ARCHIVÉE - Ottawa, le 4 mai 2006

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Dualité linguistique et inclusion sociale : puiser à plusieurs sources

Notes pour une allocution au Sommet international pour l’alliance
en faveur de l’inclusion sociale


Dyane Adam - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Mesdames, Messieurs,

Je suis particulièrement honorée de pouvoir participer à ce Sommet international pour l’alliance en faveur de l’inclusion sociale.

Je suis heureuse de pouvoir saluer le travail de toutes celles et de tous ceux qui travaillent sans relâche pour réaliser un grand projet, celui d’une société plus juste, fondée sur l’inclusion et le respect. C’est là toute la portée de la Déclaration de Montréal sur la déficience intellectuelle.

La bonne gouvernance d’un pays, ce n’est pas simplement de garantir à tous et à toutes des droits et des libertés. En fait, nous ne sommes vraiment libres que si nous travaillons ensemble pour le bien de tous. Ce qui rassemble nos citoyennes et nos citoyens, ce qui fait leur solidarité profonde, c’est avant tout la promotion de l’égalité de chances.

C’est pourquoi, par exemple, le Canada estime que sa dualité linguistique et son engagement à favoriser l’épanouissement des minorités francophones et anglophones sont de puissants moteurs d’inclusion sociale. Il n’y a rien en soi de très extraordinaire dans cette vision, mais c’est un projet d’avenir qui a quand même mis longtemps à germer et à fleurir dans le riche terreau de nos valeurs. Et le Canada a compris qu’il ne peut construire dans l’avenir une société équitable et pluraliste s’il ne parvient pas à assurer, aujourd’hui, l’équité linguistique.

Vous devez quand même vous demander pourquoi je viens vous parler de dualité linguistique canadienne dans un sommet sur l’inclusion sociale. Après tout, je ne pratique plus la psychologie clinique depuis un bon moment. Par contre, je constate qu’il existe des points communs assez forts entre mon travail actuel et le vôtre, particulièrement dans le cadre de cet événement qui réunit des gens de différentes traditions dans le domaine de l’inclusion sociale.

Langues, identités, cultures et valeurs, voilà autant de mots pluriels qui se trouvent aujourd’hui au cœur de mon travail de commissaire aux langues officielles. Comme plusieurs parmi vous le savent, le cadre législatif qui gouverne mon action en tant qu’ombudsman linguistique est la Loi sur les langues officielles. Cette loi, qui proclame l’égalité de statut du français et de l’anglais dans toutes les institutions fédérales, propose en fait un partenariat inclusif entre les Canadiens et les Canadiennes de langue française et de langue anglaise.

Le gouvernement fédéral fonctionne dans les deux langues, et les provinces sont encouragées à offrir des services publics dans la langue de la minorité, là où le nombre le justifie. Bref, la Loi a comme visée principale de donner aux communautés de langue officielle en situation minoritaire des choix réels et réalisables en matière de croissance et de développement.

La nature de ma fonction peut se résumer en quelques mots : être un agent de changement. Comme vous d’ailleurs. Et c’est en puisant dans mon expérience en tant qu’agent de changement que je me permettrai de vous offrir aujourd’hui quelques réflexions sur la dynamique particulière des communautés de langue officielle dans le domaine de l’inclusion sociale. Je poursuivrai en soulignant l’importance de créer une synergie entre les approches européennes et nord-américaines dans le domaine.

Mais avant d’aborder ces thèmes, j’aimerais bifurquer un moment pour faire un petit éloge de Montréal. Vous comprendrez bien vite pourquoi.

Montréal, lieu de dialogue

Vous n’avez qu’à jeter un regard autour de vous quand vous vous promenez dans les rues de cette ville pour être frappés par son originalité sur le plan linguistique et culturel. D’abord, c’est la deuxième ville francophone en importance dans le monde. Ce qui saute également aux yeux, c’est que Montréal est une ville moderne et plurielle où langues, cultures et valeurs se côtoient au quotidien.

Montréal, la ville aux cent cloches, est le reflet de la diversité croissante de la société canadienne. C’est un carrefour cosmopolite où l’Europe, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique se rencontrent et où la Francophonie et le monde anglophone font connaissance. Bref, cette métropole est un des hauts lieux du dialogue interculturel qui doit animer toute société postmoderne.

Montréal est la ville qui compte le plus grand nombre de travailleurs et d’étudiants bilingues au Canada, avec un taux supérieur à 50 %. C’est également à Montréal que l’on retrouve la plus forte concentration en Amérique de personnes parlant au moins trois langues. Selon les données du recensement de 2001, un peu plus de la moitié des allophones du Québec se déclarent trilingues. Cette diversité linguistique et culturelle foisonnante laisse présager l’émergence de nouvelles identités, des identités pour ainsi dire « additives » et inclusives, faites de reconnaissance et de respect mutuel.

Quelles leçons devons-nous tirer de la situation actuelle de Montréal?

Le philosophe Charles Taylor, un Montréalais autant de cœur que de conviction, dans son ouvrage Grandeur et misère de la modernité, nous invite justement à réfléchir sur le sens profond d’une reconnaissance véritable des différences. Je cite :

Pour nous entendre sur une reconnaissance réciproque des différences — autrement dit, sur la valeur égale des différentes identités — il faut partager plus que la croyance en ce principe d’égalité; nous devons aussi partager des normes en fonction desquelles les identités en question peuvent mesurer leur égalité. Il doit y avoir un accord fondamental sur les valeurs sans quoi le principe formel d’égalité sera vide ou truqué1.

