ARCHIVÉE - Toronto, le 17 avril 2007

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Les langues officielles, une question de respect

Allocution au Club canadien de Toronto


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Mesdames et messieurs, bonjour,

J’aimerais remercier les organisateurs du Club canadien d’avoir eu la bonne idée de m’inviter à vous rencontrer en ce 17 avril, qui marque à la fois le 25e anniversaire de la Charte des droits et libertés et, sur un plan beaucoup plus personnel et prosaïque, les six mois depuis mon entrée en fonction comme Commissaire aux langues officielles.

Ces anniversaires s’ajoutent à ceux qui ont eu lieu récemment, notamment les 40 ans du premier rapport de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, les 10 ans du grand rassemblement pour sauver l’Hôpital Montfort et bien sûr le vingtième de l’adoption de la Loi sur les services en français de l’Ontario. Autant d’occasions de rappeler que les collectivités de langue anglaise et française ont façonné sur histoire et nous ouvre les voies de l’avenir.

Vous me permettrez donc de profiter de cet anniversaire pour faire un bilan de ces premiers mois.

Première constatation : j’apprécie davantage le travail que mes prédécesseurs – Keith Spicer, Max Yalden, D’Iberville Fortier, Victor Goldbloom et Dyane Adam – on fait. En particulier, Mme Adam m’a laissé une belle équipe des gens professionnels et dévoués. Je la remercie.

Le commissaire aux langues officielles ne se rapporte pas à un ministre, mais bien au Parlement. Depuis ma nomination, j’ai donc eu l’occasion de comparaître devant les deux comités parlementaires des langues officielles – celui de la Chambre des communes et celui du Sénat – de même que devant le comité des Communes sur le Patrimoine canadien. J’en ai profité pour discuter avec les parlementaires de certains dossier qui me semblent être urgents, notamment les langues officielles à Air Canada, dans les Forces canadiennes et place du français lors des jeux olympiques de Vancouver de 2010. J’ai également comparu au sujet du mandat national de Radio-Canada.

Comme nouveau commissaire, il me semblait important de visiter des communautés francophones et acadiennes d’un bout à l’autre du pays. Au cours de ma carrière de journaliste, j’ai eu plus d’occasions que la plupart des canadiens et Canadiennes de parcourir le pays. Néanmoins, je souhaitais acquérir une plus grande familiarité avec ces communautés en visitant leurs écoles, en discutant avec les gens qui offrent les services sur le terrain et en écoutant ceux qui, tous les jours, font le choix de vivre dans une langue qui n’est pas celle de la majorité.

J’ai été frappé par les différentes façons dont s’exprime la vitalité de chacune de ces communautés. En Colombie-Britannique, j’ai discuté avec un agent de développement économique de l‘essor des entreprises touristiques par les entrepreneurs francophones. En Saskatchewan, on m’a parlé de la collaboration étroite entre l’institut français de l’Université de Regina et la fonction publique fédérale, de même du développement d’un concept de « village urbain » pour rendre la communauté plus visible. À Sudbury, j’ai vu la différence que peut faire pour toute la communauté une institution comme le Collège Boréal. À Toronto, j’ai rencontré des représentants d’organismes qui reflètent la transformation démographique d’une nouvelle francophonie à la rencontre de nouveaux défis. Au Québec, on m’a parlé des efforts de la communauté pour redéfinir sa place au sein d’une société qui s’est beaucoup transformée en deux générations. En Acadie, j’ai refait connaissance avec le dynamisme de la culture acadienne et la richesse de son histoire.

Évidemment, un grand nombre de personnes que j’ai rencontré m’ont souligné que le gouvernement fédéral doit faire plus et aussi faire mieux, pour appuyer les communautés de langue officielle.

Dès le début de mon mandat, j’ai précisé que je veillerais à faire appliquer la partie VII de la Loi sur les langues officielles, qui traite du développement des communautés de langue officielle et de la promotion de la dualité linguistique. Le gouvernement du Canada a beaucoup de travail à faire à ce chapitre : il doit mettre en place des mesures positives pour appuyer ces communautés, et il doit faire la promotion des langues officielles. La partie VII doit faire partie intégrante du processus de planification de toutes les institutions fédérales.

Mais que veut-on dire par « mesures positives »? Je trouve important que ce ne soit pas défini, car cela ouvre la porte à un nouveau dialogue entre le gouvernement fédéral et les citoyens. Certaines communautés ont déjà entrepris une démarche de collaboration avec certains ministères, tandis que d’autres sont au tout début d’une réflexion. L’un de mes rôles primordiaux est d’encourager cette réflexion.

Certains chefs de file des communautés m’ont cependant rappelé un fait essentiel : « L’une des choses que le gouvernement du Canada peut faire pour favoriser le développement des communautés est de respecter son engagement à offrir des services de qualité en français. » Dans certaines régions, la vitalité des communautés souffre grandement du fait que le gouvernement ne répond qu’une fois sur deux à ses obligations en matière de services au public, malgré que celles-ci soient inscrites dans la Loi sur les langues officielles depuis 1969. Pour retenir les gens qui sont capables d’offrir des services de qualité dans les deux langues, il faut d’abord assurer la vitalité des communautés.

