ARCHIVÉE - Montréal, le 10 mai 2001

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Quelques arpents de pièges : les défis de l'éducation à distance en français

Notes pour une allocution prononcée au Colloque national sur la formation à distance


 Madame Dyane Adam – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Chers collègues et amis,

Je souhaite m'associer à M. Facal et à M. Meilleur pour vous souhaiter très chaleureusement la bienvenue à ce colloque.

Depuis sa création en 1988, Le Réseau d'enseignement francophone à distance du Canada (REFAD) a toujours joué un rôle essentiel et innovateur dans le développement de l'éducation en français. Il est actif, présent et visible. Comme il l'a été depuis ses débuts, le REFAD est aujourd'hui une force déterminante dans l'élaboration des nouveaux savoirs de la francophonie canadienne.

Il n'y a pas si longtemps, j'étais en qualité d'universitaire avec vous à rêver, imaginer et réaliser certains de nos réseaux d'enseignement à distance. C'est donc « toute une traite » de me retrouver ici pendant deux journées à partager vos réflexions et débats sur une francophonie canadienne réseautée. Merci, donc, de m'avoir invitée.

En tant que Commissaire aux langues officielles, je me dois aussi d'inspirer, dans la mesure du possible, chez tous nos concitoyens et concitoyennes, une vision rassembleuse de cette francophonie rayonnante. Depuis mon entrée en fonction, je me suis donné comme objectif d'être un agent de changement qui dépasse le rôle plus traditionnel qu'est celui d'ombudsman.

Je veux en premier lieu que les principes de la Loi sur les langues officielles soient pleinement intégrés à la culture organisationnelle de chacune des institutions fédérales. Je veux aussi démontrer à l'ensemble des Canadiens et Canadiennes que cette Loi est non seulement juste mais nécessaire. Elle correspond à la réalité démographique et sociale de notre pays. Elle permet en outre au Canada de mieux s'adapter à un des plus grands défis du XXIe siècle, à savoir la réconciliation de la diversité et de la mondialisation.

Le thème de ce colloque, Pour une francophonie canadienne réseautée, rejoint mes préoccupations profondes. Pourquoi ? En premier lieu, parce qu'en ce début siècle, la formation à distance est appelée à jouer un rôle crucial dans le développement économique, social et culturel de ce que j'ose encore appeler le Canada français.

Comme vous le savez, les mutations que nous avons connues dans le domaine de l'éducation depuis une décennie sont considérables. Les technologies nouvelles ont transformé notre environnement, notre façon de vivre, notre façon d'apprendre et notre façon d'enseigner.

Le monde de l'éducation à distance ne vous donne t-il pas parfois l'impression de souffrir du syndrome d'Alice ? Ne sommes-nous pas comme la Reine Rouge dans le conte de Lewis Carroll qui expliquait ainsi à Alice la dynamique de son curieux royaume :  « Ici, il faut courir aussi vite que tu peux pour rester à la même place. Si tu veux te déplacer, tu dois courir au moins deux fois plus vite. »

Je ne risque pas de me tromper en disant que, comme experts et expertes sur la formation à distance, votre principal défi continuera d'être celui d'aller plus vite que la technologie afin d'anticiper les besoins des communautés francophones plutôt que de les rattraper.

Cette course technologique effrénée est aussi l'un des principaux pièges de la formation à distance. Même s'il est extrêmement prometteur, le virage technologique en matière d'éducation à distance ne saurait à lui seul dissiper toutes les craintes ou résoudre tous les problèmes d'inégalité des chances des communautés francophones vivant en situation minoritaire.

Si ce virage est essentiel pour la francophonie canadienne, il n'est néanmoins qu'un point de départ. Comme plusieurs d'entre vous l'avez sans cesse répété par le passé, les outils technologiques ne sauront jamais à eux seuls remplacer les outils traditionnels de la formation. En somme, pour les éducateurs tout comme pour les communautés, la transition vers la société axée sur le savoir n'est qu'une étape de plus dans la progression vers l'égalité linguistique.

Ce colloque se veut une occasion de ressourcement. Permettez-moi dans ce contexte d'esquisser quelques-uns des arpents de défis et de pièges qui nous enjoignent, comme Alice au pays des merveilles, à chausser ce que nos cousins français appellent « nos baskets » et à courir encore de plus en plus vite.

