ARCHIVÉE - Ottawa, le 23 septembre 2008

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Respect, leadership et langues officielles au gouvernement fédéral

Notes pour une allocution au Collège Arthur Kroeger des affaires publiques


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Bon après‑midi.

Pour débuter, j’aimerais remercier Chris Dornan de m’avoir invité à vous adresser la parole aujourd’hui. C’est tout un honneur de pouvoir s’adresser aux étudiants du Collège Arthur Kroeger. Arthur Kroeger a été une personne très importante pour le Canada, pour la fonction publique – et pour moi sur le plan personnel.

La première fois que j’ai rencontré Arthur, c’était il y a un demi‑siècle, alors qu’il quittait Oxford pour rentrer au Canada et se joindre au ministère des Affaires extérieures. Il était un ami, un collègue et colocataire de mon frère. Dès le début de sa carrière, il manifestait les caractéristiques qui ont assuré sa renommée : réflexion, ouverture d’esprit, respect d’autrui et curiosité intellectuelle.

Depuis son décès survenu au printemps dernier, bien des gens ont évoqué ses réalisations dans la fonction publique et en matière de politique gouvernementale. Tout ce qu’ils ont dit est vrai – et le manuscrit qu’il a rédigé avant sa mort sur la fin de la Convention du Nid‑de‑Corbeau concernant le tarif-marchandises en témoignera.

Mais ce qui m’est apparu le plus inspirant chez lui, c’est sa générosité d’esprit. Arthur Kroeger ne tenait aucun compte de la hiérarchie dans le souci qu’il mettait à partager ses connaissances et sa sagesse. Bon nombre ont trouvé en lui un mentor – et il se montrait d’une patience extraordinaire envers quiconque lui demandait conseil.

Je me réjouis tout particulièrement de m’adresser à des étudiants intéressés par la politique gouvernementale et les affaires publiques. À mon avis, la dualité linguistique est – ou devrait être – un élément crucial de votre compréhension de la fonction publique et de la vie publique au Canada.

Comme vous le savez, les langues officielles s’intègrent aux activités quotidiennes du gouvernement canadien – et à la vie publique au Canada. Il se trouve que j’ai accepté cette invitation avant de savoir que mon allocution se déroulerait au moment où la campagne électorale battrait son plein. Le résultat n’aura aucune répercussion sur mon poste. Je poursuis un mandat de sept ans à titre d’agent du Parlement, et je relève du Parlement plutôt que d’un ministre. Mais comme j’ai des comptes à rendre à tous les parlementaires, je dois particulièrement prendre garde à ce que mes propos ne soient pas interprétés de manière partisane.

Je peux quand même vous dire ceci : depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles il y a près de 40 ans, le bilinguisme est devenu l’une des conditions préalables du leadership politique. Il est aujourd’hui impensable qu’un premier ministre, ou le chef d’un parti politique, soit incapable de s’adresser à tous les Canadiens dans l’une ou l’autre des deux langues officielles.

Cette particularité nous distingue parmi les démocraties développées de l’Occident. Elle place la barre très haut. Je ne connais aucun autre pays dont les leaders politiques doivent participer à un débat télévisé de deux heures dans une langue avant pour ensuite passé à un débat de deux heures dans l’autre langue 24 heures plus tard.

Cette réalité façonne la manière dont nous concevons le leadership politique au Canada. Et je crois qu’elle devrait étayer la manière dont nous considérons en ce pays l’exercice du leadership, quelle qu’en soit la forme. Pour y parvenir, il nous faut voir la langue sur le plan des valeurs et non pas simplement comme une obligation.

Le postulat selon lequel les leaders politiques doivent être bilingues est un phénomène plutôt récent. J’ai grandi à Ottawa, et, au milieu des années 1950, le français était la langue des garçons d’ascenseur et des commis sur la Colline du Parlement. Mackenzie King, qui a été le premier ministre le plus longtemps en fonction de l’histoire canadienne, ne parlait pas français, tout comme c’était le cas pour John Diefenbaker ou Lester Pearson. Et ce n’est qu’en 1958 que les services d’interprétation simultanée sont offerts pour la première fois à la Chambre des Communes. Jusqu’à ce point, les députés pouvaient utiliser le français – mais sans aucune garantie de se faire comprendre.

