ARCHIVÉE - Vancouver, le 8 mars 2001

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Internet : lieu de collaboration linguistique

Allocution prononcée à l'occasion du
Colloque sur les études françaises, le multimédia et l'Internet


Madame Dyane Adam – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Mesdames, Messieurs
Chers amis,

Permettez-moi d'abord de remercier le Centre d'études francophones et le Département de français de l'université Simon Fraser de m'avoir invitée à prendre la parole aujourd'hui.

Il me fait particulièrement plaisir de m'adresser à vous sur un sujet qui m'intéresse au plus haut point et dont on parlera de plus en plus dans l'avenir, soit les questions relatives aux conséquences de l'Internet sur les études littéraires, les méthodes d'apprentissage des langues secondes et l'éducation de façon générale. J'ai travaillé pendant plus de douze ans dans des milieux universitaires bilingues où forcément les questions relatives au bilinguisme et à l'apprentissage des langues secondes et maternelles ont fait couler beaucoup d'encre. La venue de l'Internet ouvre de nouvelles possibilités d'apprentissage, mais aussi de nouveaux débats passionnés. Ces débats sont sans doute un élément de l'identité canadienne...

Vous le savez, le réseau Internet est désormais au coeur du développement économique, social et culturel, tant ici au Canada, que dans les autres pays développés. L'Internet est à la fois une encyclopédie universelle, un lieu de divertissement et une agora de communautés d'intérêts pour quelque 375 millions d'utilisateurs à travers le monde. Il est aussi devenu, bien entendu, un outil incontournable dans les universités, tant sur le plan de la recherche, qu'en ce qui concerne les nouvelles méthodes d'enseignement. Bref, l'impact d'Internet se voit presque partout et son effet est direct sur nos comportements et nos habitudes de travail.

Un de ces impacts se situe bien sûr au niveau de la langue parlée et écrite. À l'ère de l'Internet et de la révolution technologique, la maîtrise de la langue ou de langues est devenue essentielle dans un monde où nous sommes amenés à communiquer davantage et avec plus de personnes qu'auparavant. Comme l'indique une étude réalisée à la fin des années 1990 pour le compte de l'OCDE, 80  % des cadres et professionnels sont aujourd'hui appelés à rédiger une note de service ou une lettre une fois ou plus par semaine. C'est par ailleurs plus de 40  % des nouveaux emplois qui iront à ceux et celles qui savent bien lire et écrire, comparativement à moins du quart des emplois actuels.

L'importance croissante de la langue dans l'économie ne fait plus aucun doute. C'est aujourd'hui une affaire de gros sous et d'avantages concurrentiels. On estime par exemple que les coûts engendrés par les lacunes linguistiques des travailleurs sont de l'ordre de 225 milliards de dollars en productivité perdue seulement qu'aux États-Unis.

Au Canada, 43 % des travailleurs se situent aux niveaux les plus faibles de l'échelle de compréhension de textes. Ceci implique que ces personnes sont incapables d'intégrer, de comparer et de mettre en opposition de l'information trouvée dans des paragraphes ou des sections de texte. Il s'agit d'un problème certes préoccupant, surtout si l'on compare ce taux avec celui de la Suède par exemple, où il se situe à 28 %. Pour ces travailleurs qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue écrite, l'implantation d'un réseau intranet au sein de leur compagnie peut aussi avoir des conséquences malheureuses.

Nous sommes tous attachés à l'usage d'une langue française la plus parfaite possible. Je m'interroge cependant sur l'utilité des divers travaux tant en France, qu'au Canada qui visent à simplifier le français écrit. Un français « simplifié » favoriserait-il un plus grand usage du français sur les courriels et les forums de discussion sur l'Internet ? Ce corollaire avec ce que l'on appelle le « Plain English » permettrait-il au français de préserver son statut de langue véhiculaire internationale ? Voilà une question qui pourrait sans doute alimenter les débats de notre colloque.

Contrairement à la croyance dominante, ce n'est pas exclusivement au sein des industries des services que les compétences linguistiques sont importantes. Des recherches effectuées par une équipe de l'Université de la Californie à Berkeley ont ainsi permis d'établir que la demande en compétences linguistiques est plus élevée dans les entreprises américaines de haute technologie que dans les secteurs traditionnels.1

Il existe fort heureusement de nouveaux outils de traitement de la langue qui permettent d'améliorer la performance linguistique et dont les retombées seront de plus en plus grandes. Ces outils, vous les connaissez, sont les correcteurs orthographiques et grammaticaux, les aides à la rédaction en langue contrôlée, ainsi que les instruments offerts directement sur le Web comme les foires aux questions et les préposés virtuels à la clientèle.

