ARCHIVÉE - Ottawa, le 11 septembre 2007

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« Faire régner les neuf muses : les arts et l’épanouissement des
communautés francophones et acadienne en situation minoritaire »

Allocution au festival Zones théâtrales, Centre national des arts


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Mesdames, Messieurs,

Je tiens d’abord à remercier le responsable artistique du festival Zones théâtrales, Paul Lefebvre, de m’avoir invité. La semaine dernière, lors du lancement du festival, M. Lefebvre a fait remarquer que la deuxième édition était plus difficile que la première : on n’est plus une nouveauté, mais on n’est pas encore une habitude. J’entame bientôt ma deuxième année au poste de commissaire et je ressens la même chose.

Par ailleurs, Wajdi Mouawad a dit, lors du lancement, que la meilleure façon de commencer une aventure artistique, c’est par la découverte. Je pense que cette sagesse s’applique à toute aventure. Aussi, je vous remercie et vous félicite des belles découvertes que vous m’avez permis de vivre et que vous offrez à vos publics.

On m’a demandé de vous entretenir du rôle des arts, en particulier des arts de la scène, dans le maintien et l’épanouissement des collectivités francophones en situation minoritaire.  Et comme je suis le commissaire aux langues officielles, vous comprendrez que j’aurai quelques mots à dire sur le rôle du gouvernement fédéral dans ce domaine.

Après avoir assisté à la pièce-documentaire Le Alacenne en Rail Show! hier soir, j’ai réfléchi sur le rapport qui existe entre les artistes de la scène et les communautés minoritaires. Dans les deux cas, on choisit d’être minoritaire. On choisit de créer un espace collectif, un imaginaire collectif. On choisit une vie à risque, on se bat pour une visibilité. Le défi est continuel.

Introduction

Le philosophe français Alain, dans ses Propos sur l’éducation, a déclaré que « Tous les moyens de l’esprit sont enfermés dans le langage; et qui n’a point réfléchi sur le langage n’a point réfléchi du tout. »

Comme le savent les artistes et les créateurs présents ici, les arts de la scène ne sont pas détachés du langage et de la vie de la communauté. Bien au contraire, ils alimentent l’imaginaire d’un peuple. Les arts de la scène s’appuient sur le patrimoine d’une communauté pour assurer son avenir. Bref, ils contribuent au développement du capital culturel de la collectivité. Bien que largement immatériel, ce capital est tout aussi important pour une communauté que son capital économique, social ou politique.

Le Centre national des arts a bien compris cette réalité, puisqu’il a choisi de mettre en relief les artistes et les productions francophones. Le festival Zones théâtrales, les Laboratoires de théâtre français et le Programme de développement du théâtre en région, et des événements comme Scène Québec, Scène atlantique, Scène Alberta, sont tous des initiatives d’envergure qui portent fruit et qui permettent de donner la parole aux artistes dans diverses régions du pays.

Le festival Zones théâtrales montre de manière convaincante que les collectivités francophones partout au Canada savent allier patrimoine et création, et ce, avec brio. Choisir le théâtre, c’est choisir l’action dans la communauté, parce que le théâtre distille l’essence de la vie communautaire. Par la lentille du théâtre, le microcosme devient macrocosme : le petit patelin se transforme en métaphore du monde.

C’est ainsi que dans les Trois sœurs, de Tchekhov, l’ennui d’une ville de la Russie profonde peut donner du vague à l’âme à un auditoire de Tokyo. C’est ainsi que dans Fort Mac, de Marc Prescott, le modeste destin d’habitants d’une ville pétrolière s’apparente cruellement au nôtre. C’est ainsi que dans Le Chien, de Jean-Marc Dalpé, une maison mobile du Nord de l’Ontario évoque, au même titre qu’une navette spatiale dans La Face cachée de la lune, de Robert Lepage, les relations tourmentées au sein d’une famille détruite.

