ARCHIVÉE - Ottawa, le 28 mars 2008

AvertissementLa Norme sur la facilité d'emploi des sites Web remplace ce contenu. Cette page Web a été archivée parce que les Normes sur la normalisation des sites Internet 2.0 ont étés annulées.

Contenu archivé

L’information dont il est indiqué qu’elle est archivée est fournie à des fins de référence, de recherche ou de tenue de documents. Elle n’est pas assujettie aux normes Web du gouvernement du Canada et elle n’a pas été modifiée ou mise à jour depuis son archivage. Pour obtenir cette information dans un autre format, veuillez communiquer avec nous.

Langues officielles : de Laurendeau à aujourd’hui 

Gala Richelieu de la francophonie


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Monsieur le Gouverneur, Mesdames et Messieurs, bonsoir.

Je vous remercie de me donner l’occasion de me joindre à votre célébration de la francophonie ce soir, en compagnie d’un groupe de personnes si engagées envers la cause de la langue française. J’en profite d’ailleurs pour saluer dès maintenant les récipiendaires du concours littéraire de la Fondation Jean-Robert Gauthier. La passion qui imprègne les textes primés et la qualité de la rédaction m’ont toujours impressionné. 

Je m’en voudrais si je ne disais pas un mot sur la contribution remarquable du sénateur Jean-Robert Gauthier. C’est grâce à ses efforts inlassables que le gouvernement fédéral, ses ministres et ses institutions, sont obligés de prendre des mesures positives pour l’épanouissement des communautés linguistiques en situation minoritaire. 

J’aimerais faire avec vous un survol des dernières années au chapitre de la dualité linguistique canadienne – les avancées, les défis et le bilan que l’on peut dresser de cette grande aventure.  

En cette année d’anniversaires, je considère important de souligner que ce printemps marque le 40e anniversaire de la mort d’André Laurendeau. 

Laurendeau était un nationaliste, un politicien et un journaliste renommé. C’est lui qui, en 1962, a suggéré la création d’une commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme qui fut le point de départ de l’aventure du bilinguisme. 

En 1963, le premier ministre Lester B. Pearson a formé cette commission et a nommé Laurendeau comme coprésident. Les travaux de la Commission Laurendeau-Dunton ont duré huit ans, et ont marqué un tournant dans l’histoire canadienne. 

André Laurendeau n’a participé qu’à la première partie des travaux (il est décédé le 1er juin 1968), mais son influence a été déterminante. Laurendeau possédait une vive intelligence et était très bon communicateur, comme en font foi ses « pages bleues » incluses dans le premier rapport de la Commission, où il faisait état de la situation alarmante des relations entre anglophones et francophones au Canada. 

Mais Laurendeau était aussi déchiré entre les deux grands courants qui ont marqué le Canada français. Pendant sa jeunesse, il parlait d’un état indépendant francophone mais, après un séjour en France durant les années 1930, où il a vu les excès du nationalisme en Europe, il a abandonné ce rêve et ne l’a jamais repris. Il était un des rares nationalistes canadiens-français de l’époque à condamner Généralissimo Franco – un geste courageux. 

D’un côté, il rejetait ce qu’il appelait le séparatisme, concept qu’il avait perçu dans l’évolution politique de son ami René Lévesque. En même temps, il n’acceptait pas les attaques contre le nationalisme de Pierre Trudeau. Il a écrit que le nationalisme est « une étape qu’on ne peut pas sauter. Il faut la traverser, sans quoi c’est faux; mais on doit se rendre compte que c’est une étape vers l’humanité [...] Voilà ce que mon ami Pierre Trudeau ne veut pas comprendre1 ». D’une part, Laurendeau ressentait un attachement profond à certains aspects de la fédération canadienne et, d’autre part, il continuait d’appuyer un nationalisme basé sur la nécessité de prendre des mesures pour préserver l’héritage francophone du Canada. 

