ARCHIVÉE - Montréal, le 29 février 2008

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L’adaptation des communautés d’expression anglaise du Québec
à un nouveau contexte social

Notes d’allocution pour la conférence intitulée « La revitalisation de la communauté : tendances et perspectives d’avenir pour les membres des diverses communautés d’expression anglaise du Québec »


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Messieurs les Députés, Monsieur le Secrétaire Parlementaire, Monsieur le Vice-Recteur, Monsieur Bourhis, Monsieur l’ancien Commissaire, chers collègues, bonsoir.

Je remercie le comité organisateur de m’avoir invité. Je suis ravi que l’Université de Montréal ait choisi de s’impliquer si activement à cette conférence et à la question de la revitalisation des communautés d’expression anglaise du Québec.

Il s’agit d’une mesure très positive : si une telle conférence avait été organisée dans les années 1960, lorsque j’arrivais à l’Université de Montréal, cela aurait provoqué des fous rires – ou une manifestation.

J’aime beaucoup ces occasions de retrouver de vieilles connaissances et de voir de nouveaux visages. Je suis toujours très attaché à votre collectivité. Et si je peux contribuer aussi à cet important débat, tant mieux!

La revitalisation des collectivités est un thème qui colle parfaitement à cette conférence. Non pas parce que la communauté d’expression anglaise manque d’énergie – bien des signes attestent au contraire que c’est une force au Québec – mais parce qu’il faut affronter le changement. Il faut insuffler une nouvelle énergie dans des domaines fondamentaux. La société québécoise a connu une transformation rapide depuis 50 ans, et la communauté d’expression anglaise s’y est adaptée. Aujourd’hui, elle doit tenir compte de défis nouveaux, sur les plans démographique et social.  

Le nouveau contexte social

Ce serait un euphémisme de dire que le débat sur la langue au Québec a été relancé au cours des 15 derniers mois. Il n’y a guère que les récentes victoires successives du Canadien qui ont réussi à remplacer la question de la langue à la une des quotidiens de Montréal.

J’aime les débats sur les questions importantes. Je m’intéresse à l’échange constructif de points de vue sur la question fondamentale de la langue, aussi bien au Québec que dans le reste du Canada. Le problème ne se règlera pas tout seul, et il serait dangereux de fermer les yeux.

Mais la façon dont ce débat s’est déroulé depuis 15 mois au Québec n’est pas toujours constructive. Entre les appels à des lois linguistiques plus strictes et les interrogations philosophiques sur le sens du « nous », les politiciens du Québec semblent mal à l’aise devant la récente succession de tumultes linguistiques. Même les déclarations les plus terre à terre sur l’utilité de parler plus d’une langue ont déclenché des tempêtes médiatiques qui durent des jours. 

Toute cette histoire a tout de même un bon côté, soit le décalage entre le débat public – d’où transpirent parfois l’acrimonie et la rancune – et la façon dont les Québécois de divers groupes linguistiques entrent vraiment en contact les uns avec les autres.

Or, ce débat intervient à un moment où la communauté d’expression anglaise doit relever un tout nouvel éventail de défis sur les plans démographique, culturel et économique. Vous avez suffisamment de problèmes à régler, sans qu’on change les règles en milieu de course.

À mon humble avis, le climat social actuel peut être décourageant, mais il ouvre la porte au dialogue et à la coopération. Le fait que votre communauté soit plus que jamais engagée et active dans la société québécoise constitue un atout certain.

Pendant les audiences de la Commission Bouchard-Taylor, j’ai été frappé par le nombre de membres de votre communauté qui se sont levés et se sont adressés aux personnes présentes dans l’une ou l’autre des deux langues officielles. Ces gens parlaient en tant que Québécois, ils participaient à part entière au débat sur l’identité et ne s’en excluaient pas. C’est ainsi que la communauté d’expression anglaise surmontera ses défis : elle doit les aborder en tenant compte de l’avenir du Québec.

Vous y êtes parvenu dans le passé. L’histoire récente de la communauté anglo–québécoise est véritablement exemplaire en matière d’adaptation à un nouvel environnement sociolinguistique. 