Les différentes institutions fédérales ont des responsabilités précises à cet égard, à la fois dans leurs bureaux principaux et dans les différentes régions. Ces responsabilités ne doivent cependant pas être assumées seules, mais bien en concertation avec les communautés de langue officielle et, parfois, avec les gouvernements provinciaux et municipaux. J’espère que la nomination prochaine d’un commissaire aux services en français en Ontario pourra appuyer ce type de collaboration.

Cette évolution de l’action des gouvernements est tout à fait conforme à ce qui avait été envisagé au départ. En septembre 1967 – un autre anniversaire! -  Pierre Elliott Trudeau, alors Ministre de la Justice, a défini les droits linguistiques en termes simples et limpides : le droit d’apprendre, et le droit d’utiliser. Toute la structure des droits linguistiques qui s’est élaborée depuis reste sur ces deux piliers.

La plus grande pierre dans cette structure, c’est la Charte. Grâce à l’article 16, les dispositions de la Loi des langues officielles sont enchâssées dans la Constitution. Depuis 1982, ces droits ont été élaborés et définis par la Cour Suprême, qui a établi un équilibre entre les droits individuels et les droits collectifs tout en ouvrant la porte à l’expansion du système scolaire de la minorité et à la gestion scolaire.

Les garanties législatives sont donc bien en place. Maintenant, vous savez comme moi que dans la pratique, le gouvernement fédéral a souvent du mal à y répondre adéquatement.

Tout au long de ces six premiers mois, on m’a bien sûr beaucoup demandé de faire le bilan du gouvernement conservateur en matière de langues officielles. C’est effectivement le rôle du commissaire de voir à ce que le gouvernement et l’administration publique se conforment pleinement à la Loi sur les langues officielles. Dans mon premier rapport annuel, que je déposerai le mois prochain, je ferai l’éventail de mon évaluation, des données recueillies par le personnel du commissariat et de mes recommandations au gouvernement.

Pour l’instant, laissez-moi toutefois souligner certaines choses quant à l’action du gouvernement au cours de la dernière année.

D’une part, l’administration actuelle a, dès son entrée en fonction, envoyé des signaux positifs à l’égard du respect de la dualité linguistique canadienne. Le Premier ministre Stephen Harper a un comportement personnel exemplaire au niveau du respect des deux langues officielles. Il s’adresse fréquemment à la population en français, au Canada et à l’étranger, jusqu’à commencer ses conférences de presse dans sa langue seconde. De plus, la ministre de la Francophonie et des langues officielles, Josée Verner, a déclaré dès sa première visite au Comité des langues officielles de la Chambre des communes que le Plan d’action pour les langues officielles est un minimum qui n’est pas remis en question. Le budget fédéral du mois dernier incluait d’ailleurs 30 millions de dollars sur deux ans d’argent neuf pour l’appui aux communautés de langue officielle.

D’autre part, je dois comparer ces engagements publics avec les actions qu’a prises ce gouvernement depuis le début de son mandat. Les compressions budgétaires annoncées au mois de septembre ont provoqué une avalanche de 117 plaintes à mon bureau, de gens qui estiment que certaines de ces mesures ont un impact négatif sur les communautés de langue officielle. De nombreuses personnes m’ont aussi fait part de leurs inquiétudes notamment au sujet de la nouvelle politique linguistique des Forces canadiennes, dont vous avez discuté avec le brigadier général Jocelyn Lacroix le mois dernier.

Sans vouloir présumer du résultat des enquêtes en cours, je répèterais ce que j’ai déjà dit au Comité des langues officielles de la Chambre des communes lors de ma première comparution : j’ai du mal à concilier certains de ces gestes avec les engagements pris par M. Harper et son équipe.

Mais au-delà du parti au pouvoir, on se retrouve encore aujourd’hui face à des situations où les langues officielles sont prises en considération à la dernière minute. L’exemple des panneaux du centre d’interprétation du monument de Vimy, qui ont dû être retirés avant l’inauguration parce que la version française était très pauvre, est un exemple de ce qui se produit assez régulièrement de façon moins visible et publique.

Je crois qu’une partie du problème est que la fonction publique voit souvent les langues officielles uniquement comme un fardeau, un ensemble de contraintes à surmonter et de petites cases à cocher. On oublie trop souvent que dans le contexte canadien, la dualité linguistique est d’abord une question de respect. Respect pour le public qui a droit d’être servi dans la langue officielle de son choix dans un certain nombre de bureaux fédéraux, respect pour les employés qui ont le droit de travailler dans leur langue, respect pour les deux communautés linguistiques du pays qui contribuent toutes deux à la prospérité du Canada.

