ARCHIVÉE - Ottawa, le 18 octobre 2005

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L’immigration rurale francophone : un projet qui permet à tous d’être gagnants

Notes pour une allocution au Carrefour d’immigration rural


Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais d’abord vous remercier de m’avoir invitée à vous parler d’immigration et de langues officielles. Ce sont des thèmes qui nous tiennent tous à cœur.

Nous sommes réunis ici aujourd’hui pour parler de défis et pour parler de succès, de votre succès. En effet, les réalisations du Carrefour d’immigration rurale et de Saint-Léonard font les manchettes des journaux à l’échelle du pays et le Carrefour est en phase de devenir un modèle pour plusieurs autres régions. Je me réjouis, comme vous, du fait que votre communauté soit si dynamique et engagée, qu’elle lutte pour conserver son caractère unique tout en s’ouvrant sur le monde.

Cette réussite est le fruit des efforts de nombreuses personnes et de nombreux groupes travaillant de concert. Les raisons de ce succès méritent d’ailleurs d’être examinées de plus près. Elles se trouvent dans le sentiment profond de solidarité qui vous lie et vous anime. Votre progrès est le fruit d’une collaboration dynamique axée sur la recherche de solutions pratiques.

Introduction

Il y a trois semaines, dans un discours devant des hauts fonctionnaires du gouvernement fédéral, le premier ministre du Canada soulignait l’importance capitale de l’immigration pour notre pays en raison des changements démographiques. Il déclarait :

Tout simplement, le Canada a besoin davantage d’immigrants. Et ces derniers doivent pouvoir réussir. Trop souvent, les nouveaux Canadiens d’aujourd’hui, malgré des taux de scolarisation supérieurs à la moyenne, n’atteignent pas la prospérité économique aussi rapidement que les générations précédentes. Nos portes demeureront ouvertes aux immigrants dans toutes les catégories et aux réfugiés provenant du monde entier, il le faut.1

Il va sans dire que si l’immigration pose des défis pour l’ensemble des Canadiens et des Canadiennes, ces défis sont encore plus grands pour les communautés francophones et acadiennes en milieu minoritaire. Pour diverses raisons, ces communautés, qui sont souvent rurales, ont été jusqu’à tout récemment les grands oubliés de l’immigration.

Nous avons tous compris que nous sommes à un moment décisif. L'immigration francophone est un enjeu crucial pour ces communautés, car le moindre ajout d'immigrants a un impact considérable sur leur vitalité future. Par exemple, une augmentation modeste de nouveaux résidents peut garantir le maintien ou l’augmentation des services provinciaux et fédéraux et exercer un pouvoir d’attraction pour d’autres nouveaux arrivants.

Il faut donc dissiper les craintes irrationnelles de ceux et celles qui craignent les effets sociaux imprévisibles de l’immigration. Ce n’est pas la diversité qui menace les petites villes et les villages, c’est son absence. En fait, si l’immigration est une affaire de la collectivité, elle renforcera les communautés francophones en élargissant leur base démographique et en enrichissant leur tissu culturel, social et économique.

Que recherchent les personnes qui choisissent de venir au Canada? La prospérité économique, bien sûr. Mais au-delà de cela, elles recherchent la sécurité, tant physique que psychologique, qui est essentielle pour faire des projets d’avenir et penser améliorer son sort. Elles recherchent aussi l’ouverture à la différence, le respect et le dialogue avec la communauté locale : ce sont souvent des valeurs essentielles à leurs yeux. Et ces valeurs sont nos valeurs. Nous les avons exprimées dans la Charte canadienne des droits et libertés. Il s’agit de libertés individuelles, de démocratie, de primauté du droit, d’égalité réelle de nos deux langues officielles et de multiculturalisme.

Le Canada offre aux nouveaux arrivants la perspective d’un pays qui s’est engagé à réduire l’inégalité des chances. Notre pays s’est engagé à assurer en français et en anglais la prestation équitable des services publics essentiels tels que l’éducation, les services sociaux et la santé. Il s’agit en somme de renforcer l’identité bilingue du Canada en appuyant le développement des minorités francophones et anglophones, sans distinction d’origine ethnique. C’est cette solidarité qui fait notre force comme pays. C’est aussi cette solidarité qui exerce un si grand attrait pour les immigrants.

J’aimerais donc décrire brièvement la situation actuelle et cerner avec vous les défis que pose l’intégration des nouveaux arrivants au sein de la francophonie canadienne en général et, en particulier, dans les provinces atlantiques. Je veux aussi souligner le succès de Saint-Léonard comme un modèle à suivre.