Trop souvent, le gouvernement fédéral et les administrations provinciales et territoriales semblent oublier ce qui est pourtant une évidence : bien qu’issus d’un milieu particulier, les artistes et les créateurs des communautés francophones sont tout aussi représentatifs de leur province et de l’ensemble du Canada que les artistes de la majorité. Chaque artiste porte en lui non seulement sa parcelle de l’identité canadienne, mais l’ADN de l’humanité entière.

Au Canada, nous sommes très nombreux à croire que la pleine reconnaissance de notre dualité linguistique et de la diversité de nos expressions culturelles est le meilleur gage de notre volonté de vivre ensemble dans le respect. Dans ce contexte, garantir le développement culturel de nos communautés francophones doit être une ambition collective.

Vers une vision globale

Comme vous le savez, la Loi sur les langues officielles du Canada oblige le gouvernement fédéral à offrir des services en français et en anglais partout où la demande le justifie. De plus, cette loi autorise, voire incite les fonctionnaires fédéraux à travailler dans la langue officielle de leur choix, dans les régions désignées.

Mais la Loi est plus que cela. Elle repose sur un engagement central : celui de promouvoir les deux langues officielles dans la société canadienne. Elle oblige les institutions fédérales, quelles qu’elles soient, à favoriser l’épanouissement des minorités francophones et anglophones. De plus, par suite d’une modification adoptée en novembre 2005, la partie VII de cette loi exige que l’administration fédérale prenne des mesures positives, c’est-à-dire concrètes, afin de mettre en œuvre son engagement.

Selon nous, une « mesure positive » est une action prise par le gouvernement ou les institutions en vue de produire un effet réel et durable. Cela tombe sous le sens. Dans les faits, cela veut dire que les institutions fédérales sont tenues d’aller bien au-delà de la simple prestation de services dans les deux langues. Elles doivent s’assurer que leurs programmes, et les subventions qu’elles accordent, contribuent activement au développement des communautés linguistiques en situation minoritaire.

À notre avis, les institutions fédérales doivent appliquer certains principes clairs dans la poursuite des objectifs de la Partie VII. Elles doivent :

  • être proactives et systématiques dans la poursuite d’objectifs ciblés;

  • engager la participation active des citoyens;

  • adopter un processus d’amélioration continu des programmes et des politiques en fonction des finalités de la Partie VII.

Comme vous pouvez le constater, les institutions fédérales devront retrousser leurs manches et se mettre à l’œuvre. Cela veut aussi dire que les artistes et les travailleurs culturels sont en droit de s’attendre à des initiatives positives de la part du gouvernement.

Déjà, ce dernier s’acquitte de plusieurs de ses devoirs. Par exemple, dans son volet «Production », l’ONF a réussi à augmenter à 20 % la part des fonds attribués aux communautés francophones hors Québec. MusicActionSite externe a, quant à lui, presque quadruplé ses subventions accordées aux projets francophones en situation minoritaire depuis 2000.

En mars dernier, la Fédération culturelle canadienne-françaiseSite externe, avec le concours financier du ministère du Patrimoine canadien, a publié l’Étude sur le positionnement de la francophonie canadienne au sein des grandes institutions culturelles fédérales 2004-2005, dont les données quantitatives et financières couvrent une période de cinq ans. Cette étude analyse la contribution des principales institutions fédérales à vocation culturelle aux artistes et aux organismes artistiques et culturels de la francophonie canadienne à l’extérieur du Québec. Si l’étude souligne plusieurs points positifs en matière d’appui, elle met en relief, par contre, des écarts et des retards inquiétants.

Le Commissariat s’est aussi penché sur la question des arts et de la culture. Nous appliquons présentement la dernière couche de vernis à une étude qui paraîtra au cours des prochains mois. Nous y analysons l’appui que fournissent aux artistes et aux organismes des communautés minoritaires les principales institutions fédérales qui s’intéressent aux arts et à la culture, notamment le ministère du Patrimoine canadienSite du gouvernement, le Conseil des arts du CanadaSite externe, le Centre national des artsSite externe, l’Office national du filmSite externe, Téléfilm CanadaSite externe, FACTORSite externe et MusicAction.

