ARCHIVÉE - Ottawa, le 4 decembre 2003

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Langues officielles et immigration : complémentarité de la dualité et de la diversité

Notes pour une allocution Au Symposium sur les langues officielles en Ontario


Madame Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Mesdames et Messieurs,

Introduction

L'écrivain français et ancien conseiller de François Mitterrand, Jacques Attali, suggère dans son récent ouvrage, Le dictionnaire du 21e siècle, que ce siècle nouveau qui débute appartient au Canada. Un pays qui a décidé de ne pas suivre le modèle de l'État-nation, pour inclure des personnes de toutes les cultures et de tous les horizons dans son tissu social.

Ainsi, le Canada tend à reproduire chez lui un « microcosme » du monde, où toutes les cultures et toutes les langues sont représentées.

Dans cet esprit du respect et de l'appréciation des différences, je crois d'ailleurs que c'est la dualité linguistique qui a mis notre pays sur cette voie de développement originale. En effet, la négociation d'un compromis réussi entre l'anglais et le français a façonné notre constitution et nos institutions. Les Canadiens et les Canadiennes ont compris que pour respecter le droit des personnes, il faut également tenir compte des groupes auxquels ces personnes appartiennent.

Ainsi, le Canada a élargi la théorie des droits de l'homme pour y inclure la reconnaissance des groupes. Là où les institutions d'autres pays ne reconnaissent que les droits individuels, ne perçoivent qu'une masse d'individus isolés, le Canada contemple toute la richesse culturelle que le monde peut lui apporter.

En ce sens, la dualité linguistique est la source de la réalisation actuelle et future du multiculturalisme. C'est elle qui a permis de créer un cadre de vie qui attire les immigrants du monde entier.

En retour, l'immigration est un facteur positif pour le Canada. En effet, maintenir la stabilité sociale, économique et démographique du pays, malgré le vieillissement de la population, est l'un des grands défis auxquels le Canada doit faire face à l'heure actuelle. L'immigration est, à juste titre, au cœur de la solution de ces problèmes et un fondement de la prospérité économique du Canada. L'immigration répond aux besoins de la société canadienne tout comme le Canada répond aux besoins des immigrants.

Rappelons quelques statistiques qui recoupent l'immigration et les langues officielles. Quelque 200 000 personnes choisissent de s'établir au pays chaque année. Cependant, certaines communautés et régions du pays ne bénéficient pas équitablement des retombées de l'immigration. C'est notamment le cas des communautés francophones à travers le pays, y compris au Québec. Ces communautés ne réussissent à attirer qu'un quart du nombre d'immigrants correspondant à leur poids démographique.

À l'heure actuelle, les Canadiens et les Canadiennes de langue française ne peuvent tirer qu'une conclusion : l'immigration contribue à réduire leur poids démographique au sein de la population canadienne. Pourtant, l'immigration peut aussi être la clé de leur développement.

Alors que vous vous réunissez pour discuter des changements démographiques en Ontario et des plans sectoriels dans le cadre de l'entente Canada-Communautés, notamment en ce qui concerne l'immigration, je voudrais insister sur quelques points :

1. Le Cadre stratégique pour favoriser l'immigration au sein des communautés francophones en situation minoritaire;

2. les stratégies de recrutement actif des immigrants dans les communautés francophones;

3. la nécessité d'une concertation inter-ministérielle accrue;

4. les outils à notre disposition; et,

5. les perspectives d'avenir.

1. Le Cadre stratégique pour favoriser l'immigration1

En 2002, par le biais de deux études, j'avais recommandé au gouvernement fédéral d'établir des objectifs à long terme pour rectifier le déséquilibre linguistique dans l'immigration. J'avais aussi proposé une collaboration plus étroite avec les provinces. Le cadre stratégique développé par le ministère contient une cible démographique et prévoit une collaboration accrue entre les différents paliers gouvernementaux, ce qui répond en partie à mes recommandations. Cependant, il sera aussi essentiel d'établir des critères clairs afin d'en mesurer le succès. L'objectif d'augmenter à 4,4 % d'ici 2008 le nombre d'immigrants et immigrantes francophones à l'extérieur du Québec de même que les autres objectifs du cadre pourraient, par exemple, être évalués annuellement et par région.

