ARCHIVÉE - Ottawa, le 15 juin 2006

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Notes pour une allocution à l’assemblée générale annuelle de la
Fédération culturelle canadienne-française


 Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Mesdames et messieurs, chers amis, bonjour.

Je tiens d’abord à vous remercier. C’est pour moi un privilège de partager avec vous mes réflexions sur l’espace culturel francophone. C’est sans doute la dernière fois que je pourrai le faire à titre de Commissaire aux langues officielles. Comme vous le savez, mon mandat prendra fin dans quelques semaines.

Le plaisir est d’autant plus grand que votre assemblée générale annuelle se déroule cette fois, chez vous, les Franco-terreneuviens. L’histoire de votre province a fait de vous la plus jeune des communautés d’expression française au Canada, en dépit des racines françaises plantées chez-vous il y a déjà quelques siècles.

Puisqu’il est aujourd’hui question d’agrandir l’espace culturel francophone, votre jeunesse fait certainement de votre territoire le lieu de prédilection pour parler de croissance.

Les observations que je vais vous livrer reposent sur ce que j’ai moi-même observé aux cours des sept dernières années. J’ai eu la chance et le privilège de connaître nos communautés, de mieux comprendre la problématique de la culture et de la langue dans la société canadienne. C’est une réflexion sur cette expérience que j’entends vous livrer, mais une réflexion toujours en devenir.

En premier lieu, j’insiste sur ce point : La démarche que vous entreprenez actuellement repose sur des bases remarquables par leur solidité et ce, pour trois raisons.

D’abord, la culture est un facteur clé de développement et d’épanouissement pour vos communautés. Vous trouvez donc dans la Loi sur les langues officielles des fondements juridiques, désormais plus solides, qui appuient votre action. J’y reviendrai dans un instant.

Ensuite, comme vous le constatiez vous-mêmes, dans le document de réflexion pour notre assemblée générale annuelle de 2004, votre secteur a gagné en force et solidité depuis 1993. Vous avez donc les coudées franches pour parler de croissance.

Enfin, votre démarche répond à un objectif social universel : élever l’âme et créer l’harmonie. Promouvoir une culture revient à maintenir la diversité. Préserver la diversité, c’est favoriser l’inclusion et la stabilité.

À cet égard, les propos de Carmen Gibbs, alors qu’elle parlait des États généraux des arts et de la culture qui auront lieu en mai 2007 au Nouveau-Brunswick, sont fort éloquents. Permettez-moi de les reprendre.

« Alors que la planète est plus que jamais aux prises avec des conflits de toutes sortes, nous entreprenons un exercice sociétal qui a la noble vertu de vouloir favoriser une culture de la paix. Car si les arts ont une valeur intrinsèque, ils ont aussi l’immense mérite, pour toutes sociétés qui les valorisent, de favoriser la cohésion sociale et de propager une culture de la paix. »

Votre démarche peut donc nourrir les principes de bonne gouvernance en devenant un facteur de cohésion et de prospérité.

En résumé, vous avez à la fois les fondements, les moyens et les arguments pour vous engager dans cette belle aventure.

Agrandir l’espace culturel… de quoi s’agit-il au juste?

C’est facile d’en parler, mais l’expliquer sera sans doute tout un défi.

La culture est l’affaire de tout le monde. Vous savez mieux que quiconque que l’espace culturel grandira avec la participation de tous les intervenants. Vous avez donc commencé à mettre à contribution tous les acteurs de la société; les gouvernements, l’entreprise privée, le secteur culturel et artistique ainsi que les communautés. Solliciter le plus grand nombre d’intervenants possible, pour passer du maillage à ce que vous avez appelé l’arrimage, peut être le premier pas vers la croissance de votre espace.

Faut-il s’étonner d’entendre dire que cet ailleurs peut prendre plusieurs formes, qu’il ne doit pas être exclusivement francophone, ni strictement canadien?

Dans son essai intitulé Les identités meurtrières, l’écrivain Amin Maalouf nous invite à nous exposer aux autres cultures.

« Dès le moment où l’on conçoit son identité comme étant faite d’appartenances multiples » nous dit-il, « dès lors qu’on voit en soi-même, en ses propres origines, en sa trajectoire, divers confluents, diverses contributions, divers métissages, diverses influences subtiles et contradictoires, un rapport différent se crée avec les autres, comme avec sa propre tribu, son clan. Il n’y a pas simplement nous et eux. »

Cette réflexion prend tout son sens quand on considère qu’Amin Maalouf était lui-même minoritaire chrétien au Liban, son pays d’origine, et qu’il vit maintenant en France.