Les industries de la langue développent par ailleurs des logiciels qui sont des outils de traitement de la langue dont la fonction est de permettre aux ordinateurs d'utiliser, comme l'être humain le fait, des langues comme le français et l'anglais parlé ou écrit.

En fait, les industries de la langue facilitent, accélèrent et bonifient la production d'information. Par exemple, les aides à la rédaction en langage contrôlé peuvent favoriser la production de textes plus faciles à lire, les traducteurs automatiques créent rapidement le premier jet de traduction et les « extracteurs de sens » résument rapidement d'une langue à l'autre les principaux concepts d'un texte.

Les industries de langue seront au coeur de la fluidité linguistique indispensable sur l'Internet et seront un passage obligé afin d'accélérer le développement du commerce électronique des trois-quarts de la population mondiale qui ne comprend pas l'anglais.

Lorsque nous considérons qu'il existe environ 700 logiciels de traitement de la langue en anglais contre seulement 350 en français, nous comprenons l'ampleur des défis qui nous font face. C'est pourquoi les universités canadiennes et le gouvernement du Canada doivent investir davantage dans le développement des industries de la langue, car les outils de productivité de la société du savoir en émergence ne parlent pas toujours la langue de l'utilisateur. À titre de Commissaire aux langues officielles, je crois, en effet, que le gouvernement du Canada a la responsabilité d'investir dans la création et l'usage des industries de la langue, car les outils linguistiques sont nécessaires afin de favoriser un plus grand usage de l'Internet par les francophones du Canada. Les minorités de langue française en situation minoritaire sont souvent de petites tailles et isolées. L'appropriation de l'Internet en français constitue un outil privilégié afin de favoriser le développement de ces communautés et la compréhension mutuelle des deux grandes communautés linguistiques du Canada.

Il importe de permettre aux francophones de communiquer dans leur langue avec l'ensemble des ordinateurs qui les entourent, d'adapter la machine à leurs besoins, à leurs préférences et à leurs aptitudes -- et non le contraire. En effet, comme le souligne le linguiste Florian Coulmas, « la machine ne peut être véritablement utile aux travailleurs que dans la mesure où nous lui enseignons à simuler et à comprendre la langue de ces derniers ».

Les internautes de langue française doivent s'approprier cette technologie. Il importe notamment de s'engager afin d'exiger du Registraire canadien des noms de domaine, l'utilisation de nouvelles normes qui permettent l'utilisation des accents et autres caractères français dans les noms de domaine sur Internet.

Il faut par ailleurs exiger la localisation des logiciels, c'est-à-dire le plus souvent les traduire et adapter de l'anglais au français. L'enjeu est important car la langue française doit garder sa capacité d'exprimer la modernité.

L'Office de la langue française du Québec fait à ce titre un travail remarquable. Elle suggère par exemple l'utilisation du mot clavardage au lieu de l'habituel « chat » et courriel au lieu de « email ». On évalue ainsi à 14 % la proportion de la terminologie informatique empruntée à l'anglais.

Dans cet univers virtuel qui abolit l'espace et le temps, les frontières linguistiques demeurent mais connaissent une certaine porosité. Comme francophones, nous naviguons du français à l'anglais et inversement, rapidement et sans difficulté.

Mais cette facilité représente aussi pour nous un défi. La langue française doit bénéficier d'une masse critique suffisante afin de favoriser une dynamique d'utilisation de l'Internet dans cette langue, et ce, non seulement aux niveaux des contenus, mais aussi des outils de navigation et de recherche.

Les contenus de langue française sont-ils adéquatement indexés et ainsi facilement repérables sur la Toile ? Un contenu électronique qui n'est pas indexé par Yahoo!, Altavista ou quelque autre outil de recherche n'existe pas dans les faits.

Le gouvernement du Canada doit stimuler l'innovation technologique, car les réglementations linguistiques et culturelles pour la préservation de la culture canadienne deviennent aussi efficaces que la ligne Maginot dans un contexte de mondialisation.

En somme, la dualité linguistique canadienne doit s'affirmer sur l'Internet et le gouvernement du Canada a un rôle à jouer à cet égard.