J'avais également proposé d'établir un mécanisme de surveillance à long terme pour déterminer non seulement si plus d'immigrants et immigrantes sont attirés par les communautés francophones, mais aussi si ces dernières peuvent les retenir. Il faut faire en sorte que les déséquilibres à la fois entre régions et entre groupes linguistiques soient corrigés.

L'adoption de ce Cadre stratégique est un bel exemple de concertation et certainement un développement très encourageant. Ce qu'il faut maintenant, c'est passer à l'action et fournir les ressources nécessaires aux communautés pour qu'elles puissent accueillir et intégrer les nouveaux arrivants.

2. Recrutement actif

Passer à l'action signifie tout d'abord opérer un recrutement actif.

Premièrement, le recrutement actif commence à l'étranger. Il faut que la communauté soit attirante et qu'elle le fasse savoir. Il importe que les immigrants potentiels soient davantage mis au courant de la possibilité de s'établir dans des communautés francophones minoritaires et que ces communautés possèdent les ressources nécessaires pour établir un contact direct avec les immigrants et immigrantes avant leur arrivée au Canada. Il faudrait, entre autres, inciter ces communautés à participer activement au Programme des candidats d'une province, afin de soumettre le nom de candidats à l'immigration qui, en vertu de leur profil linguistique, pourraient devenir des membres productifs de la communauté. Par exemple, au Québec, la communauté juive entretient des liens avec l'Argentine pour informer les immigrants et immigrantes potentiels et les inviter à joindre la communauté. Elle a également mis sur pied, en partenariat avec le gouvernement du Québec, une infrastructure permettant de faciliter l'intégration des nouveaux arrivants, notamment en fournissant des cours de langue et des aides au logement et à l'emploi. Il s'agit d'un bel exemple de mobilisation de la communauté pour attirer des nouveaux membres.

Deuxièmement, il faut précisément que la communauté d'accueil soit en mesure de combler les besoins des immigrants dès leur arrivée, puis tout au long du processus d'établissement et d'intégration. À ce propos, la Société franco-manitobaine vient tout juste de créer un poste à temps plein pour pouvoir mieux gérer l'accueil des immigrants et immigrantes. Les ressources dont disposent les communautés minoritaires de langue officielle pour agir en tant que communautés d'accueil sont pour le moment très limitées. Il est essentiel qu'elles s'engagent à faire de l'immigration une réussite. Et pour ce faire, il faut des ressources. Cela suppose de se doter de stratégies et d'aller chercher de l'aide auprès des gouvernements provincial et fédéral, de façon à devenir des partenaires à part entière dans le processus d'établissement et d'intégration.

Enfin, pour être en mesure de contribuer pleinement à la communauté, il est crucial que les immigrants se sentent inclus dans l'identité collective de la communauté. Cette identité doit être suffisamment perméable. Pour ce faire, je préconise un dialogue plus poussé entre les nouveaux arrivants et les membres établis des communautés francophones minoritaires, afin de créer de nouvelles communautés, composées de personnes aux profils très différents. En prenant la langue française comme dénominateur commun, les communautés pourraient s'ouvrir tout en permettant à chaque groupe de conserver les aspects fondamentaux de ses origines. Dans cette optique, il y a deux semaines, la Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada a lancé une initiative intitulée « Vive la différence », qui vise un rapprochement entre les communautés francophones et les communautés ethnoculturelles, les francophiles et la majorité anglophone.

En effet, simplement inviter des immigrants et immigrantes à s'établir dans une communauté de langue officielle minoritaire n'est pas suffisant. Les nouveaux arrivants doivent être accueillis par les citoyens de la communauté et s'y intégrer. Une indication de la réussite de cette intégration serait que leurs enfants fréquentent les écoles de la communauté.