S’il s’opposait au séparatisme, c’était qu’à son avis, le séparatisme n’offrait pas de solutions aux principales difficultés des francophones au Canada qui, disait-il, « naissent de l’environnement nord-américain ». Mais le débat restait vif dans son esprit. Le 22 février 1964, il écrivait dans son journal : « Devant certains anglophones, j’éprouve intérieurement des poussées de séparatisme : " Ils sont trop bêtes, ils ne céderont que devant la force ". Revenu ici, les séparatistes me rendent au Canada : ils sont trop naïfs, trop loin des réalités politiques – ou bien curieusement mobiles et superficiels2 ». 

Rester, ou partir. L’indépendance, ou ce que René Lévesque appellera plus tard le « beau risque ». 

Les questions posées par les membres de la Commission lors de ses audiences publiques reflétaient bien le tourment intérieur d’André Laurendeau : 

  1. Est-ce que les Canadiens anglophones et francophones peuvent vivre ensemble, et est-ce qu’ils veulent?
  2. À quelles conditions?
  3. Sont-ils prêts à accepter ces conditions? 

Les membres de la Commission ont jugé qu’il existait suffisamment de bonne volonté de part et d’autre pour répondre un « oui » provisoire à la première question, malgré certaines audiences publiques très difficiles. Les différents rapports de la Commission se sont donc attardés à définir quelles pourraient être les conditions de cohabitation. De ses rapports sont notamment issus la Loi sur les langues officielles (en 1969) et le poste de commissaire aux langues officielles. 

Où en sommes‑nous donc maintenant, 40 ans après la mort de Laurendeau, presque 40 ans après l’adoption de la Loi et 26 ans après l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés?

Revenons d’abord à la question de base : les Canadiens veulent-ils et peuvent-ils vivre ensemble? 

Les résultats des deux référendums sur cette question – ou des questions qui s’en rapprochent – sont pour le moins ambigus. On peut dire que les Québécois francophones sont toujours aux prises avec le dilemme qu’exposait André Laurendeau. On remarque cependant que pour la première fois depuis longtemps, la possibilité d’un référendum dans un avenir proche n’est pas un facteur fondamental de la politique québécoise. La question linguistique est toujours d’actualité, mais ne se pose plus tellement en termes de « partir ou de rester ». 

J’ai tendance à croire que ce changement aux termes fondamentaux du débat est largement dû aux régimes linguistiques qui ont été mis en place entre-temps, tant du côté fédéral que québécois. Il n’y a aujourd’hui aucune contradiction fondamentale entre la législation fédérale et la Charte de la langue française. L’équilibre atteint permet l’épanouissement du français, tant au Québec que dans l’ensemble des régions du pays. Il permet aussi aux communautés de langue anglaise du Québec de continuer à contribuer à la société québécoise.  

L’opinion publique canadienne a aussi évolué. La Loi sur les langues officielles a été adoptée malgré l’opposition d’un segment important de la population, en particulier dans l’Ouest canadien. Les deux premiers commissaires aux langues officielles, Keith Spicer et Maxwell Yalden, ont investi beaucoup d’énergie à tenter de convaincre leurs concitoyens anglophones du bien-fondé du « bilinguisme officiel », expression employée encore aujourd’hui par certains pour qualifier le régime linguistique canadien. Les militants francophones ont fait les frais de graves manifestations d’intolérance, tel l’incendie criminel des locaux de la Société franco-manitobaine en 1983. Aujourd’hui, plus de quatre Canadiens sur cinq appuient le « bilinguisme canadien » et une forte majorité trouve parfaitement normal que les communautés francophones disposent de conseils scolaires qui leur sont propres et qui sont financés à même les fonds publics. 