Premier défi : l'analphabétisme informatique

Comme vous le savez, les francophones du Canada ont dû lutter très longtemps contre des taux d'analphabétisme très élevés. Mais nous pouvions légitimement espérer qu'aujourd'hui, cet analphabétisme « classique » allait être enfin chose du passé.

Mais voilà qu'un autre fléau, l'analphabétisme informatique, s'est profilé à l'horizon. Aux anciens clivages de la société canadienne allait-on en ajouter un nouveau ? Est-ce qu'il y aurait une fracture entre les info-riches et les info-pauvres, fracture qui suivrait les mêmes lignes de faille linguistiques ? Les statistiques parlent malheureusement en ce sens.

Aujourd'hui au Canada, c'est 44 % des francophones qui utilisent Internet contre 58% des anglophones. Ce fossé numérique regrettable existe pour plusieurs raisons. On pourrait toutefois le résumer au fait que pour 40% des francophones, il n'existe pas assez de contenu dans leur langue sur Internet, alors que pour le tiers d'entre eux, le fait de parler uniquement français est un obstacle à l'utilisation d'Internet.

Heureusement, le gouvernement du Canada et le gouvernement du Québec, entre autres, ont déployé des efforts considérables non seulement pour assurer une plus grande place au français sur Internet, mais également pour assurer une connectivité plus grande.

Par exemple, les programmes Francocommunautés virtuelles et VolNet d'Industrie Canada font une large place aux communautés francophones.

Il reste néanmoins important de veiller à ce que les individus et les communautés puissent avoir un accès facile aux outils synchroniques et asynchroniques de l'apprentissage à distance. L'informatisation n'est-il pas en soi un projet éducatif global de première importance ? C'est la première ligne d'attaque dans la lutte contre l'info-pauvreté.

Vous conviendrez cependant avec moi que l'informatisation n'est que l'abécédaire du développement d'une vraie stratégie de formation à distance. Il faut au départ repenser la formation en fonction du support. Pour reprendre l'adage de McLuhan, le médium est le message. C'est donc dire que la formation sur les nouveaux supports technologiques ne saurait être simplement l'application d'un vernis électronique sur des cours existants.

Deuxième défi : les nouvelles ressources

Il faut en outre prévoir une nouvelle panoplie de ressources pédagogiques en faisant appel aux partenariats. Aux nouveaux marchés éducatifs de l'info-connaissance doivent correspondre de nouvelles structures, de nouveaux réseaux et de nouvelles alliances stratégiques pour la production et la diffusion des ressources en formation. Ajoutez à cela le besoin de formation du personnel enseignant aux nouvelles technologies et vous avez là un défi aussi important que le précédent.

Troisième défi : la récupération des ayants droit

La formation à distance, de par sa nature même, est plus individualisée, plus délocalisée. Elle exige donc une segmentation plus poussée des diverses clientèles, voire même la création de dossiers, de profils et de cheminements individuels.

Il y a quelques jours, je soulignais dans un autre contexte le principal défi de la prochaine décennie pour les enseignants francophones à l'extérieur du Québec. Il sera de réaliser pleinement le caractère réparateur des droits à l'instruction garantis à l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés.

Cette reconstruction de l'école française passe par la récupération des ayants droit, c'est-à dire tous les enfants dont au moins un parent, citoyen canadien, est de langue maternelle française.

Une telle récupération comporte évidemment de nombreux défis pédagogiques. Il faut d'abord adapter les programmes et trouver le moyen de mesurer les progrès. Il faut ensuite dépister très tôt les problèmes linguistiques avant qu'ils ne conduisent à des difficultés d'apprentissage, voire à un échec psychologique ou à un décrochage. Il faut enfin établir des partenariats pour assurer la formation des enseignants et des autres professionnels responsables de l'alphabétisation en français.

Il me semble que la formation à distance sera appelée à jouer un grand rôle dans ce domaine. Un réseautage intercommunautaire permettrait en fait de décupler les ressources. Il permettrait aussi, je crois, d'ouvrir des espaces de partage et d'échange avec une clientèle francophile intéressée à l'apprentissage du français en immersion ou dans des cours intensifs. Car la francophonie canadienne réseautée se doit d'être la plus large possible et d'inclure les francophiles de partout au pays, ceux-là même qui sont regroupés dans des initiatives comme Canadian Parents for French et French for the future.

