ARCHIVÉE - Montréal, le 28 février 2008

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Crise identitaire – une réalité pour les jeunes de communautés
de langue officielle en situation minoritaire

Notes pour une allocution prononcée dans le cadre du Symposium annuel
sur les minorités de langues officielles au Canada


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Monsieur Jedwab, Monsieur Marx, Mesdames et Messieurs,

Il me fait toujours plaisir de participer à une rencontre organisée par l’Association d’études canadiennes. J’ai toujours été un grand admirateur du travail de Monsieur Jack Jedwab.

Déjà, ce matin, nous avons dressé un portrait de certaines réalités démographiques des communautés de langue officielle et de l’identité culturelle des jeunes de ces communautés.

Les jeunes de nos communautés de langue officielle vivent une réalité particulière. Ce symposium constitue une occasion idéale non seulement pour mieux comprendre cette réalité, mais aussi pour voir comment nous pouvons aider les jeunes à conserver leur identité et à continuer de jouer un rôle dans leur communauté et dans le dialogue national.

Les jeunes des minorités linguistiques ont des défis particuliers à relever. Ils utilisent une langue à la maison et à l’école, mais ils baignent dans une culture qui, bien souvent, n’est pas la leur. En raison de cette dualité linguistique, le rôle des jeunes est primordial si nous voulons promouvoir l’épanouissement de nos deux langues officielles dans l’ensemble du pays. Qui plus est, la jeunesse contribue pleinement à la vitalité économique, sociale et culturelle des communautés.

Le Commissariat publiera bientôt une série d’études de cas sur les communautés anglophones en situation minoritaire au Québec. Ces études démontreront que, selon les dirigeants de ces communautés, les jeunes constituent un enjeu prioritaire pour assurer la vitalité communautaire.

Les communautés reconnaissent que l’exode continu des jeunes peut nuire aux efforts qui sont faits pour maintenir un environnement florissant et dynamique. Dans les petites communautés, l’urbanisation amplifie le problème. Selon certaines études, plusieurs Anglo-Québécois sur le point d’entrer sur le marché du travail n’ont pas l’intention de rester au Québec.

Manifestement, les enjeux atteignant les jeunes touchent aussi la communauté dans son ensemble. Si nous choisissons d’ignorer les jeunes des communautés de langue officielle en situation minoritaire, nous le faisons à nos risques et périls.

Réalité vécue par les jeunes de communautés de langue officielle en situation minoritaire

Ici à Montréal, la communauté anglophone jouit d’universités parmi les plus prestigieuses du Canada. Nombre de jeunes artistes anglophones reconnus partout au pays et dans le monde entier sont issus de cette communauté. Je note, entre autres, Arcade Fire, Sam Roberts, Besnard Lakes, The Dears et Rufus Wainwright.

Mais encore, ces jeunes anglophones proviennent d’une communauté autosuffisante. Les jeunes de communautés anglophones ailleurs au Québec, comme aux Îles-de-la-Madeleine, à New Carlisle, à Cowansville ou à Thetford Mines, ne partagent pas la même réalité. Dans l’ensemble, toutefois, les jeunes Anglo-Québécois sont parmi les plus bilingues au pays. Il convient de noter que, selon les données de Statistique Canada, ils sont moins nombreux à quitter le Québec et leur effectif dans la province demeure stable depuis le dernier recensement.

Bien sûr, les communautés anglophones du Québec, particulièrement à l’extérieur de Montréal, partagent certains défis avec les communautés francophones hors Québec. Elles sont aux prises avec le défi du transfert linguistique. Les influences externes sont plus nombreuses. La rétention des jeunes se fait plus difficilement. L’accès des jeunes à la culture est truffé d’embûches et souvent déterminé par le poids démographique de leur milieu.

Chez les francophones en situation minoritaire, les jeunes subissent une influence considérable de la culture populaire de la majorité : la plupart d’entre eux écoutent la musique et regardent la télévision surtout en anglais. Ils vont à des concerts de groupes anglophones. Ils naviguent sur Internet en anglais. Bref, leur propre culture leur échappe. Puisqu’ils sont pour la plupart bilingues, ils « surfent » d’une culture à l’autre, d’une langue à l’autre avec tant d’aise que l’affirmation de l’identité minoritaire n’est pas garantie – une crise identitaire en soi.

