ARCHIVÉE - Ottawa, le 20 octobre 2006

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Le défi de l'immersion

Notes pour une allocution au Congrès annuel de l'Association provinciale des professeurs d'immersion et du programme francophone


Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

J'aimerais tout d'abord vous remercier de votre invitation à prendre la parole devant vous. J'ai accepté cette invitation au printemps, en tant qu'auteur, et j'ai maintenant le grand plaisir de prononcer mon premier discours public à titre de commissaire aux langues officielles.

Lorsque je me suis présenté devant le Comité permanent des langues officielles de la Chambre des communes, qui étudiait alors mes aptitudes pour le poste, j'ai parlé un peu de l'enseignement par immersion. J'ai été très surpris d'apprendre par la suite que, dans la première version de la transcription, on rapportait que je n'étais pas particulièrement en faveur des programmes d'immersion.

J'ai dû marmonner ou me racler la gorge, car en fait je disais que je SUIS un fervent partisan de l'immersion. Heureusement, la transcription a été corrigée. Mes propres enfants ont suivi un programme d'immersion; l'un d'eux, d'ailleurs, vit maintenant à Montréal. Je suis aussi l'heureux grand-père de deux élèves en immersion.

En outre, j'ai prononcé des allocutions devant des classes d'immersion et j'ai participé à des conférences organisées par Le français pour l'avenir. J'ai aussi interrogé des élèves en immersion et leurs professeurs pour la rédaction de mon livre, Sorry, I Don't Speak French. L'enthousiasme et l'énergie des jeunes m'ont fait grande impression, tout comme l'engagement et le dévouement des enseignants.

Mon appui a donc été concret et pratique.

Cette expérience et ces contacts m'ont amené à avoir le plus grand respect et une grande admiration pour le travail que vous, les enseignants, faites dans les salles de classe. Je suis aussi conscient des problèmes auxquels vous faites face dans votre travail quotidien.

Tout d'abord, il ne faut pas se faire d'illusions. Les programmes d'immersion ne sont ni une panacée, ni une baguette magique qui permet de faire apparaître des étudiants qui maîtrisent les deux langues de façon égale ou qui ont la confiance et la compétence de ceux dont le français est la langue maternelle. Il s'agit en revanche d'une étape importante dans la formation des étudiants qui peuvent, par la suite, fonctionner sans difficulté dans un milieu francophone.

Permettez-moi de me présenter. Je suis né à Ottawa et j'ai déménagé à Toronto avec ma famille durant mon adolescence. J'ai étudié à l'Université de Toronto où j'ai obtenu un baccalauréat et, plus tard, une maîtrise en histoire. Je suis devenu journaliste en 1968 et, sauf pour quelques intermèdes pendant lesquels j'ai fait des voyages, étudié ou écrit des livres, j'ai travaillé dans le secteur du journalisme canadien depuis lors, pour des publications comme le Toronto Star, le Globe and Mail, le Maclean's et la Gazette, dans les villes de Toronto, Montréal, Québec, Washington et Ottawa.

J'ai passé une bonne partie de ma carrière à écrire au sujet du Québec pour le reste du Canada et, dans les pages du Devoir entre 1995 et 2000, sur le reste du Canada pour le Québec. Toutefois, l'expérience capitale qui a rendu cette carrière possible est survenue lorsque j'étais un étudiant unilingue anglais dans une université.

En 1965, j'ai travaillé à des fouilles archéologiques au fort Lennox, sur l'île aux Noix, sur la rivière Richelieu, au sud de Montréal. Cet été-là, en plus d'apprendre le français, j‘ai pris conscience du peu de connaissances que j'avais sur mon propre pays. Je me suis alors pris d'un vif intérêt et d'une passion pour le Québec qui ne se sont jamais démentis.

Paradoxalement, c‘est également une expérience qui m'a aidé à comprendre la difficulté d'apprendre une deuxième langue et ce que signifie être un immigrant, car apprendre une autre langue et une autre culture nous rend plus ouverts à ceux qui viennent d'autres pays.

Depuis ce temps, j'ai toujours pensé qu'au lieu d'être contradictoires, comme le prétendent certains, la dualité linguistique et la diversité culturelle sont profondément liées. Je dirais même que sans la reconnaissance, consciente ou inconsciente, que le Canada comprend deux communautés linguistiques, l‘idée même du multiculturalisme serait difficilement acceptée.

Malgré le lien intime entre dualité linguistique et diversité culturelle, il me semble que ce lien qui est toujours mal compris. Dans mon esprit, l'une des tâches importantes du prochain commissaire sera de continuer d'expliquer ce rapport important, non seulement aux communautés linguistiques majoritaires, mais aussi aux communautés minoritaires.

Depuis ma nomination, on m'a demandé à plusieurs reprises de préciser ma perception du poste de commissaire. Le premier point, le plus important, réside dans ma conviction que la dualité linguistique canadienne est importante. Je crois que c‘est là l'un des principaux traits qui définit le Canada.

On comprend toutefois mal la politique linguistique du Canada. Elle ne vise pas à forcer tous les Canadiens et Canadiennes à apprendre une autre langue. Au contraire, elle existe pour protéger les citoyens unilingues, c'est-à-dire les 20 millions d'unilingues anglophones et les 4 millions d'unilingues francophones. Les deux groupes ont le droit de recevoir les services du gouvernement fédéral dans la langue de leur choix.

Par ailleurs, je voudrais insister sur un fait en apparence évident ou banal : le français est une langue canadienne au même titre que l'anglais. Il n'appartient pas qu'aux Québécois et il ne s'agit pas d'un code secret pour francophones seulement. Le français, comme l'anglais, appartient à tous les citoyens de notre pays.