Les Anglo-Québécois ont accepté depuis longtemps l’objectif global de la Charte de la langue française. Vous défendez vos droits lorsque c’est nécessaire, mais vous jouez la carte de l’adaptation et non celle de la confrontation.

Peu de Québécois francophones se rendent compte que le mouvement d’immersion en français est né dans le système scolaire anglophone du Québec vers le milieu des années 1960. La minorité anglophone a mis à contribution son système d’éducation pour veiller à ce que ses membres puissent continuer à fonctionner et à contribuer à cette société en évolution. J’ajouterai que les premiers programmes d’immersion en français n’ont pas seulement marqué le début d’un très important phénomène dans les réseaux d’éducation au Canada ; ils ont également prouvé que la communauté d’expression anglaise était dynamique et capable de s’adapter. 

Et vous faites encore des efforts en matière de langue pour faire partie intégrante de la société québécoise. Comme l’a fait observer Patricia Lamarre, professeure à l’Université de Montréal1, les commissions scolaires anglophones du Québec continuent de trouver des moyens novateurs d’enseigner le français. Grâce à toutes sortes de programmes, la grande majorité des élèves des écoles anglophones consacrent plus de temps à l’apprentissage du français que ne l’exige le ministère de l’Éducation du Québec.

Les données du dernier recensement nous permettent de constater les résultats de ces programmes, puisque 69 p. 100 des Anglo-Québécois peuvent converser en français. C’est beaucoup plus que le taux moyen de bilinguisme enregistré en Europe, qui se situe à 50 p. 100. En fait, le taux de bilinguisme des Anglo-Québécois est comparable à celui de nombreux pays reconnus pour leur multiculturalisme, comme la Belgique, et il dépasse largement celui de la France ou du Royaume‑Uni2. Le taux de bilingue chez les jeunes anglo-québécois est supérieur à 80 p. 100.

Votre communauté n’obtient pas suffisamment de reconnaissance à cet égard. Les Québécois francophones doivent se rendre compte que l’image des Anglophones unilingues et hostiles de l’ouest de l’île de Montréal, une image véhiculée par certains chroniqueurs et animateurs de lignes ouvertes à la radio, est un mythe désuet. De nos jours, votre communauté est bilingue, bien intégrée et très diverse. Elle s’intéresse à la vitalité du français au Québec : d’où la nomination de madame Sylvia Martin‑Laforge Conseil supérieur de la langue française.

Cela se traduit dans la population québécoise de langue française, qui est également largement bilingue et multilingue. J’ai dit et répété que les politiques linguistiques du Canada n’ont pas pour objectif d’obliger tous les Canadiens à être bilingues. Cependant, on ne s’étonne pas que des gens se rendent compte que le fait de pouvoir communiquer dans d’autres langues ouvre de nombreuses portes et qu’ils en profitent. Dans des sociétés comme la nôtre, où il y a tant à partager avec le monde, le bilinguisme est un atout majeur et non une menace culturelle.

De la même façon, une forte minorité anglophone est un atout pour le Québec. Les Anglo-Québécois continuent d’apporter beaucoup à la société québécoise, qu’il soit question des arts, des sciences, de l’économie ou des services publics. On n’a qu’à penser aux importantes institutions communautaires instaurées par votre communauté, dont certaines ont marqué l’histoire du Québec et du Canada.

Les communautés d’expression anglaise du Québec affrontent un défi démographique particulier. La génération plus âgée vivait et travaillait au Québec à une époque où il n’était pas nécessaire de parler français pour y arriver.

Maintenant que cette génération ne fait plus partie du marché du travail, ses membres sont vulnérables et nécessitent des services sociaux et de soins de santé – à une époque où ils ne sont pas toujours disponibles en anglais.

Malgré le vieillissement de la population québécoise, la communauté d’expression anglaise continue d’accueillir plus de 100 000 personnes dans ses 350 écoles et centres d’apprentissage pour adultes. Vos écoles sont d’importants centres d’innovation qui contribuent à la vitalité de la communauté, des centres qui savent tirer parti de toute la richesse culturelle et linguistique du Québec. 