I. La situation actuelle

Comme tous les grands progrès d’une société, l’intégration harmonieuse des nouveaux arrivants n’est pas une tâche que l’on doit accomplir, mais bien un défi à relever pour permette à notre société de poursuivre son développement.

Pour des raisons liées surtout au faible taux de natalité, à l’exode des jeunes et au vieillissement de la population, l’immigration jouera un rôle déterminant dans l’évolution de notre société au cours des prochaines décennies. Si cela est vrai pour le Canada dans son ensemble, cela est d’autant plus vrai pour les provinces atlantiques.

Par exemple, selon certaines études, le Nouveau-Brunswick connaîtra une diminution rapide de sa population au cours des cinq prochaines années et une pénurie de travailleurs qualifiés d’ici dix ans. D’ici 30 ans, le nombre d’habitants de cette province chutera d’environ 7 p. 100 pour s’établir à environ 700 000.

Un quart des habitants auront plus de 65 ans et un autre tiers des habitants seront âgés de 45 à 64 ans. Par ailleurs, 40 à 70 p. 100 des nouveaux arrivants que le Nouveau-Brunswick réussit à attirer ne restent que pour une période de trois ans ou moins2. Le même phénomène affecte présentement Terre-Neuve-et-Labrador et affectera d’ici peu la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard.

Selon Statistiques Canada, 44 p. 100 des résidents de la région atlantique vivent dans des communautés rurales, soit le double de la moyenne nationale. Les données des deux derniers recensements (1996 et 2001) démontrent qu'il y a eu une chute de près de 5 p. 100 dans les régions rurales des quatre provinces atlantiques, alors que la population en général n’a diminué que de 2 p. 1003. M ême si les communautés rurales peuvent offrir une très bonne qualité de vie, elles éprouvent beaucoup de difficultés à attirer de nouveaux arrivants.

Il faut avouer que ces projections sont peu réjouissantes. C’est une grosse pilule à avaler. Ces données sont le présage d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, d’un déclin économique en raison de la baisse de la population active et d’un fardeau fiscal plus lourd. En bout de piste, ces phénomènes conjugués pourraient conduire à l’affaiblissement croissant des petites communautés, tant francophones qu’anglophones, et une accélération probable de l’exode des jeunes.

Quoi faire? Voilà la question.

II. Les défis

L’immigration francophone est une réalité relativement nouvelle pour les communautés francophones du pays. Cependant, depuis le début de mon mandat comme commissaire, le gouvernement fédéral, les autorités provinciales, les administrations publiques, les associations et les citoyens se mobilisent. Par exemple, en avril de cette année, les gouvernements fédéral et provincial s’impliquaient dans la création d’un centre national pour l’immigration francophone rurale, ici même à Saint-Léonard.

Depuis quelques années, le Commissariat aux langues officielles cherche à contribuer à la création d’un cadre stratégique national pour l’immigration en réfléchissant sur le défi de l’intégration des immigrants dans les communautés de langue officielle vivant en situation minoritaire. Par exemple, en 2002, nous avons publié deux études sur cette problématique.

La première étude4 révélait, comme je le soulignais plus tôt, que peu d’immigrants de langue maternelle française s'installent ailleurs qu’au Québec (environ 1 p. 100 de tous les immigrants) où vivent pourtant un million de francophones, soit 4,5 p. 100 de la population canadienne dans son ensemble. On pourrait donc s’attendre à ce que ces immigrants se joignent aux communautés francophones hors Québec dans une plus grande proportion. Or, si quelque 18 p. 100 de la population canadienne dans son ensemble est née à l'étranger, cette proportion n’atteint même pas les 5 p. 100 au sein des communautés francophones et acadiennes.

La deuxième étude5 décrivait le vécu des immigrants au cours de leur processus d’établissement et d’intégration dans une communauté minoritaire de langue officielle. Elle a donné lieu à une série d’observations et de recommandations pratiques telles que la nécessité de :

  • fixer des objectifs précis d’immigration vers ces communautés;
  • renseigner davantage les immigrants potentiels sur la possibilité de s’établir dans de telles communautés;
  • s’assurer que les communautés sont des partenaires à part entière dans le processus d’immigration;
  • responsabiliser l’ensemble des ministères fédéraux, les provinces et les communautés dans la mise en œuvre des programmes.

Permettez-moi d’ouvrir ici une parenthèse pour vous dire que nous n’avons pas chômé depuis la parution de ces études. Nous avons multiplié nos interventions publiques en termes de discours, de rencontres et de comparutions devant des comités parlementaires. De plus, nous avons organisé une table ronde sur le sujet de l’immigration, où étaient invités des universitaires et des représentants des communautés.