Comme vous le savez, le commissaire a six rôles ou fonctions dans la mise en œuvre de la Loi sur les langues officielles : un rôle de promotion et d'éducation; un rôle de surveillance des répercussions des initiatives gouvernementales; un rôle de liaison avec les minorités; un rôle d'ombudsman dans l'instruction des plaintes; un rôle de vérification des services publics et un rôle d'intervention devant les tribunaux.

On peut regrouper ces six fonctions en deux catégories : la promotion et la protection. Ou, de façon moins formelle, en anglais, « cheerleading and nagging ».

Je suis heureux d'inaugurer mon mandat devant vous, dans mon rôle de « meneur de claque », pour vous encourager dans le travail très important que vous faites et j'aimerais vous féliciter pour votre 20e anniversaire.

Récemment, je m'adressais à des récipiendaires de bourses du millénaire et j'ai été ahuri par le nombre d'étudiants de la Colombie-Britannique qui parlaient avec aisance un français châtié. Ils étaient tous des produits des programmes d'immersion d'ici. Je vous en félicite. Vous avez toutes les raisons d'être fiers.

Un des problèmes de l'immersion reste toutefois la réalité dans laquelle elle existe. Quand Wallace Lambert de McGill a lancé le premier programme d'immersion, c'était à Saint-Lambert, au sud de Montréal. Les étudiants vivaient dans un milieu francophone; ils n'avaient pas besoin d'aller loin de la salle de classe pour entendre parler français dans la rue.

Ici, la situation est différente. Un étudiant dans une classe de 20 entend 20 autres personnes parler français, dont 19 sont anglophones. Ce n'est pas surprenant qu'il y ait un accent propre à l'immersion, que certains appellent même un patois.

Votre plus grand défi comme enseignant est donc de briser ce cercle confortable d'anglophones qui se parlent entre eux, et de créer un lien entre votre salle de classe et la langue française, telle qu'elle est parlée par les francophones : que ce soit à la télévision, au cinéma, à la radio ou dans la musique. Vous êtes chanceux : même si les films québécois sont rarement présentés ici et, lorsqu'ils le sont, c'est pendant très peu de temps, une richesse énorme est disponible sur Internet : les films de Denys Arcand, Denis Villeneuve et tant d'autres.

Mais vous avez d'autres défis à relever.

Il y a des paradoxes dans le système actuel. Il est très facile pour un enseignant au Canada anglais de participer à un programme d'échange avec l'Australie. On peut aller enseigner en Australie pendant un an ou deux et faire un échange direct, vivre dans la maison d'un enseignant australien et vice versa. On ne perd rien en matière de pension et d'ancienneté dans la hiérarchie du système d'éducation.

Si on est un enseignant québécois, il est très facile d'effectuer un échange avec la France. Il y a toutes sortes de programmes d'échange en place. Malheureusement, il est très difficile, sinon impossible, de faire un échange entre enseignants québécois et enseignants canadiens-anglais. Toutes sortes de raisons institutionnelles, provinciales, syndicales font en sorte que cette barrière existe. Je trouve cela malheureux.

Il y d'autres contradictions dans le paysage linguistique du Canada.

Les contribuables canadiens paient des sommes énormes pour appuyer le cinéma francophone au Canada, et il est presque impossible de voir des films en français hors Québec, même quand ils font un malheur sur la scène internationale. Premier long métrage canadien à gagner un Oscar, le film Les invasions barbares de Denys Arcand a recueilli plus d'entrées en AUSTRALIE qu'au Canada anglais.

Il y a 40 ans, les membres de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme affirmaient que le Canada traversait la plus grave crise de son histoire, et, quatre ans plus tard, le gouvernement adoptait la Loi sur les langues officielles.

Au début des années 1970, on a assisté à un autre phénomène contradictoire : alors que le gouvernement fédéral commençait à exiger un certain niveau de bilinguisme dans la fonction publique, les universités canadiennes-anglaises laissaient tomber la langue seconde comme critère d'admission.

Cela a donné lieu à une autre contradiction : malgré le fait que, bon an mal an, on compte quelque 300 000 étudiants anglophones en immersion, les universités du Canada anglais continuent d'enseigner le français comme s'il s'agissait d'une langue étrangère.

Je trouve cela aberrant. Je remarque, en passant, que si les écoles de génie disaient à leurs étudiants : « Vous n'avez pas besoin d'apprendre à utiliser un ordinateur, les entreprises de génie vont vous enseigner cela », les employeurs protesteraient immédiatement. Le gouvernement fédéral continue d'envoyer des fonctionnaires de 37 ans, 47 ans, même 57 ans en formation linguistique, aux frais du contribuable. Au fil des années, mes prédécesseurs ont émis l'argument qu'on devrait viser la jeunesse, étant donné qu'il est tellement plus facile d'apprendre une deuxième langue quand on est jeune.

C'est exactement ce que vous faites. Ici, en Colombie-Britannique, l'intérêt pour l'immersion, et pour le français, continue d'être très fort. Récemment, la communauté chinoise a demandé à l'ambassadeur de la France d'établir le local de l'Alliance française dans un centre communautaire de la communauté chinoise.

Les finissants des programmes d'immersion peuvent désormais faire leurs études postsecondaires en français, sans quitter la province. L'Université Simon Fraser vient de lancer un programme qui permet à un étudiant de faire son baccalauréat en français.

C'est la preuve de l'importance de votre travail.

Félicitations, merci et bon anniversaire!