Mais dans le débat sur l’interprétation simultanée, Pearson, un diplomate de carrière, qualifiait de « handicap » son propre unilinguisme. Ce malaise, qui s’est accru davantage avec les changements spectaculaires prenant forme au Québec en 1960, se trouvait à la racine de l’un des grands changements à survenir dans la politique publique canadienne.

Le début des années 1960 a été orageux au Québec. Outre les grands changements sociaux et politiques, les premières bombes terroristes du FLQ se sont mises à retentir. En 1962, la situation politique ressemblait à celle des deux dernières années : un gouvernement conservateur minoritaire, et un parti ayant des assises solides au Québec qui empêchait les Conservateurs et les Libéraux d’obtenir une majorité. En qualité de chef de l’opposition, Pearson demanda la mise sur pied d’une commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

En 1963, Pearson, devenu premier ministre, dirige la création de ladite Commission. Deux ans plus tard, les commissaires déclarent que le Canada traverse la plus forte crise de son histoire.

En 1966 – avant même que la Commission Laurendeau-Denton n’ait présenté de compte rendu sur quoi que ce soit – Pearson déclarait que l’État fédéral prendrait les mesures nécessaires pour que les francophones puissent travailler au sein du gouvernement du Canada et pour que leur langue soit respectée.

En 1967, Pierre Elliott Trudeau, alors ministre de la Justice, classe les droits linguistiques en deux catégories : le droit d’apprendre et le droit d’utiliser. L’ensemble de notre conception des droits linguistiques, qui se précisera au fil des 40 années qui suivront, repose sur ces deux piliers.

  • Dans ses recommandations présentées en 1967, la Commission royale proposait un nouveau partenariat entre les anglophones et les francophones du Canada. À l’avenir, le gouvernement fédéral fonctionnerait plus efficacement en français, et les provinces principalement anglophones seraient encouragées à élargir leur gamme de services publics offerts dans la langue de la minorité, là où la demande le justifie.

  • La Loi sur les langues officielles entre en vigueur en 1969. Elle proclame que le français et l’anglais ont un statut égal au sein de toutes les institutions fédérales. Elle énonce également les critères démographiques sur lesquels reposera l’offre de services fédéraux dans les deux langues. La Loi sera modifiée en 1988, afin d’y inclure de nouvelles normes et règles régissant, entre autres, la langue de travail.

  • En 1982, un nouveau document constitutionnel, la Charte canadienne des droits et libertés, vient renforcer les droits en matière d’égalité et de langue. La Charte reconnaît en outre le droit des minorités francophones et anglophones, peu importe leur lieu de résidence, de gérer leur système scolaire et de faire instruire leurs enfants dans leur langue, là où le nombre le justifie.

La Charte a suscité un dialogue à l’échelle nationale entre les tribunaux, les gouvernements, les communautés de langue officielle et les citoyens. Et ce dialogue nous a permis d’évoluer vers une interprétation de plus en plus généreuse des droits linguistiques.

La dualité linguistique a également ouvert la voie au multiculturalisme. Bon nombre de Canadiens, en fait, cherchent à devenir trilingues pour conserver leur patrimoine tout en devenant membres à part entière de la mosaïque canadienne.

Modifiée deux fois et renforcée deux fois, la Loi sur les langues officielles est d’abord et avant tout une question de respect – le respect de nos valeurs nationales et le respect des fonctionnaires fédéraux qui ont le droit de travailler dans la langue de leur choix. Mais avant tout, elle se traduit par le respect des Canadiens qui, dans de nombreuses régions du pays, ont le droit de recevoir des services fédéraux dans la langue officielle de leur choix.