C'est pourquoi j'ai rendu publique à l'occasion du colloque INITI@TIVES 99 de l'Agence universitaire de la francophonie, une étude spéciale intitulée Le gouvernement du Canada et le français sur Internet. Cette étude constitue un appel pressant auprès du gouvernement du Canada afin qu'il prenne les initiatives visant à accroître les contenus et les services en français sur Internet et favoriser ainsi la constitution d'une masse critique d'information en français. Je vous ai apporté quelques copies de cette étude qui est également disponible sur le site Internet du Commissariat aux langues officielles.

Il importe que le Canada, joueur économique intégré à l'Amérique et attaché par ses langues officielles à l'Europe, fasse diligence afin de préserver la dualité linguistique canadienne. Le prochain Sommet des Amériques qui aura lieu dans la ville de Québec le mois prochain offre une occasion privilégiée afin que le Canada fasse valoir l'importance de la diversité linguistique et culturelle dans le contexte du projet de création d'une zone de libre-échange des Amériques, le ZLÉA. Un rapport récent du Conseil de la langue française du Québec intitulé : Les enjeux et les défis linguistiques de l'intégration des Amériques recommande notamment :

  • La tenue d'un Séminaire interaméricain sur la promotion des langues qui rassemblerait, dans le courant de l'année 2002, des représentants des principaux groupes linguistiques du continent afin de discuter des défis linguistiques et des mesures à prendre à l'échelle interaméricaine. (Recommandation 8)
  • La création d'un Réseau interaméricain pour la promotion des langues dans une Amérique intégrée, lequel serait consacré à la valorisation et au respect de la diversité linguistique dans le cadre du processus d'intégration des Amériques. (Recommandation 9)
  • Un Bureau interaméricain des langues ayant pour mandat de suivre l'évolution linguistique dans un contexte d'intégration et de proposer des mesures favorisant le respect, l'apprentissage et la diffusion des langues au sein des Amériques. (Recommandation 9)

Le marché de la francophonie sur Internet est plus grand qu'on y pense. Selon une étude rendue publique en février 2001 et réalisée dans le cadre de l'Année européenne des langues, plus d'un tiers des Européens parlent le français. Cette étude révèle que 35 % des Européens connaissent le français. Ils sont ainsi 16 % à déclarer que le français est leur langue maternelle et 19 % à dire qu'ils le pratiquent comme langue étrangère.

Vous le savez, le français représente moins de 2 % de l'ensemble de la toile. En fait, plus de 70  % des contenus sur la toile sont en anglais alors que seulement 10 % de la population mondiale parle cette langue.

En fait, les francophones du Canada, ainsi que de la francophonie internationale, doivent s'approprier ce puissant moyen de communication et de développement culturel et économique que représente Internet. Il importe également que le gouvernement du Canada investisse de façon importante afin de produire des contenus originaux et aussi traduire, numériser, et rendre Internet accessible en français grâce à la disponibilité d'outils linguistiques appropriés sur la Toile.

L'industrie du contenu deviendra la plus importante au monde, car elle soutient la communication électronique, le commerce électronique, les services publics, les médias électroniques et les activités financières.

Au niveau sociétal, le Canada connaîtrait également une mutation profonde d'ici 2005 lorsque la génération Y, les 9 à 12 ans, qui privilégie comme modèle d'accès à la connaissance les images écran, entrera sur le marché du travail dans un monde où seraient intégrés les produits réels et virtuels. Saviez-vous qu'en moyenne un enfant américain consacre 900 heures par an à l'école, 1 500 heures à la télévision mais 1 600 heures à l'ordinateur ? Il faudrait, dans pareil contexte, gagner aussi l'offensive des portails en ce qui a trait à la francophonie.

Conclusion

L'intelligence collective en émergence, fondée sur les communautés d'intérêts et transcendant les frontières, sera-t-elle multilingue alors que, selon un rapport de Computer Economics, la majorité des utilisateurs d'Internet ne seront pas des anglophones ?

Un pays est d'abord un lieu imaginaire, un imaginaire individuel composé de valeurs et d'attitudes, certes, mais aussi un imaginaire collectif fondé sur la culture. C'est à partir de l'imaginaire des gens que se créent les consensus nécessaires à la bonne marche de la société.

L'appropriation de l'Internet par les francophones exige, bien sûr, des investissements. À ceux qui refuseraient de les faire, je demande : quels investissements doivent être faits afin que nos enfants soient Canadiens ? Quelle valeur devons-nous attacher au fait d'être Canadienne et Canadien et de l'être encore dans cinquante ans ?


Notes

1 Hull, Glynda (1998), Changing Work, Changing Literacy? A study of Skill Requirements and Development in a Traditional and Restructured Workplace, s.l.. Description sommaire d'une étude menée à l'Université à Berkeley.