ARCHIVÉE - Moncton, le 13 août 1999

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Vitalité de la langue française au Canada

Allocution prononcée devant les membres de la Fédération canadienne
France-Canada et de l'Association nationale France-Canada


Madame Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Monsieur le Recteur, Monsieur l'Ambassadeur, Mesdames et Messieurs les membres de la Commission culturelle, chères amies, chers amis,

Je suis devenue commissaire aux langues officielles du Canada depuis moins de deux semaines, et ma présence cet après-midi ici à Moncton, au milieu des membres de la Fédération canadienne France-Canada et de l'Association nationale France-Canada, revêt une signification particulière, dans laquelle je veux voir non seulement une heureuse coïncidence, mais aussi un symbole.

Je voudrais vous brosser aujourd'hui le portrait de la vitalité francophone au Canada : vitalité de la langue de Molière et de Tremblay dans notre pays, vitalité aussi des communautés francophones qui s'étendent d'un océan à l'autre de ce vaste pays. Je dois, cependant, vous dire d'abord ce qu'est la commissaire aux langues officielles du Canada, quel rôle elle joue, et pourquoi les organisateurs et les organisatrices du Congrès lui ont fait l'honneur de l'inviter à vos assises.

Le français et l'anglais coexistent au Canada depuis de nombreux siècles. Les premiers colons français sont arrivés en Acadie, vous le savez, au début du XVIIe siècle. Québec a été fondée en 1608, et Ville-Marie, fondée en 1642, allait devenir Montréal. Ces premiers colons de la Bretagne, du Poitou et de la Normandie ont fait souche en Acadie et sur les rives du Saint-Laurent. Ils et elles y ont plongé des racines profondes, avant de rayonner partout en Amérique du Nord, et notamment dans l'Ouest du Canada, où on trouve leurs premières traces dès le XVIIIe siècle.

Le français est donc langue de ce pays depuis quatre siècles. Il y a été rejoint par l'anglais. Déjà, à peu près au même moment où Port-Royal était créé en Acadie, des Anglais colonisaient les côtes de Terre-Neuve; puis, à partir de 1760, les Anglais, les Écossais, bientôt rejoints par les Irlandais et d'autres, ont également fait retentir sur les rives du Saint-Laurent, puis partout au Canada, la langue de l'Angleterre qui, pour beaucoup d'entre eux, était déjà la langue de l'Amérique, puisqu'ils étaient venus en grand nombre des treize colonies américaines qui créèrent les États-Unis.

Deux groupes nombreux, deux groupes fiers de leur héritage culturel et linguistique, se sont donc établis, tout d'abord dans l'est du continent, puis partout au Canada. Leur coexistence, et les modalités de celle-ci, ont souvent constitué le tissu même de l'histoire canadienne.

Après la deuxième Guerre mondiale, et surtout dans les années 1960, les Canadiens et les Canadiennes ont éprouvé le besoin de redéfinir la nature de cette coexistence entre francophones et anglophones. Le gouvernement de l'époque a alors créé une Commission royale d'enquête, que les experts et les historiens désignent familièrement du nom de Commission B. B., puisqu'elle avait pour mandat d'étudier le bilinguisme et le biculturalisme. Ses travaux ont fait date dans l'histoire du pays et ont mené à l'adoption en 1969, par le parlement canadien, de la Loi sur les langues officielles.

C'est alors que le commissaire aux langues officielles entre en jeu. C'est en effet la Loi sur les langues officielles qui crée le poste de commissaire. Celui-ci ou celle-ci a le mandat, et je cite,

de prendre[...]toutes les mesures visant à assurer la reconnaissance du statut de chacune des langues officielles et à faire respecter l'esprit de la[...]loi et l'intention du législateur en ce qui touche l'administration des affaires des institutions fédérales, et notamment la promotion du français et de l'anglais dans la société canadienne.

Vous aurez remarqué que le mandat de la commissaire est restreint à la juridiction fédérale. Il est cependant vaste, puisqu'il touche non seulement à l'objet de la Loi mais aussi à son esprit, et qu'il se propose comme horizon ultime la promotion du français et de l'anglais au Canada.

En fait, le mandat de la commissaire a évolué depuis près de trente ans que la fonction existe. Les différents titulaires l'ont adapté aux circonstances changeantes. Une mise à jour de la Loi sur les langues officielles, adoptée par le parlement canadien en 1988, en a encore élargi certaines prérogatives. Au terme de cette évolution, que fait donc la commissaire ?