En tenant compte des nouvelles obligations qu’impose la partie VII de la Loi, nous arrivons à la conclusion suivante : bien que le gouvernement fédéral ait mis en œuvre diverses initiatives positives afin d’encourager les arts et la culture des communautés minoritaires, il doit aussi travailler de concert avec ces dernières afin d’établir une nouvelle vision des arts et de la culture. Cette vision doit être cohérente, globale et porteuse d’avenir. Cette vision doit également reconnaître que les arts et la culture sont des composantes essentielles de l’identité d’une communauté et que des efforts soutenus doivent être déployés pour concrétiser cette reconnaissance.

Et comme l’heure est aux bilans et à la planification des prochaines étapes du premier Plan d’action, il faut élaborer cette vision dans les meilleurs délais. À cet égard, le Commissariat a recommandé, dans son dernier rapport annuel, que soit élargie la portée du Plan d’action afin d’inclure, notamment, les arts et la culture.

Il existe de formidables défis à relever dans le domaine culturel et artistique afin de mettre au jour les talents et les œuvres dont recèlent les communautés.

Et je suis convaincu que l’avenir sera meilleur. Je me réjouis, par exemple, du fait que la ministre précédente du Patrimoine canadien, Mme Oda, ait annoncé, en juillet dernier, une augmentation permanente de 30 millions de dollars des fonds alloués au Conseil des arts du Canada. Tout comme la présidente de la Fédération culturelle canadienne-française, j’estime que cette décision du gouvernement fédéral témoigne de sa volonté de mieux soutenir le milieu artistique. Voilà qui est encourageant. Il est essentiel que les artistes et les organismes culturels des communautés francophones bénéficient d’un financement adéquat et durable, un financement qui leur permette de construire plutôt que de quémander. Toutefois, l’argent ne suffit pas : il faut aussi établir des mesures qui tiennent compte des enjeux particuliers de la création artistique en milieu minoritaire et qui permettent aux communautés artistiques et culturelles de s’épanouir dans leur environnement.

Il existe aussi des raisons purement pragmatiques de favoriser le développement du secteur culturel. En effet, celui-ci génère, directement et indirectement, des retombées économiques très importantes, notamment des emplois dans les domaines du disque, de l’audiovisuel, du livre, du théâtre et du spectacle. La vitalité culturelle signifie également l’arrivée de nouveaux distributeurs, de nouveaux médias et une consommation plus soutenue des produits culturels. Mais pour y arriver, les gouvernements doivent concevoir le produit culturel de façon globale, c’est-à-dire tenir compte de toutes les étapes de sa création et de sa distribution. Ainsi, pour atteindre leur objectif, à savoir favoriser l’épanouissement des arts et de la culture des communautés minoritaires, les programmes gouvernementaux doivent apporter un appui à la genèse d’un produit, allant, par exemple, de la phase d’écriture d’un roman jusqu’à son arrivée sur les rayons des librairies et à sa diffusion subséquente dans le réseau des bibliothèques publiques.

J’ai pleinement confiance dans le talent foisonnant des artistes et des créateurs au sein des communautés. Leur contribution est essentielle à l’essor du Canada. Si notre société se distingue des autres pays du monde, c’est bien parce que sa dualité linguistique et sa diversité se complètent et se renforcent mutuellement.

Notre engagement à progresser vers une égalité linguistique réelle est un pari audacieux. Qu’ils s’expriment dans l’une ou l’autre des langues canadiennes, nous disons à tous nos citoyens que leur identité sera respectée, que leur voix sera entendue. Notre désir d’inclure des milliers de nouveaux arrivants sous le grand chapiteau d’un bilinguisme officiel et rassembleur livre au monde un message de respect mutuel et de solidarité. Voilà ce qui fait notre fierté et notre richesse, voilà sur quoi repose notre espoir.

C’est au nom de cette vision de l’égalité, c’est au nom de cette ouverture que j’ai tenu, dès mon entrée en fonction comme commissaire, à raviver le dialogue entre nos deux grandes communautés linguistiques. Mais pour mener à bien ce dialogue, j’ai besoin du soutien de chacun d’entre vous, non seulement pour enrichir l’espace francophone, mais aussi pour favoriser l’élargissement de l’espace francophile.