3. Un travail de concertation inter-ministérielle

D'après moi, un autre ingrédient essentiel à la réalisation des objectifs du Cadre stratégique est la concertation inter-ministérielle, à toutes les étapes du processus d'immigration : de la planification jusqu'à l'intégration, en passant par le recrutement et l'établissement. En effet, les ministères fédéraux doivent travailler ensemble pour fournir un contexte propice au recrutement des immigrants. Il s'agit :

  • pour le ministère des Affaires extérieures, d'assurer la disponibilité des tests et documents d'immigration en français à l'étranger;
  • pour le ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration, de veiller à ce que les agents d'immigration détiennent des renseignements sur les communautés minoritaires qui soient à jour.
  • On pourrait ainsi imaginer la mise en ligne d'un site Internet servant de recueil d'information et d'outil de communication entre les représentants des communautés, les agents d'immigration et les immigrants potentiels, disponible dans les deux langues officielles bien sûr;
  • pour les ministères du Patrimoine canadien et du Développement des Ressources humaines, de préparer adéquatement les immigrants au marché du travail, notamment en levant les restrictions qui empêchent certains arrivants d'exercer leur profession et de bénéficier d'une reconnaissance de leurs diplômes. À ce chapitre, les ministères doivent travailler avec les corporations professionnelles et les provinces, car le gouvernement fédéral n'a pas la compétence en ce domaine;
  • particulièrement pour les ministères responsables des Ressources humaines et de l'Immigration, de trouver des modalités de formation linguistique qui permettraient aux immigrants francophones de développer une meilleure connaissance de l'anglais tout en conservant leur lien avec la communauté francophone d'accueil.

Dans ce contexte, que peuvent faire les communautés?

À mon avis, pour attirer des immigrants, le rôle des communautés serait de mettre en place un plan de marketing semblable à ceux utilisés dans le tourisme. Il s'agit de faire connaître ses atouts tout en répondant aux besoins et préoccupations des immigrants.

Aussi, cette campagne de marketing doit s'appuyer sur l'identification du public cible à séduire : ce sont les immigrants et immigrantes francophones qui pourront trouver dans la communauté un cadre de vie agréable et contribuer à son développement. Elle doit aussi miser sur un message positif et attirant, qui met de l'avant la spécificité de la communauté et de la région, afin de susciter l'intérêt des immigrants.

Par exemple, j'ai souvent rencontré des Européens désireux de s'établir au Canada. J'étais à chaque fois très étonnée de voir que ce qui les attire chez nous, ce sont les « grands espaces ». Pourtant ils finissent habituellement par s'installer dans les centres urbains, principalement pour des raisons économiques et parce qu'ils ne savent pas où aller ailleurs. Nous devons épauler les immigrants et les aiguiller vers les régions en répondant à la fois à leurs besoins économiques et au désir profond qui les amène chez nous.

Des mesures très simples peuvent déjà avoir un fort impact promotionnel. Un exemple : la Division scolaire franco-manitobaine et la Société franco-manitobaine ont produit conjointement une carte à l'intention des nouveaux immigrants pour les aider dans leur recherche d'un logement permanent. Cette carte trace les itinéraires d'autobus pour les écoles francophones. L'idée est simple : avant de signer un bail, les familles des arrivants francophones pourront savoir si leurs enfants seront en mesure de fréquenter facilement une école francophone dans leur quartier. Il s'agit là d'un excellent service qui fonctionne dans les deux sens : les enfants peuvent continuer leur formation scolaire en français et une importante institution de la communauté francophone gagne une famille.

Comme dans le tourisme, il faut suggérer aux immigrants des endroits pour s'établir en insistant sur les richesses locales et la disponibilité des services dont ils ont besoin.

Au printemps, j'ai visité l'école secondaire Étienne-Brûlé de Toronto dans le cadre d'un atelier communautaire et d'une cérémonie de citoyenneté. Cette école francophone regroupe des jeunes du monde entier, qui étudient ensemble en français, bien que 20 langues maternelles différentes y étaient représentées.