Avec ces nouveaux partenaires, le milieu culturel explore de nouveaux lieux de rayonnement : chez les aînés, dans les foyers d’accueil, les hôpitaux, les casernes de pompiers et, pourquoi pas, dans les supermarchés.

C’est la voie à privilégier. L’époque où les langues et les cultures étaient cloîtrées dans leur pays ou région d’origine est désormais révolue. La formidable puissance des moyens de communication moderne, combinée à la volonté planétaire de multiplier les échanges, doit trouver écho dans nos communautés. Comme le dit l’écrivain mexicain, Octavio Paz, « Toute culture dépend du mélange, de la rencontre, des chocs. À l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations.& »

Le temps est propice pour conclure et multiplier des alliances aptes à démontrer que la culture française au Canada représente un concert de voix, certes québécoises, mais aussi terre-neuviennes, acadiennes, ontariennes et j’en passe...

Et puis, pensons à la relève. La culture doit traverser l’épreuve du temps. Elle l’a fait depuis quatre siècles. La preuve? Nous sommes ici pour en parler. Comme l’a déjà dit l’auteur tchèque, Milan Kundera, « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective, la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »

Maintenant, qu’en est-il des moyens à votre disposition?

Comme je le disais précédemment, votre démarche repose sur un bon fondement juridique : la Loi sur les langues officielles. Ce fondement est maintenant plus solide que jamais, grâce au renforcement de la partie VII de la loi adopté l’automne dernier.

L’engagement des institutions fédérales d’appuyer le développement des communautés de langue officielle et de promouvoir la dualité linguistique est aujourd’hui davantage qu’un simple énoncé politique. Il s’agit maintenant d’une obligation, qui doit se traduire par des mesures concrètes. C’est une belle victoire pour la progression vers l’égalité des deux communautés linguistiques. Mais son effet dépend essentiellement de l’usage que vous ferez de cette nouvelle disposition.

Il s’agira pour vous de définir vos besoins, de mettre de l’avant des initiatives qui feront véritablement une différence à long terme dans les communautés et dans la société canadienne. Penser davantage en terme de vision pour les arts et la culture que d’interventions ponctuelles, ce que vous faites déjà fort bien. Tout cela pour aller bien au-delà du Plan d’action pour les langues officielles, dont on ne peut pas dire que la culture était le plat de résistance, n’est-ce pas? Les modifications apportées à la Loi ouvrent la porte à cette approche.

Ceci m’amène à vous parler des programmes gouvernementaux et de leur efficacité.

Les initiatives les plus spectaculaires sur papier ou en terme de budget ne mèneront pas bien loin si elles ne produisent pas de résultats. Il est donc primordial que les institutions mesurent l’efficacité de leurs politiques selon la variable linguistique et culturelle. En d’autres mots, il faudra éviter que le seul fait de créer un programme suffise pour conclure que le gouvernement a respecté ses obligations. C’est l’effet sur les communautés qui compte.

Un bon instrument de mesure des résultats pourrait avoir un autre usage, soit de faire en sorte que l’action gouvernementale profite équitablement aux collectivités de langue anglaise et de langue française. Les bénéfices de tout programme ou politique doivent être les mêmes en qualité et quantité pour tous.

Puisqu’il est question du soutien de l’état, un mot sur la Convention de l’UNESCO.

Elle fournit un argument de poids pour solliciter l’appui gouvernemental. Le Canada a défendu avec vigueur la thèse du soutien public à la culture, pour protéger et promouvoir son identité et son caractère distinct. Or, cela ne fait aucun doute que les communautés francophones sont des éléments de cette identité et de ce caractère. Par conséquent, elles contribuent à façonner le visage du Canada, celui-là même que l’on veut défendre avec la Convention de l’UNESCO.

Bien sûr, ce que je viens d’exposer soulève un certain nombre de questions.

Certaines d’entre elles interpellent d’abord les autorités gouvernementales, le fédéral en particulier. Il faut se demander si la culture est perçue comme un facteur de promotion des langues officielles, de même qu’un outil de développement et d’épanouissement. Il faudrait qu’on puisse répondre par l’affirmative pour que le développement culturel puisse suivre la marche vers la pleine réalisation de la dualité.