L’élargissement de l’espace francophile

Je pense, entre autres, à tous les efforts que les comédiens et les artistes de la francophonie canadienne ont consacrés à la présentation d’ateliers et de pièces de théâtre dans les écoles francophones et d’immersion. Ce genre de coopération est extrêmement rentable et connaît un succès retentissant auprès des publics cibles.

Ce succès est porteur d’avenir, car l’éducation artistique et culturelle a trop longtemps été le parent pauvre de nos systèmes d’éducation. Après le foyer, l’école est le premier espace de vie francophone, le lieu où se construisent les valeurs et où se développe le goût des arts et de la culture. C’est pourquoi il est important d’assurer le rayonnement de la langue et de la culture des communautés francophones parmi les jeunes inscrits aux programmes d’immersion et leurs parents. Nombre d’entre eux souhaitent ardemment être des consommateurs de vos produits culturels. Il faut continuer de défricher ce terrain de bonne entente.

De tels contacts au moyen des arts et de la culture permettent aux élèves qui apprennent le français à l’école – parfois laborieusement – de mieux comprendre qu’une langue seconde est plus qu’un simple outil. Ils voient ainsi que la connaissance du français leur donne un accès privilégié à une communauté dynamique, dotée de sa propre identité, de sa propre diversité et de ses propres réseaux. Ils peuvent saisir que, grâce à leur bilinguisme, l’univers culturel de la langue française leur appartient aussi et qu’il enrichira immensément leur vie.

J’entends d’ailleurs répéter ce message le plus souvent possible. Nous vivons ensemble, côte à côte. Nous devons mieux nous connaître afin de mieux nous respecter. C’est pourquoi je crois qu’il est important de multiplier les occasions de contact et d’échanges. En bout de piste, il est important que les jeunes anglophones bilingues puissent prendre goût à la vie culturelle et sociale des communautés francophones et qu’ils puissent tisser des liens serrés et durables avec les jeunes francophones de leur région.

Je suis convaincu qu’en plus de valoriser la langue et la culture française à l’échelle locale, de tels rapprochements permettront d’accroître la complicité entre nos deux grandes communautés linguistiques. D’ailleurs, à cet égard, je crois que les artistes du théâtre sont avant tout de grands constructeurs d’espaces de dialogue et de liberté. Ils nous permettent de recréer le monde en l’inventant meilleur.

Vous, en tant qu’artisans du théâtre, êtes particulièrement sensibles à cette capacité de transformation. Monter sur scène et communiquer un texte, c’est devenir autrui. Et, comme le dit le romancier Julien Green, « Sortir de soi, devenir autre, n’est-ce pas là un des rêves les plus intelligents que l’homme ait portés en lui? »

Chaque collectivité a une écologie culturelle qui lui est propre et qu’il lui faut protéger. Cette écologie est d’autant plus fragile pour les communautés qui vivent en situation minoritaire. Le gouvernement fédéral, de concert avec les provinces, doit donc assumer pleinement ses responsabilités et fournir à chacune des collectivités les moyens et les outils nécessaires pour faire régner les neuf muses dans les communautés francophones et acadienne en situation minoritaire.

Conclusion

Nous, Canadiens et Canadiennes, sommes tous gardiens d’un héritage linguistique et culturel unique. Notre devoir en tant que citoyens et citoyennes est d’enrichir et de partager cet héritage, et d’en faire le patrimoine vivant du Canada de demain.

Le festival Zones théâtrales occupe une place très importante : il est le point de mire du théâtre francophone à l’extérieur du Québec. Ce projet novateur témoigne de la vitalité et de la créativité du théâtre français dans toutes les régions du Canada. Je tiens à vous remercier d’y participer. Soyez fiers d’être les éléments créateurs de la société! Continuez de déranger et de bousculer les idées reçues! Dans le domaine artistique et culturel, comme c’est le cas en matière de dualité linguistique, l’avenir appartient à ceux qui savent s’unir pour s’affirmer et se dépasser.

Merci.