Dans les écoles de communautés minoritaires francophones, les jeunes parlent anglais dans les couloirs parce que ça fait plus « cool ». De plus, un grand nombre de ces jeunes font partie de familles exogames. Souvent, ils ne parlent pas uniquement le français à la maison. Et la plupart ne profitent pas des occasions qui leur sont offertes pour s’épanouir au sein de leur communauté : par exemple, la fréquentation des centres communautaires, l’utilisation des services de santé en français ou le recours aux services de la bibliothèque. Ces jeunes seraient peut-être étonnés de savoir qu’il est possible d’obtenir des soins de santé en français à Toronto1! Ou qu’il y a un centre culturel francophone à Vancouver2! Ou même que l’on offre une sélection de livres en français dans les bibliothèques au Yukon!

Je dis souvent que pour apprendre la deuxième langue officielle, les jeunes doivent apprendre à connaître la culture associée à cette langue. Pour les membres de la majorité, l'apprentissage de la langue seconde et de sa culture constitue un moyen privilégié de bâtir des ponts avec les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Pour ceux qui vivent dans des communautés de langue officielle, il est tout aussi important d’apprendre à connaître leur propre culture. En comprenant d’où on vient, on peut plus facilement savoir où on s’en va.

Défis à relever

Les jeunes des communautés de langue officielle sont pour la plupart bilingues. Cependant, lorsqu’ils acceptent de se faire servir dans la langue de la majorité, ils n’affirment pas leurs droits linguistiques. S’ils ne l’exigent pas, petit à petit, l’option ne leur sera plus offerte.

Remarqueront-ils le jour où on ne leur demandera plus s’ils désirent être servis en français? Ou s’ils veulent continuer d’avoir des postes de télévision en français avec leur forfait de télédistribution?

Pour certains, la lutte semble trop difficile. On ne peut pas demander à des jeunes de 14 ans d’assumer toute la responsabilité de l’avenir de la dualité linguistique. Mais pour d’autres, la survie de la langue devient une cause personnelle. Alors que ce deuxième groupe connaît une représentation importante à certains endroits, il subit de grandes pertes ailleurs, particulièrement là où les effectifs continuent de baisser relativement à l’ensemble de la population.

Dans les plus petites communautés de langue officielle, la rétention des jeunes demeure toujours un défi majeur. Les jeunes qui désirent demeurer dans leur communauté doivent affronter les défis de l’éducation postsecondaire et de l’emploi. Ce ne sont pas toutes les communautés qui ont les ressources financières et institutionnelles pour répondre à leurs besoins.

Ces jeunes doivent donc quitter leur communauté pour se rendre dans les grands centres – où ils sont souvent massivement minoritaires – pour étudier, travailler et vivre. Toujours en tant que minorité, ils devront continuer d’affronter le défi de vivre dans leur propre langue et de ne pas céder au transfert linguistique.

Pour s’épanouir, les communautés de langue officielle doivent faire le lien entre les parcours des jeunes et leur propre vitalité. Elles doivent aussi réussir à attirer les jeunes chez eux, à leur offrir des options pour qu’ils reviennent dans la communauté et qu’ils mettent leurs connaissances au service du développement communautaire. Je crois que les communautés doivent être conscientes de l’apport des jeunes. Elles doivent accepter que les jeunes ne constituent pas tout simplement « la relève ». Ils sont là, prêts à changer le monde autour d’eux et nous devons profiter de leur enthousiasme dès maintenant.

L’urbanisation est une tendance mondiale. Cependant, nous pouvons prendre certaines mesures pour limiter son impact sur les communautés de langue officielle en situation minoritaire qui possèdent leur propre histoire et un riche potentiel.

Dans son mémoire présenté à Bernard Lord, le Quebec Community Groups Networl (QCGN) recommande le développement de systèmes de vidéoconférence améliorés et la mise sur pied d’institutions d’enseignement à distance. Cet organisme travaille également à la mise sur pied d’un réseau pour jeunes anglophones au Québec, qui pourrait s’avérer fort utile dans ce contexte.