En d’autres termes, la création d’un réel sentiment de sécurité ou d’inclusion dans notre société dépend de l’affirmation de la valeur intrinsèque de chaque individu, quelles que soient ses origines, ses forces ou ses faiblesses.

Bref, il est extrêmement dommageable, sur le plan sociétal, d’exclure des individus et des groupes pour des raisons spécieuses liées à la langue ou à la culture. Le mieux serait de promouvoir la compréhension et les accommodements nécessaires à une pleine et généreuse intégration.

Cela est également vrai pour ce qui est des personnes atteintes d’une déficience physique ou intellectuelle. Ce qu’il faut, c’est de pouvoir créer pour ces personnes les conditions d’un vrai choix de vie.

Tenir compte des différences

Je vous disais il y a quelques instants, que mon rôle fondamental était d’être un agent de changement, de favoriser l’inclusion, voire l’épanouissement, des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Votre objectif est de promouvoir l’inclusion d’une minorité importante et défavorisée.

En fait, les membres des communautés de langue officielle qui sont atteints d’une déficience se trouvent souvent doublement minorisés, car même les services de santé de base ne sont pas toujours disponibles dans leur langue. Pour assurer des services de qualité dans ce domaine, les organismes doivent être en mesure de reconnaître et de suivre leur clientèle minoritaire et doivent pouvoir offrir des services comparables – mais pas nécessairement identiques – à ceux offerts à la majorité. Comme l’a souligné la Cour suprême du Canada dans une décision phare, « le respect des différences » est « l’essence d’une véritable égalité »2.

Également, il faut s’interroger davantage sur les modèles de prestation de services aux groupes cibles. Par exemple, les normes et les approches d’un programme peuvent différer selon qu’il est offert en français ou anglais, ou qu’il s’adresse à des groupes particuliers, tels les Autochtones. Nous avons besoin de recherches plus pointues sur cette question afin d’élaborer des modèles qui soient réellement adaptés aux besoins linguistiques et culturels des diverses clientèles.

L’important, c’est de se donner des modèles qui soient adaptés le mieux possible aux besoins et aux situations particulières des clientèles visées. Cela suppose, bien sûr, un plan de recherche bien structuré et axé sur des résultats concrets, l’établissement de liens étroits et dynamiques avec les partenaires sociaux et les professionnels et, enfin, la coordination et le partage efficace de l’information.

Pour prendre un exemple, dans la région d’Ottawa – mais je parie que ce pourrait être n’importe où ailleurs – l’un des outils d’intégration sociale qui est favorisé pour certaines clientèles est celui du « club house », où la clientèle et les intervenants se rencontrent régulièrement. On remarque que ce modèle est peu populaire auprès des francophones. Est-ce parce que les bénéficiaires hésitent à fréquenter un endroit qu’ils savent fonctionner principalement dans leur langue seconde? Est-ce que des raisons culturelles ou démographiques font que ce modèle est moins attrayant pour les francophones? Les intervenantes et les intervenants sur le terrain ont leurs hypothèses, mais soulignent la nécessité d’entreprendre des recherches sur le sujet.

De son côté, mon conjoint est psychiatre consultant dans deux centres de réadaptation ici à Montréal. Il ne cesse de s’étonner des différences importantes dans l’organisation des services entre les réseaux anglophone et francophone de la ville. Par exemple, le secteur francophone met fortement l’accent sur la planification et un large éventail de politiques de prestation des services, alors que le réseau anglophone s’articule plutôt autour d’une politique générale. Chacune des deux approches répond adéquatement aux besoins de la population, et, dans une ville comme Montréal, elles se côtoient et s’influencent.

Dans ce contexte, je trouve stimulant l’idée de créer un observatoire de l’inclusion sociale. J’espère qu’il aidera à arrimer les divers univers de pensée qui animent le milieu de la recherche et des pratiques en inclusion sociale.

Dans mon autre vie, celle où j’œuvrais comme psychologue clinicienne, j’ai eu la chance de faire ma maîtrise et mon doctorat à l’Université d’Ottawa, une université bilingue où j’ai été exposée à deux grands courants de la psychologie moderne, l’un venant de la Francophonie et l’autre du monde anglophone. À titre d’exemple, la psychologie du développement humain dans le monde francophone était à cette époque largement tournée vers les travaux de psychologie cognitive de Jean Piaget. Or, ces travaux commençaient à peine à se faire connaître aux États-Unis.

Cette expérience a été une occasion rare et combien enrichissante de puiser à plus d’une source, d’apprendre à aborder un phénomène de plusieurs angles différents. J’espère qu’un tel observatoire, ou tout au moins d’autres rencontres semblables à celles-ci, remplira un peu la même fonction. En recherche et en sciences, on gagne à faire place à la diversité.

Conclusion

Vous aurez donc compris mon message… D’une part, vous inciter à entreprendre davantage de recherches sur la dynamique de l’inclusion sociale dans le cadre des collectivités de langue officielle d’ici et d’ailleurs. D’autre part, vous encourager à surmonter les barrières linguistiques et à créer une véritable synergie d’approches et de pratiques dans le domaine de l’inclusion sociale.

Je vous invite donc à vous laisser inspirer par l’atmosphère de Montréal, une ville qui doit beaucoup de sa prospérité actuelle, sans parler de son charme, à son amalgame unique de cultures et de courants d’idées.

Bon Sommet. Merci.


1Charles Taylor, Grandeur et misère de la modernité, Montréal, Bellarmin, 1992, p. 70.

2 Andrews c. Law society of British Columbia , [1989] 1 S. C. R. 143, p. 168-169.