C’est une partie importante du message que je tente de transmettre aux Canadiens et aux Canadiennes. La dualité linguistique sert d’abord à construire des ponts entre les communautés linguistiques, à poursuivre un dialogue basé sur le respect.

La dualité linguistique est aussi une question de leadership.

La reconnaissance de deux langues de communication au Canada fait du bilinguisme une compétence importante à acquérir pour quiconque aspire à un rôle de leadership. Dans les années 1960, Lester Pearson avait prédit qu’il serait le dernier Premier ministre canadien unilingue. Les 40 dernières années lui ont donné raison. Si cela a été plus difficile pour certains que pour d’autres, tous les premiers ministres qui lui ont succédé, de Pierre Trudeau à Stephen Harper, ont pu s’adresser à leurs concitoyens dans les deux langues officielles. Dans le cadre de toutes les campagnes électorales, les chefs de parti participent à un débat télévisé en anglais et en français. Je ne connais aucun autre pays qui impose un test linguistique aussi rigoureux à ses chefs politiques.

En Ontario, près de 1,3 millions de personnes peuvent converser en français, dont 530 000 personnes pour qui c’est la langue maternelle. Le français est bien implanté dans la province. L’automne prochain, les électeurs ontariens assisterons d’ailleurs à une autre campagne électorale où les chefs des trois principaux partis peuvent s’exprimer en français.

Le bilinguisme s’impose donc comme une composante du leadership dans le milieu politique, mais aussi pour quiconque veut faire carrière en droit, en journalisme, dans les affaires, le tourisme, l’hôtellerie et même dans le sport. L’aisance avec laquelle les athlètes olympiques canadiens donnent des entrevues aux médias en français et en anglais en est une illustration éloquente.

C’est aussi une compétence essentielle du leadership dans nos forces armées. La semaine dernière, l’ancien commandant du 22e Royal Régiment Terry Liston, soulignait que lorsqu’il a autorisé ses hommes à communiquer par radio en français pendant les exercices, l’efficacité du régiment a considérablement augmenté. Mais cela va plus loin que l’aisance avec laquelle on communique dans sa langue maternelle. Dans les forces militaires plus que dans n’importe quelle organisation, les chefs doivent faire la preuve qu’ils méritent le respect de leurs subordonnés. Comme me l’a déjà dit le Général Roméo Dallaire, les soldats ne mourront plus dans la langue de leurs officiers.

En insistant sur l’importance de nos deux langues officielles, je ne nie aucunement le caractère de plus en plus multiculturel du Canada, bien au contraire. Plus de 150 langues sont parlées au Canada. Les diverses communautés culturelles qui peuplent le Canada enrichissent notre vie à tous, mais c’est au moyen du français et de l’anglais que nous traversons ces multiples territoires culturels. Pour des communautés francophones qui se sont définies comme des communautés canadiennes françaises et catholiques, l’intégration des francophones du reste du monde, de religions et de traditions tout à fait différentes, représente un défi considérable et continuel. C’est aussi un signe très positif de maturité et de vitalité communautaire.

Les deux langues officielles du pays établissent donc des ponts entre les citoyens et les citoyennes de toutes les origines. Le bilinguisme canadien – l'expression par laquelle on reconnaît que le français et l’anglais sont les deux langues nationales – de par ses valeurs sous-jacentes d’acceptation, de partage et de générosité, a d’ailleurs ouvert la porte au multiculturalisme. Loin d’être contradictoires, les notions de dualité linguistique et de multiculturalisme sont complémentaires.

Le public canadien est bien conscient de l’importance des langues officielles dans notre société. L’appui actuel – au moins tacite – pour la dualité linguistique n’existait pas il y a 40 ans. Les sondages démontrent qu’autant que 80 pour cent des Canadiens – 66 pour cent des Ontariens - appuient la politique linguistique canadienne. Mais derrière cet appui formel, parfois officieusement, il y a des relents d’incompréhension, d’hostilité, de résistance ou de négligence.

Alors que La commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme réfléchissait sur la question de la dualité linguistique, on a hissé pour la première fois le nouveau drapeau canadien sur la Tour de la Paix à Ottawa. Cet événement a eu lieu après un débat déchirant sur l’identité canadienne, son histoire et ses traditions. Depuis ce temps-là, le drapeau canadien, tout comme la Charte 16 ans plus tard, a assumé une place centrale dans les cœurs des Canadiens, et dans l’identité canadienne. On ne peut pas en dire autant pour la dualité linguistique qui, trop souvent, reste une arrière-pensée pour les communautés majoritaires du pays.

Je me sens mandataire des idéaux et des recommandations des Commissaires, qui ont crée les fondations intellectuelles de notre politique actuelle. Cela me donne un défi particulier, avec le début de mon mandat comme Commissaire aux langues officielles : de faire en sorte que le français et l’anglais soient assumés pleinement, non pas comme des langues étrangères, mais comme des langues canadiennes. Car le français appartient à tout les Canadiens, tout comme l’anglais appartient à tout les canadiens.

C’est un beau défi. Merci.