Dans nos études de cas sur les communautés de langue officielle au Canada, nous avons examiné l’impact des institutions clés sur les facteurs de la vitalité communautaire. Au cours des dernières années, nous avons pu constater l’importance de l’établissement et du maintien des institutions pour le développement communautaire. J’ose espérer que le nouveau Plan d’action sur les langues officielles continuera d’appuyer les communautés de langue officielle dans leurs efforts.

Le gouvernement fédéral doit également continuer de jouer son rôle de partenaire dans le développement communautaire. Il doit travailler avec les autres paliers de gouvernement et les communautés, en plus d’examiner les progrès qui sont faits ailleurs au pays dans de pareils cas.

Il pourrait s’agir d’offrir une formation dans la langue de la minorité aux travailleurs de la santé afin d’assurer un meilleur service dans les deux langues officielles. Par exemple, le Québec a signé une entente avec le gouvernement fédéral pour concevoir un cours spécialisé d’anglais. Le résultat : environ 4 000 employés du système de soins de santé du Québec ont reçu une formation afin d’offrir des services en anglais aux membres de la communauté anglophone.

Il pourrait s’agir de l’établissement de centres multiservices, comme celui établi à Winnipeg qui regroupe, sous un même toit, des services en français des gouvernements fédéral, provincial et municipal.

J’encourage les communautés de langue officielle en situation minoritaire, qu’elles soient francophones ou anglophones, à établir des liens entre elles. Elles peuvent créer des partenariats entre les universités pour accorder à leurs jeunes un plus grand accès à l’éducation et aux ressources culturelles. Elles peuvent en outre établir des programmes d’échanges professionnels.

Épanouissement des jeunes et participation active à la société

On dit souvent que l’avenir est dans la jeunesse. En fait, vous représentez aussi le présent. Récemment, un réseau jeunesse a été créé au Commissariat—dans ce contexte, j’ai posé deux questions à mon exécutif et au Réseau jeunesse : Combien étaient membres de Facebook? Et combien étaient abonnés à un quotidien?

Au sein du Comité exécutif, environ 50 p. 100 étaient abonnés à un quotidien et 30 p. 100 étaient membres de Facebook. Au sein du Réseau jeunesse, les résultats étaient inversés.

Vous communiquez différemment et vous employez des moyens différents pour vous informer.

Dans cette période de renouvellement, nous devons nous tourner vers nos jeunes. Malgré leur poids démographique inférieur à celui des générations précédentes, ce seront eux qui assureront l’avenir de notre pays et la force de nos communautés.

Il s’agit d’une occasion d’apprentissage intergénérationnelle à ne pas manquer. Chaque génération a quelque chose de différent à offrir. Selon le recensement de 2006, 12 p. 100 de la population canadienne est âgée entre 55 ans et 64 ans3. La majorité de ces 2,1 millions de Canadiens prendra la retraite au cours des prochaines années. Au sein de la fonction publique, environ la moitié des employés prendront leur retraite au cours des 10 prochaines années4. Il est donc primordial que ces gens transfèrent leur savoir à leurs collègues des générations X et Y.

En retour, on doit permettre à ces jeunes générations de contribuer, à leur façon, au renouvellement des institutions, initiative présentement en cours dans la fonction publique. Ces institutions doivent être en mesure de répondre aux exigences de leurs nouveaux employés, qui diffèrent de celles de leurs parents. Les jeunes visent un meilleur équilibre entre le travail, la famille et leurs activités sociales. Ils ne s’intéressent pas aux mêmes enjeux sociaux et politiques et, parfois, ne se reconnaissent pas dans les institutions actuelles et les façons de faire en place.

Nous devons penser à leurs besoins dès maintenant afin de nous assurer qu’ils soient bien préparés pour l’avenir. Jeunes, oui, mais responsables? Absolument.

Lorsqu’on leur donne les outils et l’espace nécessaires, les jeunes assument fort bien des rôles de leadership, leur présence et leur influence étant une force pour la communauté. À titre d’exemple, une jeune Franco-Ontarienne d’Alexandria, Sylvie Samson, a été élue au conseil d’administration de l’Association canadienne d’éducation de langue française (ACELF), l’une des plus vieilles associations des réseaux communautaires francophones.

