont moins motivés à poursuivre leur apprentissage du français. Dans certaines écoles secondaires, on va même jusqu’à conseiller  aux élèves d’abandonner les cours d’immersion en français et de s’inscrire à des cours moins exigeants afin d’améliorer leurs chances d’être admis à l’établissement postsecondaire de leur choix. Il est absurde de placer le sort du bilinguisme au Canada entre les mains d’adolescents de 14 ans. Malgré le nombre croissant d’étudiants bilingues dans les universités et collèges de langue anglaise, il existe peu de mesures d’encouragement, à l’exception de quelques initiatives d’universités principalement bilingues ou francophones.

Voilà une tendance paradoxale, car la maîtrise de la deuxième langue officielle est importante pour assurer la prestation de  services publics essentiels dans les deux langues, là où c’est requis. Le gouvernement fédéral constitue toutefois le principal  employeur. Que ce soit en politique, dans l’administration publique, le journalisme, les soins de santé ou les affaires au Canada, la connaissance des deux langues officielles constitue souvent une exigence de travail fondamentale et un outil essentiel pour faire preuve d’un leadership fort et communiquer efficacement. Le français et l’anglais figurent également parmi les langues internationales reconnues comme préalables. La connaissance de ces langues constitue un atout capital pour acquérir de la mobilité, une sensibilité aux réalités culturelles et une perspective plus large sur le marché international.

En mars 2003, le gouvernement fédéral a élaboré le Plan d’action pour les langues officielles, assorti d’un budget de 787 millions de dollars sur cinq ans, qui a notamment pour ambitieux objectif de doubler la proportion de jeunes Canadiens bilingues d’ici 2013. Si cette politique porte fruit, un jeune  sur deux sera bilingue d’ici cette date. Les gouvernements fédéral et provinciaux n’ont toutefois pas encore réussi à mettre ce plan en œuvre. Et il est peu probable  qu’ils y arriveront dans les délais fixés.

Pour atteindre les objectifs du Plan d’action, certaines conditions doivent être réunies :

  • Les provinces et les conseils scolaires doivent être redevables des fonds qu’ils reçoivent du gouvernement fédéral pour l’enseignement des langues secondes.

  • Des incitatifs doivent être offerts pour favoriser la rétention des élèves dans les programmes d’enseignement du français, qu’il s’agisse de programmes d’immersion, de cours intensifs ou de cours de base.

  • Finalement, les universités canadiennes doivent considérer le français et l’anglais comme des langues canadiennes, non comme des langues étrangères, et fournir aux étudiants les moyens d’apprendre la deuxième langue officielle ou d’améliorer leur connaissance au moyen de cours traditionnels, d’emplois d’été ou de programmes d’échange. Par exemple, les étudiants pourraient passer la troisième de leurs quatre années d’études dans un établissement universitaire de l’autre langue officielle et recevoir la formation nécessaire pour préparer un tel échange.

Il ne s’agit pas là de concepts révolutionnaires. Vous n’êtes pas sans savoir que les pays membres de l’Union européenne ont conçu des programmes universitaires efficaces pour améliorer l’apprentissage d’une langue seconde. Rien n’empêche le Canada d’élaborer ses propres programmes dans ce domaine. Bref, le défi en est un de leadership. Bon nombre de Canadiens souhaitent que les universités indiquent la voie à suivre quant à l’avenir linguistique du pays.

Durant les dernières décennies, le Canada a fait un grand pas en avant. Il a compris que sa dualité linguistique et sa diversité culturelle sont ancrées dans les mêmes bases et sont parfaitement complémentaires. Toutes les deux alimentent les valeurs de générosité, d’égalité des chances et de respect des droits de la personne. Loin d’être un problème, le bilinguisme du Canada constitue l’un de ses plus grands atouts.

Conclusion

Nous sommes très conscients des avantages de posséder deux langues internationales d’envergure  lors d’échanges commerciaux. Comme société bilingue et multiculturelle, nous comprenons aussi que nous ne pourrons être justes envers tout le monde sans  instaurer l’équité entre nos deux grands groupes linguistiques.

Dans le Canada d’aujourd’hui, enseigner une langue seconde signifie enseigner la diversité et le dialogue. À bien y penser, nous faisons tous la même chose, mais à notre façon. Vous êtes tous des médiateurs. Peu à peu, vous sensibilisez davantage  vos élèves à leur patrimoine linguistique et à l’ouverture au monde. Cette réalisation est de taille. Elle mérite une plus grande reconnaissance et beaucoup d’éloges.

Je vous remercie.


 


1 Les termes  «  francophone » et «  anglophone  » renvoient aux individus ayant pour langue maternelle l’une ou l’autre des deux langues officielles du Canada, peu importe leur origine ethnique.

2  Il y a environ 6,7 millions de francophones au Canada comparativement à 4,2 millions en Belgique et à 1,3 million en Suisse.

3 Les données du recensement incluent le cantonais, le hakka, le mandarin et d’autres langues chinoises non précisées.