Donnant suite à nos interventions et à celles des chefs de file des communautés francophones et acadiennes, Citoyenneté et Immigration Canada, avec la collaboration des communautés de langue officielle, a adopté en novembre 2003 un Cadre stratégique pour favoriser l’immigration au sein des communautés francophones vivant en situation minoritaire. Le ministère consacrait neuf millions de dollars sur cinq ans pour la réalisation de projets destinés à promouvoir l’immigration dans les communautés francophones en milieu minoritaire. Le but visé est d’accroître l’immigration francophone jusqu’à ce qu’elle représente 4,4 p. 100 de l’ensemble de l’immigration dans les provinces autres que le Québec, soit un poids équivalant au poids démographique des communautés francophones vivant en situation minoritaire.

Outre l’augmentation et la régionalisation de l’immigration francophone à l’extérieur des grandes métropoles, les objectifs clés du Cadre stratégique comprennent :

  • L’amélioration des structures et de la capacité d’accueil au sein des communautés; et
  • L’intégration économique, sociale et culturelle des nouveaux arrivants dans ces communautés.

La réalisation de ces objectifs suppose la mise en place d’une série d’initiatives telles que :

  • la promotion des communautés francophones en situation minoritaire à l’étranger;
  • des efforts plus soutenus pour attirer les étudiants étrangers d’expression française;
  • plus de parrainage des réfugiés;
  • le renforcement des structures d’accueil et d’établissement des immigrants;
  • le développement d’outils pour assurer cet accueil;
  • la sensibilisation des communautés à la contribution des immigrants;
  • la facilitation de l’accès au marché du travail;
  • la promotion de la diversité culturelle.

Cette liste d’ailleurs est loin d’être exhaustive.

La bonne nouvelle est que tout cela s’organise, même si nous pourrions souhaiter que les choses aillent plus vite. De plus, dans bien des cas, il a été nécessaire de commencer à zéro. En fait, qu’il s’agisse des majorités ou des minorités, les moyens ou les outils pour attirer et retenir les immigrants sont très différents. Dans le cas qui nous intéresse, il faut avant tout favoriser une démarche communautaire structurée assortie de cibles et d’objectifs mesurables. Il faut pour ainsi dire un plan de marketing pour mieux faire connaître la capacité des communautés à offrir aux nouveaux arrivants un accueil chaleureux, des possibilités d’emploi et une pleine intégration dans un cadre de vie agréable, voire unique.

Il faut s’occuper de logement, d’emploi, d’éducation, d’apprentissage des langues officielles, de petite enfance, de santé, de lutte contre la discrimination, etc. Cela suppose :

  • des partenariats et une concertation de tous les intervenants :
    • les gouvernements et les municipalités;
    • les conseils scolaires ­ pour l’intégration des enfants et l’apprentissage des langues officielles;
    • le secteur privé;
    • le secteur bénévole;
    • et, en tout premier lieu, les communautés.

Bref, il y a un important travail d’information et de sensibilisation à faire en amont. Cette sensibilisation doit être réciproque afin que les communautés hôtes et les nouveaux arrivants aient les mêmes objectifs et les mêmes attentes. Pour reprendre une expression qui vous est bien connue, il faut voir les nouveaux arrivants comme vos « nouveaux voisins ». En accueillant les individus et les familles, il faut se dire qu’ils ne viennent pas prendre, mais donner : ils viennent vous aider à construire votre avenir en réalisant le leur.

L’accueil doit être fondé sur le respect mutuel, l’entraide et sur une compréhension de tous les besoins ­ matériels, psychologiques et culturels ­ des nouveaux arrivants. Une intégration réussie est le fruit d’une bonne compréhension des devoirs réciproques de toutes les personnes qui se sont engagées dans le processus. Il faut comprendre qu’un nouvel arrivant porte en lui beaucoup d’espoir, mais aussi beaucoup de craintes. Il doit souvent tout apprendre : langue, culture, usages, traditions, obligations sociales, etc. Mais nous aussi nous avons des choses à apprendre de lui. Il suffit de savoir écouter et comprendre.

C’est une chose que d’attirer des immigrants, mais il faut aussi s’assurer qu’ils restent et qu’ils s’enracinent. Le succès se mesure sur la durée et cela suppose un suivi constant. Il faut savoir très tôt pourquoi un nouvel arrivant songe à partir et ce qui pourrait être fait pour le retenir.