Mais ça ne s’arrête pas là. Pour assurer la survie de leur culture, de leur communauté et de leur langue, les jeunes doivent s’investir davantage dans le processus politique et décisionnel. Ils doivent avoir leur mot à dire au sein de leur organisation.

Les jeunes n’aiment pas qu’on leur impose une solution toute cuite à laquelle ils n’ont pas participé. Ils préfèrent également l’approche collégiale à l’approche hiérarchique. De notre part, cela implique une ouverture et une réévaluation de nos façons de faire. Parfois cela demande de céder ou même de partager les rênes du pouvoir, ce qui peut être déstabilisant. En acceptant de travailler avec les jeunes, nous profitons du même coup de leur énergie, de leur enthousiasme et de leur savoir-faire – souvent très différents des nôtre. Lorsque nous travaillons ensemble, tout le monde y gagne. 

Conclusion

Les jeunes d’aujourd’hui ont beaucoup plus d’options et d’occasions que n’en avaient leurs parents. Ils peuvent travailler et vivre partout au pays, partout dans le monde. En fait, ils y tiennent beaucoup à cette mobilité.

Dans les prochaines années, il reviendra aux jeunes de changer les choses, de faire la différence pour eux-mêmes et pour leur communauté. En leur permettant de constater les progrès qui ont déjà été faits et le travail qu’il reste à faire, en travaillant de concert avec eux et en leur fournissant les occasions d’apprentissage et les outils requis, les jeunes auront une solide base pour prendre la relève.

Autre atout important, les jeunes de nos communautés de langue officielle jouissent d’une ouverture sur le monde moderne. Ils acceptent à bras ouverts cette diversité qui vient s’ajouter à la réalité canadienne.

Et l’inverse est aussi vrai. Déjà, à Vancouver, la communauté chinoise accueille dans sa communauté les locaux de l’Alliance française et profite de ses services pour apprendre le français. On voit souvent, dans ces communautés, une plus grande reconnaissance de la place des deux langues officielles. Les membres de ces communautés viennent d’arriver au Canada, mais ils participent déjà au dialogue national, qui se passe en français et en anglais. Ils encouragent leurs enfants à apprendre nos deux langues officielles. Ils reconnaissent qu’il est plus probable que leurs enfants iront travailler à Montréal, à Ottawa ou à Toronto plutôt qu’à Beijing, par exemple.

Montréal fait aussi la preuve de cette diversité au sein de sa communauté anglophone. Les jeunes de cette communauté ne sont pas seulement bilingues, mais souvent trilingues, venant de familles hispanophones ou arabophones, entre autres.

Le Canada d’aujourd’hui est une société pluraliste. Nous avons beaucoup à apprendre de nos jeunes, qui nous montrent que nous devons accepter nos différences et reconnaître ce que nous avons en commun.

Comme le dit Rudyard Griffiths, « en cherchant cette communité, nous devons tourner notre regard vers l’histoire – le rassemblement du Canada français et du Canada anglais pour établir les institutions démocratiques et les valeurs sur lesquelles reposent la prospérité et la force de notre pays5 ».

Voilà le défi de demain : bâtir sur ce que nous avons accompli jusqu’à présent et être ouverts aux nouvelles réalités offertes par la dualité linguistique, la diversité et les changements générationnels.

Merci.


1 http://www.centrefranco.orgSite externe

2 http://www.lamaison.bc.caSite externe

3 Statistique Canada, « Participation des travailleurs âgés à la vie active » dans L'emploi et le revenu en perspective, août 2007, vol. 8 no 8, p. 3.

4 Katarzyna Naczk, Tendances de l’emploi dans la fonction publique fédérale, Statistique Canada, 2006, http://www.statcan.ca/francais/research/11-621-MIF/11-621-MIF2007053.htmSite du gouvernement

5 « And in looking for those commonalities, we have to turn to history, and in that, the story of French and English Canada coming together to create the democratic institutions and values upon which the prosperity and strength of this country rest. » Hampson, Sarah. « The Interview: Rudyard Griffiths: Closing a Chapter in History » dans The Globe and Mail, le 18 février 2008, L3.