La commissaire est tout d'abord une ombudsman, on dirait en France une protectrice du citoyen : tout citoyen canadien ou toute citoyenne canadienne qui s'estime lésé dans ses droits linguistiques quand il ou elle traite avec les autorités fédérales peut porter plainte à la commissaire. Celle-ci enquête et présente à l'institution visée par la plainte les recommandations et les conclusions qui s'imposent. Dans la très grande majorité des cas, les institutions fédérales mettent en oeuvre l'essentiel de ces recommandations, et le tort fait au plaignant ou à la plaignante est redressé.

De façon plus globale, la commissaire suit de près l'état de santé linguistique, permettez-moi cette expression, de l'appareil fédéral. Elle s'assure que les citoyennes et les citoyens sont servis en anglais ou en français, selon leur choix, et en fonction des stipulations de la Loi. Elle s'assure que, là où la Loi le permet, les fonctionnaires peuvent travailler dans la langue de leur choix. Et quand des glissements sont perçus, la commissaire demande aux autorités fédérales de remédier aux lacunes.

Enfin, la commissaire est en un sens l'âme et la conscience de ce que nous appelons au Canada la dualité linguistique du pays, c'est-à-dire cette volonté inscrite dans la Constitution, ratifiée par des gouvernements fédéraux successifs, de faire du français et de l'anglais les langues officielles du Canada. Il ne s'agit pas là d'un voeu pieux : l'objet ultime de la Loi est de permettre aux citoyennes et aux citoyens francophones et anglophones de se sentir à l'aise partout dans leur pays, et, dans la mesure du possible, de créer les conditions qui leur permettraient de vivre partout dans leur langue.

À cet égard, la Loi sur les langues officielles, que vous me permettrez de citer encore, est on ne peut plus claire : le gouvernement fédéral, selon elle,

s'engage à favoriser l'épanouissement des minorités francophones et anglophones du Canada et à appuyer leur développement, ainsi qu'à promouvoir la pleine reconnaissance et l'usage du français et de l'anglais dans la société canadienne.

Vous aurez remarqué ici l'allusion aux minorités francophones et anglophones. Qui dit minorités dit majorités, et nul n'ignore ainsi l'existence des majorités linguistiques du Canada. Au Québec, près de 85 pour cent de la population est francophone; elle a créé une société francophone originale, prospère et dynamique, dont je n'ai pas besoin de vous signaler les réussites et les succès.

Nous savons tous en effet que les Québécoises et les Québécois forment la deuxième société francophone la plus nombreuse au monde, après les Français. Montréal est la deuxième ville francophone au monde, après Paris, avant Lyon ou Marseille. Les gens d'affaires québécois, les artistes québécois, les écrivaines et les écrivains québécois ont créé dans ce coin de continent un dynamisme et une créativité qui s'insèrent dans leur héritage de francophone et dans leur réalité d'Américains.

Ailleurs au pays, la vaste majorité des Canadiens est anglophone, même s'il existe d'importantes concentrations de francophones, surtout au Nouveau-Brunswick et en Ontario. Ce que l'on sait moins, surtout à l'extérieur du Canada, c'est que dans toutes les provinces et les territoires du Canada, il existe des minorités linguistiques qui sont décidées à continuer à vivre et à s'épanouir dans leur langue. C'est d'elles que je voudrais vous entretenir un peu maintenant.

Au Québec, la minorité linguistique est nécessairement anglophone. Elle existe dans la province depuis bientôt deux siècles et demi. L'histoire lui a permis de se créer, de se développer et de s'épanouir dans des conditions relativement favorables. Depuis la Révolution tranquille des années 1960 au Québec, les Anglo Québécois et les Anglo-Québécoises doivent trouver un nouvel équilibre et de nouveaux moyens d'insertion dans leur province. La majorité d'entre eux y réussit fort bien. Vous me permettrez donc de vous parler plus précisément des communautés francophones dans les neuf autres provinces et les trois territoires.