Vu le rôle que les médias peuvent jouer dans le développement et l’expression culturels, il y a lieu d’explorer ce secteur également.

Je crois que nous convenons tous qu’il ne faut pas laisser jouer la seule loi du marché dans la diffusion et la production de matériel culturel. C’est d’ailleurs dans cet esprit que le Canada a défendu sa position dans le débat qui a mené à la Convention de l’UNESCO. Par conséquent, l’idée de réglementer et de soutenir les médias en milieu minoritaire doit être largement acceptée.

Maintenant, il reste à voir si le CRTC assume toutes ses responsabilités quant à la diffusion et à la production de contenu francophone à la radio et à la télévision. La Société Radio-Canada, de son côté, donne-t-elle une image pan-canadienne de la culture francophone? Peut-on imaginer une chaîne éducative nationale de langue française, branchée sur la réalité des communautés de tout le pays et qui participe à leur rayonnement?

Les radios communautaires et la presse sont des tribunes où la culture peut s’exprimer. Le soutien qu’elles reçoivent d’Ottawa est-il adéquat?

En conclusion

En terminant, j’aimerais revenir en terminant sur les modifications à la Loi que je mentionnais plus tôt, et l’importance de bien cibler les interventions gouvernementales pour obtenir des résultats concrets.

Cette démarche implique l’élaboration d’indicateurs de réussite, ou des indicateurs de vitalité des communautés, en quelque sorte.

Quels sont les signes qui nous dirons si les initiatives prises ont un effet concret? L’augmentation du nombre d’entrées dans les salles de théâtre? La pénétration des artistes francophones sur les grands marchés du Québec et d’Europe?

La présence ou l’absence de concertation ou de lieux de médiation culturelle au plan national ou provincial sont de ces indicateurs. Pour ne prendre qu’un exemple, mentionnons le Salon du livre de Sudbury, un lieu de convergence important pour cette région.

Votre participation à l’élaboration continue de ces indicateurs de vitalité me semble essentielle, car vous avez le doigt sur le pouls de nos communautés. Le gouvernement a ses responsabilités, mais celle-ci est largement la vôtre.

Pour vous aider dans ce travail, car j’ai moi aussi mes responsabilités, j’ai fait deux choses.

D’abord, mon bureau a publié le 18 mai dernier un rapport intitulé « Une vision plus claire : évaluer la vitalité des communautés. » Vous n’y trouverez pas de recette toute faite, mais plusieurs balises qui appuieront votre réflexion.

Ensuite, j’ai demandé à mon personnel de produire pour 2007 une étude d’envergure sur le secteur des arts et de la culture dans les communautés de langues officielles. Certaines personnes ici ont d’ailleurs déjà été consultées à ce sujet. Cette recherche devrait permettre d’approfondir la place qu’occupe, ou doit occuper, la chaîne des arts et de la culture dans l’affirmation et la consolidation de nos communautés. Je vous laisse donc avec certains outils pour vous aider à imaginer et créer l’avenir culturel de nos communautés.

En terminant, je veux vous citer à nouveau l’un de mes auteurs préférés, Amin Maalouf, qui traduit à mes yeux toute l’importance de l’enjeu global qu’est celui de la langue, la culture et l’identité dans la société contemporaine :

« Le grand combat qu’il convient de mener aujourd’hui n’est pas pour la prééminence mais pour la diversité (…) La véritable attitude civilisatrice, la véritable contribution à une gestion pacifique du monde inquiétant où nous vivons, c’est de consolider et d’organiser harmonieusement la diversité culturelle et linguistique des hommes pour que nul ne se sente bafoué, marginalisé, exclu, incompris, méprisé et nul ne soit tenté par le langage de la violence. »1

Bien sûr, l’important n’est pas l’outil, mais bien la main et l’âme de l’artiste qui l’animent. Vous êtes les artisans et artisanes, artistes d’une culture de la paix. Et nos communautés, nos gouvernements, notre pays et le monde contemporain sont en mal d’un tel langage et d’une telle culture. Voilà toute la portée de vos réflexions et de votre action.

Merci!


1Courrier International, Cause toujours, Hors série Culture, mars-avril-mai 2003, p.45.