Lors de la cérémonie, un étudiant en 12e année a souhaité la bienvenue aux immigrants qui devenaient des citoyens canadiens. Voici ce qu'il avait à dire à propos de son école et du Canada :

En 1988, ma famille et moi avons quitté l'Iran afin de commencer une vie plus paisible au Canada. (…) [Au Canada] j'ai eu l'occasion de m'instruire en français et en anglais sans pour cela négliger ma langue maternelle, le perse, ainsi que ma foi. Ce qui m'étonna particulièrement dans ce pays, dès mon arrivée, fut le respect que chacun démontrait aux nouveaux immigrants. Loin d'être superficielle, cette attitude était très sincère.

C'est ça la diversité du Canada d'aujourd'hui. Ces enfants de la diversité, qui apprennent en français dans la métropole anglophone du pays, sont une image puissante et inspirante pour toutes les communautés ethnoculturelles.

4. Les outils à disposition

Il nous faut donc profiter du mouvement actuel en faveur de l'équité linguistique au Canada. Il y a eu le Plan d'action pour les langues officielles qui cherche à augmenter le caractère bilingue de notre pays. Il y a eu la nouvelle loi sur l'immigration qui contient des clauses sur la préservation des communautés linguistiques minoritaires, dont le règlement afférant accorde une plus grande importance à la connaissance des langues officielles dans l'évaluation du dossier des immigrants et immigrantes. Pas moins que 24 des 65 points requis pour être accepté comme immigrant au Canada peuvent provenir de la connaissance de nos langues officielles. Nous avons maintenant le Cadre stratégique pour favoriser l'immigration au sein des communautés francophones en milieu minoritaire et vous allez vous-mêmes élaborer des plans d'action pour faire en sorte que chaque région tire des bénéfices de l'immigration. Alors mettez-y toutes vos énergies et utilisez ces outils pour que d'ici 10 ans on arrive à attirer une proportion suffisante d'immigrants et d'immigrantes dans les communautés. Il s'agit de concerter l'utilisation de ces divers outils entre ministères, entre gouvernements et entre communautés, pour faire naître des initiatives régionales innovatrices et efficaces.

5. Perspectives d'avenir

Tout comme nos ancêtres ont créé une approche originale du contrat social, qui confère des droits aux collectivités et qui respecte et valorise les différences, une des sources de nos valeurs d'égalité linguistique et de diversité culturelle, c'est à vous de créer aujourd'hui une approche originale de l'immigration et de l'intégration, qui puisse profiter à toutes les régions du pays.

En Ontario, la proportion d'immigrants chez les francophones a grimpé de plus de 12 000 personnes en 5 ans. Près de 12 p. 100 des Francophones de la province, soit plus de 61 000 personnes, sont nées à l'étranger2.

Ces chiffres montrent que l'idée d'attirer des immigrants et immigrantes francophones dans les communautés minoritaires est raisonnable et réalisable. Il suffit de s'en donner les moyens. Comme je l'ai mentionné en introduction, c'est la dualité linguistique qui est à l'origine de notre capacité à intégrer des nouveaux arrivants au Canada. Se couper de la richesse de la dualité, c'est nous empêcher de réussir l'intégration de la diversité. L'avenir appartient aux collectivités ouvertes qui accueillent tous ceux qui veulent s'y associer. Il n'est pas nécessaire d'être né francophone ou anglophone pour faire partie des espaces francophones ou anglophones du Canada. Ils sont ouverts à tous.

Je vous remercie et je vous souhaite un excellent symposium.


Notes

1 Gouvernement du Canada, Cadre stratégique pour favoriser l'immigration au sein des communautés francophones en situation minoritaire, Citoyenneté et Immigration Canada et Patrimoine canadien, 2003.

2 William Floch, Diversité et langues officielles au Canada, 2001, présentation au Colloque Perspectives canadiennes et françaises sur la diversité, 16 octobre 2003.