Enfin, il faut faire la promotion des réussites, car un immigrant en attire un autre. En matière d’immigration, le bouche à oreille est souvent un des meilleurs outils d’information. En fait, chacun d’eux n’oublie jamais les individus et les communautés qui les ont aidés.

III. Le succès de Saint-Léonard

Les communautés francophones du Canada ont vite compris qu’elles pouvaient être des partenaires actifs et novateurs en matière d’immigration. L’expérience de Saint-Léonard est éloquente. Qui parmi vous n’a pas senti son cœur se gonfler de fierté lorsque, dans une cérémonie à l’École Grande-Rivière, on assermentait 28 nouveaux Canadiens issus de douze pays. Ce succès démontre bien ce qu’un engagement au niveau local, à la base, peut faire. Chaque grand voyage est fait de milliers de petits pas. Et le Carrefour d’immigration rurale de Saint-Léonard est sur la bonne route…

Dans le cas de Saint-Léonard comme dans la plupart des tentatives en milieu rural, les municipalités doivent s’impliquer pour assurer que les deux autres paliers de gouvernement soient attentifs et afin de rassembler les leaders communautaires autour du sujet. Si le projet qui nous rassemble aujourd’hui fonctionne, c’est dû en grande partie à l’implication de la municipalité et à la participation de l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick qui se sont chargées de faire avancer le dossier.

C’est sans doute pourquoi en avril dernier le gouvernement fédéral, dans le cadre du Programme sur les modèles de développement et de renforcement des capacités des collectivités rurales, a confié un rôle clé au Carrefour d’immigration rurale de Saint Léonard. Le mandat du Carrefour consiste à développer une approche unique permettant d’attirer et d’intégrer des immigrants francophones dans les collectivités rurales.

Si la Carrefour de Saint-Léonard a été choisi pour ce projet de près d’un million de dollars, c’est qu’il a su dès le départ adopter une approche humaine, une approche de « nouveaux voisins », au cœur de sa stratégie. Il a compris que l’intégration des nouveaux arrivants dans la communauté n’est pas une voie à sens unique. C’est justement un carrefour, un lieu de rencontre, d’échanges, de concessions mutuelles et d’entraide où chacun trouve son avantage.

Saint-Léonard est sans aucun doute un modèle à reproduire. Pour l’instant, le Carrefour d’immigration rurale a aussi pignon sur rue à l’Île-du-Prince-Édouard et au Manitoba. Souhaitons que le travail concerté de ces trois centres réussira à en faire germer plusieurs autres à travers le pays.

Conclusion

L’accueil de nouveaux arrivants, de nouveaux voisins, vous l’avez compris, est le lieu actuel d’un grand dialogue sur notre avenir en tant que francophones vivant en milieu minoritaire. Notre ambition commune est de construire des communautés fortes, de développer des communautés d’accueil ouvertes sur le monde et la diversité.

Le village global, c’est ici et maintenant. Saint-Léonard est appelé non seulement à développer un modèle de ruralité francophone pour demain, mais également à codifier ce modèle en consultations avec d’autres communautés francophones.

La mise en œuvre de programmes pour attirer les nouveaux arrivants non seulement vers les provinces atlantiques, mais aussi vers des communautés francophones ailleurs au Canada, est essentielle pour le développement des régions ainsi que pour l’amélioration de notre cohésion sociale.

Mais il y a plus encore. C’est un projet généreux qui permet à tous d’être gagnants. Il s’appuie sur le meilleur de nos valeurs et de notre passé pour réaliser au mieux l’avenir. Comme dit le grand poète Victor Hugo : « Qui prend le passé pour racine / A pour feuillage l’avenir »6.

Merci.


1 http://www.pm.gc.ca/fra/news.asp?id=586.

2 Notes pour une allocution de l’honorable Joe Volpe, ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, prononcée dans le cadre du Forum sur la politique en matière d’immigration du Nouveau-Brunswick, Fredericton (Nouveau-Brunswick), le 17 juin 2005.

3 http://www.rural.gc.ca/team/newsletter/Spr05/ourcommunities_f.phtml.

4 Commissariat aux langues officielles. L’immigration et l’épanouissement des communautés de langue officielle au Canada : politiques, démographie et identité. Ottawa : Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, 2002.

5 Commissariat aux langues officielles. Obstacles et possibilités qui se présentent aux immigrants et aux communautés. Ottawa : Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, 2002.

6 Victor Hugo, « Fonction du poète » dans « Les rayons et les ombres », Œuvres poétiques, tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, 1964, p. 1031.