Quatrième défi : l'interactivité

Le temps est sans doute venu de poser la question fondamentale de ce que sera l'enseignement à l'ère de l'interactivité. Est-ce que les différences entre la classe traditionnelle dans un établissement scolaire et la formation à distance ne s'estomperont pas à la faveur d'une largeur de bande de plus en plus grande ? Si le débat entourant ces questions n'est pas nouveau, il faut certes convenir qu'il demeure d'actualité.

Ces nouvelles capacités ne sont pas pour aujourd'hui, mais qui doute qu'elles seront disponibles dans un avenir prochain ? Des bases de données énormes se constituent, la vidéo sur demande et l'hypervidéo se développent rapidement. Il sera bientôt possible de télécharger le contenu de toute une bibliothèque en quelques minutes.

Cinquième défi : la transformation des rapports professeurs-étudiants

Nous assistons en même temps à un phénomène bien curieux. Les gens communiquent de plus en plus et se parlent de moins en moins. Aujourd'hui, même dans les universités plus « briques » que « cliques », les étudiants s'inscrivent, paient leurs frais de scolarité, vont chercher leurs notes de cours et transmettent leurs travaux par Internet. Certains d'entre eux communiquent plus souvent avec leurs professeurs par courriel qu'en personne. Les professeurs par ailleurs s'initient tranquillement aux programmes informatiques qui leur permettent de déceler les cas de plagiat électronique.

Il se pourrait bien que dans un tel univers électronique en pleine mutation professeurs et étudiants se sentent à l'avenir à la fois bien branchés et bien isolés. Sans dramatiser, je pose donc la question d'une aliénation possible. Comment allons-nous assurer le contact humain et le soutien pédagogique indispensables à la formation de personnes entières ? Comment allons-nous former de personnes ayant, comme dirait Montaigne, « la tête bien faite plutôt que bien pleine »? Nous n'avons pas encore la réponse à ce défi de taille.

Sixième défi : la fragilisation de la vie communautaire

La création d'une grande communauté francophone virtuelle ne soulève pas uniquement le problème de l'effritement des liens entre individus. Elle pose aussi le problème de la fragilisation de la vie communautaire en raison de l'affaiblissement des institutions traditionnelles. La lutte que nous menons par exemple pour l'hôpital Montfort en Ontario est le symbole même de l'importance de défendre, de consolider et d'élargir sur place les services qui sont essentiels à nos communautés.

La création de cette grande communauté virtuelle doit donc être non seulement l'occasion d'une prise de conscience de ce que nous avons en commun, mais également de ce qui fait la spécificité de chaque communauté francophone au Canada. C'est un combat pour un patrimoine commun et pour sa consolidation. C'est un projet de civilisation qui doit rassembler dans le respect des différences.

Dans le domaine de la formation à distance, cela veut dire que les partenariats qui s'établissent entre institutions doivent viser comme objectif ultime la consolidation de l'espace francophone canadien dans son ensemble. Cela se fera parfois au prix de devoir y sacrifier quelques-unes des ambitions particulières des établissements scolaires.

Septième défi : la francophonie internationale

Il y a lieu également de s'interroger sur la contribution qu'un grand réseau de formation à distance en langue française au Canada peut apporter à la Francophonie sur le plan international. Il ne fait aucun doute que l'utilisation efficace de la formation à distance peut aider à réduire l'écart nord-sud. C'est une question trop vaste pour aborder ici, mais qu'il me soit permis néanmoins de souligner au passage le travail remarquable qu'accomplit le Centre international pour le développement de l'inforoute en français ainsi que les pays et les institutions membres de la Francophonie dans cet important dossier.

Huitième défi : l'évaluation de la formation à distance

Enfin, l'évaluation de l'efficience et de l'efficacité de la formation à distance pose elle aussi un défi puisqu'elle doit permettre d'orienter l'enseignement de manière à répondre aux besoins de chaque clientèle. L'élaboration d'un tel programme permettra aux administrateurs de mieux cerner les forces et les faiblesses de cette formation tant sur le plan pédagogique, qu'économique et social.

Une des questions importantes d'une telle évaluation devrait être celle du recrutement et de la rétention des étudiants. Quelle est la clientèle d'aujourd'hui et quelle sera la clientèle de demain ? Quels sont ses besoins ? Quelle perception a-t-elle des services offerts ? Ces services répondent-ils à des normes de qualité précises ? Ces questions, on se les posait il y a dix ans, mais sans cette information de base constamment renouvelée la formation à distance risquera toujours d'être perçue comme un des parents pauvres du système d'éducation.