Ces minorités se sont créées au fil de la colonisation du pays. Il y a eu tout d'abord les Acadiens, qui ont plongé sur la façade atlantique du Canada les racines d'une communauté forte et d'une civilisation à la saveur toute particulière. Monsieur Thériault nous a entretenus ce matin de la saga qu'a été la fondation de l'Acadie. Je sais que nous parlerons tantôt de l'économie au Nouveau-Brunswick, où vivent la majeure partie des Acadiennes et des Acadiens, puis, plus tard, du tourisme en Acadie. Au terme de notre rencontre, nous allons avoir, j'en suis certaine, une connaissance plus intime et plus vivante de l'Acadie, une connaissance d'autant plus savoureuse qu'elle s'accompagne de la chaleureuse hospitalité de nos hôtes.

Une deuxième minorité francophone importante et vivante au Canada est celle des Franco-Ontariens. Vous comprendrez que j'en parle avec un sentiment tout particulier, puisque je suis née et j'ai surtout vécu en Ontario. Les Français ont été les premiers blancs à s'aventurer dans le territoire que l'on appelle aujourd'hui l'Ontario. Samuel de Champlain, Étienne Brûlé, Jean Nicolet ont été parmi les premiers à faire retentir la langue française dans ce vaste territoire. Le premier missionnaire arriva en Huronie, c'est-à-dire sur les bords du lac Huron, du côté de la Baie Georgienne, en 1615. Et des établissements français importants existaient déjà au XVIIe siècle dans la région des Grands Lacs, notamment le Fort Pontchartrain dans la région du Lac Erié.

Puis, au XIXe siècle, une grande vague d'émigration canadienne française partit des rives du Saint-Laurent pour s'établir dans la vallée de l'Outaouais, à l'ouest de Montréal, ou encore dans le Nord de l'Ontario où ces Franco-Ontariens et Franco Ontariennes ont fourni une contribution essentielle au développement de sa richesse minière. Le demi-million de Franco-Ontariens d'aujourd'hui vit partout dans la province, mais surtout donc dans l'est, autour d'Ottawa, dans le Nord, autour de Sudbury, et dans le grand Toronto. Les Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens de souche canadienne ont été rejoints au cours des dernières décennies par des milliers de membres de la francophonie internationale, venus d'Europe, d'Afrique, des Antilles ou du Moyen-Orient pour créer une communauté française aux accents aussi différents que ses origines ethniques.

Les francophones de l'Ouest du Canada se retrouvent dans toutes les provinces, depuis le Manitoba jusqu'en Colombie-Britannique. Ils sont près de 200 000, et vivent dans des communautés plus petites. Leurs racines sont parmi les plus anciennes dans l'ouest du Canada, et même dans l'ouest du continent nord américain. Ce sont en effet des explorateurs français qui ont été les premiers à s'aventurer jusqu'aux Rocheuses. Suivis de près par des missionnaires et par des colons, ils ont réussi à s'intégrer harmonieusement aux populations autochtones des Prairies canadiennes et ont même créé une nation métisse francophone et catholique, issue du mariage des Français et des autochtones. Ces francophones, Métis ou non, formaient jusqu'au deuxième tiers du XIXe siècle la majeure partie de la population de ces vastes territoires, et certains ont même rêvé à un moment donné d'y établir une République de Métis francophones.

Ces premiers francophones de l'Ouest ont été depuis lors largement supplantés en nombre, et ils doivent témoigner d'un inébranlable attachement à leur langue et à leur culture française pour continuer à se développer au milieu d'un vaste océan anglophone, fortement marqué par la culture américaine.

Notre promenade au Canada, d'est en ouest, nous a montré l'oeuvre féconde, l'oeuvre continue des francophones de ce pays depuis quatre siècles. Cette épopée française est scandée par la toponymie, et si vous traversiez le Canada en automobile ou en train, vous pourriez vous rendre de Grand'Terre à Terre-Neuve jusqu'à Maillardville en Colombie-Britannique, en passant par Mont-Carmel à l'Île-du-Prince Édouard, par le lac des Bois en Ontario, par rivière de la Paix en Alberta, en faisant un crochet au nord pour voir la rivière de la Plume au Yukon, ou le Grand lac des Esclaves dans les Territoires du Nord-Ouest. Vous pourriez même rêver un peu devant la poésie toponymique des Grosses Coques en Nouvelle-Écosse ou de Petit Rocher au Nouveau-Brunswick, du cap aux Oies au Québec ou du lac de la Miette dans les Rocheuses, sans parler de l'Île aux Coudres, du Lac des Petits poissons blancs ou de la Rivière Rouge qui, partout au Canada, parsèment la géographie de noms aux parfums bien français!