La présence de francophones dans la fonction publique fédérale et la prestation de services bilingues par le gouvernement comptaient parmi les grandes questions examinées par la Commission Laurendeau-Dunton. Aujourd’hui, pratiquement tous les francophones du Québec ont accès aux services fédéraux dans leur langue. Environ trois fois sur quatre, les membres des minorités de langue officielle obtiennent, dans la langue officielle de leur choix, les services du gouvernement fédéral ou, du moins, les principaux services dans les bureaux qui sont désignés bilingues. 

Quarante pour cent des emplois dans la fonction publique exigent une connaissance des deux langues officielles, une proportion qui monte à 65 p. 100 dans la région de la capitale nationale. Les fonctionnaires francophones ont le droit de travailler en français dans plusieurs régions. Les fonctionnaires anglophones peuvent, quant à eux, travailler en anglais dans certaines régions du Québec et partout ailleurs au Canada. Les proportions de francophones et d’anglophones à l’emploi des institutions fédérales correspondent, dans l’ensemble, à celles de la population canadienne. 

Rien de tout cela n’est très facile et il existe toujours un risque de recul. La cause de l’hôpital Montfort a été une grande victoire, mais elle aurait très bien pu se terminer autrement sans la mobilisation extraordinaire de la communauté. Cependant, les citoyens ne devraient pas avoir à mener des luttes héroïques pour faire respecter leurs droits fondamentaux. C’est pourtant ce qui arrive bien trop souvent. 

La question linguistique canadienne n’est pas un problème à régler, mais bien l’une des caractéristiques fondamentales du Canada. À nous d’en tirer le maximum d’avantages dans un esprit de bravoure et de générosité. La politique linguistique n’est donc pas une baguette magique, mais un processus continu. Elle est utile au sens où elle permet à des groupes et à des personnes de faire respecter certains droits fondamentaux. Elle peut aussi entraîner des changements administratifs au sein du gouvernement. Mais elle s’inscrit dans un dialogue plus vaste entre les législateurs, les tribunaux et les électeurs, dans le contexte d’une société démocratique, officiellement bilingue, qui souscrit aux valeurs d’équité et de respect et qui s’engage à accorder à tous les mêmes droits et des chances égales. 

Je crois que quelqu’un comme André Laurendeau serait d’accord avec cette façon de voir le pays s’il avait eu la chance de constater les fruits de ses réflexions – il aurait eu 96 ans la semaine dernière. Quant à l’approche qu’il avait à l’époque, elle demeure pertinente aujourd’hui : il imposait à ses concitoyens un questionnement sain qui allait bien au-delà des préjugés. Il avait un sens certain des compromis qu’il était prêt à accepter pour lui-même et pour sa communauté, mais il savait adopter une position ferme contre toute atteinte aux droits fondamentaux. Peut-être s’inspirait-il des Franco-Ontariens après tout! 

Tout cela pour vous inviter à poursuivre vos efforts, tout en reconnaissant que le gouvernement fédéral doit les appuyer en favorisant l’épanouissement des minorités francophones et anglophones du Canada et appuyer leur développement, ainsi qu’en faisant la promotion de la pleine reconnaissance et de l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne. Voilà ce que dit l’article 41 de la Loi sur les langues officielles, passage auquel M. Jean-Robert Gauthier a fait ajouter, en 2005, l’obligation de « prendre des mesures positives pour mettre en œuvre cet engagement ».  

Votre contribution est importante, comme membres du Club Richelieu, mais aussi comme citoyens et citoyennes. Tout comme une organisation peut construire des ponts entre les communautés, vous pouvez poursuivre le dialogue dans votre quotidien. Encourager les commerçants que vous fréquentez à faire la promotion de leurs services bilingues, aider un collègue à s’exercer dans sa deuxième langue officielle, partager votre point de vue dans le courrier des lecteurs des journaux ou dans les tribunes téléphoniques; toutes ces actions très personnelles aident à construire le Canada de demain. 

Je vous remercie. Bonne soirée. 



1 André Laurendeau, Journal tenu pendant la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Outremont, vlb éditeur/le septentrion, 1990, p. 191.

2 Ibid, p.75.