Voilà, chers collègues, les quelques réflexions que je voulais vous soumettre sur les défis de la formation à distance. Si quelques-uns de ces thèmes ont trouvé chez vous une certaine résonance, c'est que vous aviez déjà compris toute l'importance de courir de plus en plus vite.

Mais ce n'est pas assez de courir, il faut éviter de trébucher ou tomber dans les chausse trappes ou les pièges semés le long du parcours. Je me contenterai d'en évoquer quatre parmi les plus grossiers et les plus prévisibles.

Premier piège : le butinage

J'entends par là la tendance de vouloir faire un peu de tout en s'éparpillant et en oubliant l'importance d'élaborer une stratégie globale qui réponde aux nombreux besoins de développement économique et social des individus et des communautés.

Une telle stratégie doit être holistique et tenir compte du rôle de tous les intervenants en fixant des objectifs précis et mesurables pour chacun d'eux. Elle doit préparer la francophonie canadienne à être non seulement une société axée sur l'acquisition des nouveaux savoirs, mais aussi engagée dans la formation tout au long de la vie.

Dans la course à la mondialisation, la francophonie canadienne ne sortira en tête de peloton que si elle s'affirme par son excellence. Exceller, c'est d'abord s'organiser et s'entraîner.

Deuxième piège : l'instrumentalisation

Le développement d'Internet est devenu en partie un vaste effort de marchandisation de l'information. Il n'est donc pas étonnant que dans un climat de marchés libres, on assiste maintenant à des tentatives plus ou moins ouvertes de marchandiser l'éducation. Mais l'éducation, comme la culture, n'est pas au départ un produit commercial. C'est avant tout un patrimoine à développer et à transmettre. Il faudra donc être extrêmement vigilant afin d'écarter de l'univers de la formation à distance les approches trop purement mercantiles de la diffusion des connaissances.

Troisième piège : le réductionnisme

Les attraits incontournables de la technologie pour la formation à distance provoquent par moment de fortes tentatives de sacrifier le contenu des connaissances sur l'autel de la technologie. Tout comme le vérificateur d'orthographe de votre logiciel de traitement de texte ne remplacera jamais une bonne connaissance de la grammaire française, les plus habiles présentations infographiques d'un matériel pédagogique ne remplaceront ni l'enseignant, ni l'effort. Les connaissances n'ont pas à se soumettre à la technologie; la technologie doit être la servante du savoir.

Quatrième piège : le miroir aux alouettes

J'ai parlé tantôt du piège de la marchandisation de l'éducation, mais il y a un autre risque qui guette l'éducation. Grisés par la perspective de livrer des services éducatifs de qualité à moindre coût, certains spécialistes rêvent du jour où il sera possible de diminuer sensiblement les dépenses en infrastructure.

Assisterons-nous alors en éducation à la création de deux sociétés du savoir, l'une urbanisée, nantie et dotée d'établissements de briques et de mortier, l'autre régionale sous-financée et virtuelle ? Le fossé numérique entre anglophones et francophones risque-t-il de recréer des clivages basés cette fois sur l'aphabétisation informatique ?

Dans ces conditions, est-ce que les services éducatifs, comme les autres services essentiels, doivent rayonner d'institutions réelles ancrées dans les communautés qu'ils desservent. Un réseau virtuel efficace ne pourrait exister sans elles.

Je ne voudrais pas conclure par une note trop futuriste. Ce n'est pas mon but. En présentant quelques défis et quelques pièges qui se présentent sur le chemin de la formation à distance, j'ai voulu suggéré simplement que l'avenir est toujours composé d'occassions et de menaces. Mais l'avenir est surtout quelque chose qui peut être modelé et construit. L'avenir, c'est la page vierge de l'architecte de demain.

Ce colloque est un lieu de discussion et d'échange sur les besoins en éducation à distance. Vous serez appelés à formuler des recommendations pour orienter les actions futures du REFAD et des différents intervenants dans le milieu. Vous serez appelés à discuter des moyens de faire de la francophonie canadienne un terrain réel et virtuel de partage, d'entraide et de modernité en faisant une utilisation judicieuse des nouvelles technologies.

Si vous réussissez à courir de plus en vite, assez vite pour franchir ce vaste terrain d'avenir, vous aurez enfin le droit d'être à l'aise dans vos baskets.

Bon colloque ! Merci.