La vie n'est malheureusement pas toujours faite de poésie. Ces communautés ont dû souvent lutter contre des conditions sociales, politiques et économiques qui entravaient leur développement et leur épanouissement. Il nous faudrait de longues heures pour brosser le tableau de l'incompréhension qu'elles ont souvent rencontrée, notamment de la part de certains gouvernements provinciaux, et des difficultés de leur vie, surtout dans la deuxième moitié du XIXe et dans la première moitié du XXe siècles.

Je préfère, pour ma part, vous parler de leur détermination à demeurer françaises et à passer le flambeau de leur langue et de leur culture aux nouvelles générations. Elles ont pour cela un certain nombre d'atouts.

Le premier est leur nombre, un million de francophones dans toutes les provinces à l'extérieur du Québec. Ce n'est pas négligeable. C'est d'autant moins négligeable que la grande majorité de ce million vit dans des régions où elle est concentrée, dans l'est et le nord de l'Ontario, ou encore en Acadie, et particulièrement ici au Nouveau-Brunswick. Ces concentrations permettent la présence de masses critiques suffisantes pour la création d'institutions sociales et économiques solides.

Le deuxième atout est que les communautés francophones ont maintenant dans la grande majorité des cas la gestion de l'éducation de leurs enfants. Cela ne s'est pas fait sans heurts. Ce droit de gestion scolaire a été accordé aux parents francophones par la Constitution de 1982. Mais sa mise en oeuvre s'est heurtée à mille résistances, et il a fallu l'énergique intervention de la Cour suprême du Canada pour qu'enfin les autorités provinciales et scolaires des provinces à majorité anglophones accordent la plénitude de ce droit.

En matière d'éducation postsecondaire, nombre d'institutions, le plus souvent bilingues, dispensent dans de nombreuses provinces un enseignement universitaire en français. Des progrès s'accomplissent constamment pour étendre, approfondir et améliorer ce réseau. Permettez-moi de vous entretenir quelques instants d'une de ces réalisations dont la francophonie canadienne a le plus raison d'être fière. Il s'agit du Réseau national d'enseignement universitaire en français.

Ce Réseau a été pensé et voulu par le Regroupement des universités de la francophonie hors Québec, qui rassemble treize institutions collégiales ou universitaires hors Québec. Ces établissements dispensent tout ou une partie de leur enseignement en français. Le Regroupement s'est rendu compte que la dispersion géographique des francophones présentait d'importants défis quand il s'agit d'enseignement universitaire. C'est de là qu'a germé, en 1997, l'idée du Réseau, dont la réalisation est déjà fort avancée et dont on prévoit qu'il sera pleinement opérationnel dans quelques années.

De quoi s'agit-il ? Il s'agit d'un réseau reliant électroniquement les treize établissements membres du Regroupement, afin de compenser leurs faibles ressources, surtout financières, par une utilisation intensive des nouvelles technologies de communication. Ce réseautage permet d'enrichir les acquis des établissements universitaires actuels afin qu'ils puissent offrir des services autrement impossibles. Il permet également d'envisager, à court terme, l'offre de programmes universitaires en français aux communautés francophones qui ne sont pas desservies par un établissement existant.

Neuf créneaux académiques prioritaires ont été choisis dans le cadre des activités du Réseau. Je ne les citerai pas tous, mais ils vont de l'administration à l'éducation en passant par le génie. Les besoins les plus fondamentaux, les plus divers aussi de nos communautés seront ainsi mieux servis. Bref, ce Réseau national d'enseignement universitaire en français est une réponse intelligente et moderne des communautés francophones minoritaires aux défis que constituent leur dispersion démographique et l'étendue du territoire canadien.

Un autre atout des communautés francophones minoritaires est le remarquable rattrapage que certaines d'entre elles ont effectué sur le plan économique. Ce rattrapage a accompagné le développement de l'éducation en leur sein. Les études révèlent aujourd'hui qu'à niveau d'éducation égale, les francophones du Canada ont des revenus sensiblement égaux à ceux de leurs compatriotes anglophones. Je me plais de souligner même que les Franco-Ontariennes ont des revenus d'emplois légèrement supérieurs à ceux de l'ensemble des Ontariennes. Il faut cependant souligner que, comme le rattrapage scolaire est loin d'être terminé, et surtout au niveau des études universitaires, et comme les taux d'analphabétisme fonctionnel sont encore trop élevés au sein de certaines de ces communautés, le rattrapage économique n'est pas encore chose pleinement faite.