Les universités McGill, Concordia et Bishop, comme bien d’autres institutions publiques, représentent également la contribution de votre communauté au développement de la société québécoise. Le Centaur Theatre, le Blue Metropolis et la Quebec Writers’ Federation constituent des instruments de diffusion de la culture pour l’ensemble des Québécois. La communauté d’expression anglaise a créé ces institutions : elle ne les a pas reçues en cadeau. Dans le feu du débat sur la langue, on oublie souvent ce détail.

La vitalité de ces institutions en fait des pépinières naturelles pour les dirigeants communautaires, quoique certains viennent des conseils municipaux. Je suis heureux de voir que bon nombre d’entre eux sont rassemblés au sein du Quebec Community Groups Network (QCGN) revitalisé. Les défis à relever en ce moment sont trop complexes pour qu’on s’y attaque chacun de son côté. Il faut un effort concerté des divers éléments de la collectivité. 

Je dirais également que la contribution de la communauté d’expression anglaise se manifeste par des voies plus discrètes. Par exemple, cette communauté a toujours tiré parti de la diversité. Des vagues successives de nouveaux arrivants qui ont adopté l’anglais comme première langue officielle au Canada ont trouvé soutien et débouchés au sein de votre communauté. Cette diversification a contribué à l’émergence de Montréal comme l’une des grandes cités multiculturelles et bilingues du monde, qui a son caractère propre. Comme le dit l’Executive Travel Magazine, les Montréalais ne cherchent pas seulement à vivre : ils perfectionnent l’art de bien vivre3.

La communauté d’expression anglaise de demain

Il ne fait aucun doute dans mon esprit que la communauté d’expression anglaise continuera d’imprimer sa marque dans la société québécoise et canadienne. Je fais plus qu’un acte de foi. Je reconnais ainsi qu’elle a tous les atouts nécessaires pour relever les défis qui se présentent. J’exprime aussi ma confiance dans l’ingéniosité des jeunes.

La scène de la musique indépendante est un bon exemple. Sam Roberts, Arcade Fire, The Dears, Besnard Lakes, Rufus Wainwright – ils exemplifient la vitalité culturelle qui existe à Montréal. Certains de ces musiciens viennent de Montréal, d’autres y sont déménagés à cause de cette vitalité.

Les identités complexes sont fréquentes de nos jours, notamment dans les communautés de langue officielle du Canada. Toutefois, à mesure que les jeunes prendront leur place dans le monde, la langue demeurera un élément central de l’identité individuelle et collective.

Comme je l’ai déjà dit, 80 p. 100 des jeunes de votre communauté sont bilingues. C’est certainement le signe que les jeunes générations n’ont pas l’intention d’émigrer massivement à Toronto.

Ils pourraient cependant songer à s’installer à Montréal, une tendance qui ne touche pas seulement les Anglo-Québécois. L’urbanisation est un phénomène mondial. Cependant, on peut prendre des mesures – et on devrait le faire – pour atténuer les répercussions de cette tendance sur les petites collectivités de la province, qui ont à la fois une histoire riche et un potentiel exceptionnel. Je suis heureux de voir que le QCGN en ait parlé dans sa présentation à Bernard Lord4, qui est chargé de conseiller le gouvernement sur le renouvellement du Plan d’action pour les langues officielles. La mise au point d’un système d’éducation utilisant les technologies de vidéoconférences et de téléapprentissage peut certainement faciliter les choses.

Beaucoup d’entre vous m’ont dit que l’avenir passe par les possibilités offertes aux jeunes dans leurs collectivités locales. La jeunesse est considérée par vos collectivités comme une priorité dans les trois études de cas que nous avons entamées dans la Basse‑Côte-Nord, dans les Cantons de l’Est et à Québec. Nous avons procédé à des études semblables dans les collectivités francophones de l’ensemble du pays. Les résultats ont aidées ces dernières à mieux cibler les activités de développement communautaire. Cet été, nous publierons les résultats des études de cas effectuées dans les collectivités d’expression anglaise du Québec. J’espère que vous les trouverez tout aussi utiles.