Les communautés francophones du Canada ont aussi à leur service des médias d'une grande richesse. Radio-Canada diffuse depuis longtemps ses programmes de radio et de télévision partout au pays. Elle a été rejointe récemment par le réseau TVA. On trouve aussi une présence active dans de nombreuses régions du Canada de TV5 ou de la Télévision française de l'Ontario. Enfin, un réseau de radios communautaires en pleine expansion amène les nouvelles et la culture locales en français dans des centaines de villes et villages du pays.

Je ne peux compléter ce bref tour d'horizon des médias sans parler des journaux et des magazines français hors Québec, suffisamment nombreux pour se réunir au sein de l'Association de la presse francophone. Enfin, Internet et l'enseignement à distance construisent des ponts là où la géographie est trop généreuse!

Quand l'on évoque le français au Canada, l'on ne peut passer sous silence un phénomène qui a pris d'importantes proportions au cours des dernières décennies, c'est celui d'une francophilie - et souvent même d'une francophonie - croissante de nos concitoyens et de nos concitoyennes anglophones. Le symbole même de cette évolution est l'un des grands succès du Canada, c'est ce qu'on appelle l'immersion française.

De quoi s'agit-il ? En deux mots, dans de nombreuses écoles du pays, des enfants anglophones font tout ou une partie de leur scolarité en français. En d'autres mots, ils et elles apprennent les mathématiques, la chimie et les sciences sociales en français, dans des écoles souvent anglaises. Au bout de quelques années de ce régime, ces enfants ont une connaissance suffisante du français pour pouvoir s'en servir éventuellement sur le marché du travail, et surtout pour adopter à l'égard de la langue de Gabrielle Roy une attitude ouverte et sympathique qui va constituer, dans les années à venir, une condition importante de l'heureuse évolution du français au Canada.

Ainsi donc, le français, et les communautés qui le parlent, est bien vivant encore au Canada, au Québec et dans les autres provinces. Il ne s'agit certes pas de dire que la bataille pour son développement et son épanouissement est pleinement gagnée, et que nous pouvons maintenant nous reposer sur nos lauriers. Je serais attristée si je ne vous avais donné que cette impression. En effet, dans un continent massivement anglophone, et face au rouleau compresseur de la culture américaine, quelques batailles sont gagnées, mais la lutte, que l'on me permette ces images belliqueuses, se poursuit.

J'ai parlé de rouleau compresseur. Il faut ajouter qu'il s'agit d'un rouleau compresseur subtil, séduisant, souriant même. Il a pour nom Hollywood, le rock, la télévision américaine, Star Wars. Au Canada comme ailleurs au monde, au Canada plus qu'ailleurs peut-être, ces gros canons de la culture populaire américaine séduisent, et entraînent dans leur sillage la langue anglo-américaine.

Mais enfin, pour revenir à nos communautés, au moment même où elles affrontent ces difficultés nouvelles, au moment même où elles quittent leurs villages ou leurs paroisses pour se fondre dans des centres urbains de plus en plus anonymes et anglais, elles se forgent de nouveaux outils de survie et d'épanouissement. Ces outils ont pour nom l'alphabétisation, l'éducation, le développement économique, les médias, les technologies de communication, la création d'institutions sociales et de santé. Ces outils s'appellent aussi la constitution d'un réseau dense et dynamique d'associations communautaires, culturelles et sociales. Ces outils s'appellent également l'appui du gouvernement fédéral et, de plus en plus, de certains gouvernements provinciaux, à ce développement.

Mais l'outil principal, celui qui anime tous ces autres que je viens d'évoquer, c'est une volonté et une détermination sans failles de continuer à vivre en français dans ce pays-continent qu'est le nôtre.

Je voudrais donc terminer sur une note d'espoir, mais d'espoir vigilant, d'espoir sans complaisance. Comme toujours dans leur histoire, les communautés francophones du Canada savent que leur survie dépend de leur volonté, de leurs efforts, de leur détermination. Aujourd'hui autant que dans le passé, elles sont décidées à poursuivre ce combat.

Je vous remercie de votre attention.