Nos études nous ont permis de constater le lien qui existe entre les membres de la collectivité et leurs institutions. La vitalité des institutions est un facteur important de la vitalité de la collectivité. Nous savons par expérience que le développement et le maintien de la capacité des institutions est un élément important du développement communautaire. J’espère que le renouvellement du Plan d’action pour les langues officielles aidera les collectivités à accroître la capacité de leurs institutions, autant que la première version du Plan a permis de faire des progrès dans les soins de santé offerts aux Québécois de langue anglaise, par exemple. 

Je note la présence de Carmen Lambert de l’Université McGill qui a contribué au projet de soins de santé afin d’assurer qu’il soit bien adapté aux besoins des communautés d’expression anglaise du Québec.

Le gouvernement fédéral doit demeurer un partenaire important du développement communautaire. Toutefois, il ne doit pas agir en vase clos. Les progrès sont souvent le fruit de la collaboration entre diverses administrations gouvernementales et des leçons tirées de l’expérience des autres.

Dans le même ordre d’idées, les institutions fédérales doivent collaborer avec le gouvernement du Québec pour réaliser des projets avec la communauté d’expression anglaise. La concertation qui a permis d’offrir des services de santé peut servir de modèle dans d’autres secteurs.

Les avantages de la coopération s’appliquent également à la communication avec les collectivités de langue française. À Winnipeg, un centre multiservices francophone a été créé en collaboration avec le gouvernement fédéral, le gouvernement provincial et l’administration municipale pour offrir toutes sortes de services sous un même toit. Les collectivités de langue officielle en situation minoritaire, francophones et anglophones, se rendent compte aujourd’hui de l’importance de ces partenariats pour leur vitalité.

Il ne faut pas s’arrêter là alors qu’on se trouve sur la bonne voie. J’invite les deux communautés à jeter des ponts entre elles et à travailler ensemble. Vous verrez très vite à quel point vous pouvez vous aider. Comme je l’ai dit plus tôt, la jeunesse est une priorité pour les communautés anglophones en situation minoritaire. Ne pourrait-on pas créer des liens plus étroits avec les universités et d’autres institutions des collectivités francophones en situation minoritaire pour accroître leur accès à l’éducation et aux ressources culturelles? En accueillant des jeunes francophones dans votre collectivité, ces derniers pourront également profiter de l’expérience.

Conclusion

La communauté d’expression anglaise du Québec continue d’être au premier plan du dialogue sur la dualité linguistique. Vos jeunes sont les plus bilingues au pays. Votre culture continue de s’épanouir et de produire des artistes et des auteurs de renommée internationale. Vos établissements d’enseignement existent encore et s’épanouissent, attirant des étudiants de partout, au pays comme à l’étranger.

Et pourtant, il faut travailler pour continuer sur cette lancée.

Vous pouvez compter sur moi en tout temps.

Je vous remercie de votre attention.


1 Lamarre, Patricia, « L’enseignement du français dans le réseau scolaire anglophone : à la recherche du bilinguisme », dans Le français au Québec : les nouveaux défis, Éditions Fides, 2005, p. 553 à 568.

2 Commission européenne, Eurobaromètre spécial 237- Vague 63.4. Soixante et onze pour cent des répondants de la Belgique ont déclaré qu’ils peuvent « participer à une conversation dans une autre langue que leur langue maternelle ». C’est sensiblement la même question que pose Statistique Canada dans le cadre de son recensement. Les taux en France et au Royaume-Uni sont respectivement de 45 p. 100 et de 30 p. 100.

3 Glassman, Paul, « Le Montréal magnifique », dans Travel Executive Magazine, novembre 2005. Voir le site : http://www.executivetravelmagazine.com/page/Montreal?t=anonSite externe.

4 Quebec Community Groups Network, Promoting French and English in Canadian Society and Furthering the Development of French and English Minority-Language Communities, décembre 2007.