Vous qui envisagez une carrière dans la fonction publique, je vous encourage à réfléchir au rôle que joue la langue. Vous aurez tous le droit de travailler dans la langue officielle de votre choix, mais vous avez également l’obligation de travailler avec les autres dans celle de leur choix – en particulier s’il s’agit des personnes que vous voulez diriger. Ceux d’entre nous qui travaillent pour le gouvernement ont aussi l’obligation de servir le public dans la langue de son choix, lorsque le nombre le justifie.

La Loi a aussi créé mon poste de commissaire aux langues officielles et a défini mes responsabilités. À titre de commissaire aux langues officielles, je suis chargé de m’occuper des dossiers linguistiques qui relèvent du domaine fédéral. Essentiellement, mon mandat consiste à assurer la reconnaissance du statut de chaque langue officielle du Canada et la conformité des institutions fédérales à la Loi sur les langues officielles.

Mes fonctions incluent aussi la promotion de la dualité linguistique et la protection des droits linguistiques des Canadiens. Bref, mon rôle est d’encourager – et de déranger. Pour remplir ce double rôle, je puise plusieurs outils dans la Loi.

Je dois notamment agir en qualité d’ombudsman linguistique. Le Commissariat reçoit quelque 1 000 plaintes par année, la plupart provenant de citoyens et de citoyennes qui n’ont pas obtenu de services dans la langue officielle de leur choix. Nous examinons aussi des plaintes qui concernent la langue de travail et l’obligation de soutenir l’épanouissement des communautés de langue officielle. Je mène une enquête sur ces plaintes et je recommande des mesures correctives au besoin.

Mais les plaintes ne suffisent pas à modifier les perceptions et les institutions. Comme le fait souvent remarquer l’activiste environnementaliste et communautaire américain Van Jones, Martin Luther King n’a pas acquis sa renommée en faisant un discours intitulé « J’ai une plainte ».

Depuis ma nomination au poste de commissaire, j’ai réfléchi à mon rôle d’ombudsman et à ce que je pouvais faire pour le mettre entièrement à profit. Comment susciter l’engagement des institutions fédérales et atteindre de meilleurs résultats? Bien sûr, les enquêtes sont une composante importante des travaux du Commissariat et pour maximiser le rôle d’ombudsman, nous envisageons d’avoir recours à des mécanismes proactives pour traiter certains problèmes au sein des institutions. De telles méthodes d’intervention seront particulièrement utiles dans le cas de problèmes systémiques.

Cette réflexion s’est imposée lorsque j’ai constaté que la courbe des résultats de nos activités avait atteint un plateau, d’où la nécessité de travailler davantage en étroite collaboration avec les institutions, afin de cerner les problèmes systémiques et trouver des solutions viables. Elle s’est doublement imposée lorsque j’ai constaté que certains processus, notamment celui du traitement des plaintes, sont si lourds qu’ils peuvent nous empêcher de résoudre efficacement les différends. Voilà pourquoi nous devons les améliorer.

À titre de commissaire, j’ai aussi comme responsabilité principale de faire la promotion de la dualité linguistique au sein de l’administration fédérale et dans l’ensemble de la société canadienne. Comme je l’ai mentionné, nous verrions de grands progrès si les langues officielles étaient reconnues comme une valeur et une compétence de leadership, en particulier au sein de la fonction publique, plutôt que d’être perçues comme un fardeau. La dualité linguistique est un outil qui conduit chacun à participer à son gouvernement.

Au sein de la fonction publique, le bilinguisme est évalué selon la capacité du candidat de lire, d’écrire et de parler une autre langue. La plupart des gens obtiennent une cote A, B ou C, la cote C signifiant la plus grande maîtrise à parler une langue seconde.

Ces niveaux C sont très recherchés, car cela indique que vous pouvez diriger des personnes. Vous pouvez intervenir dans un conflit, superviser un employé ou convaincre un collègue. Trop souvent cependant, un gestionnaire obtient ces niveaux C et ne les utilise jamais.

Cela se produit parfois dans des bureaux entiers. Les quelques travailleurs francophones ou anglophones se retrouvent en grande infériorité numérique et ne veulent pas faire d’histoires, alors ils s’adaptent en utilisant leur langue seconde plutôt que de travailler dans leur propre langue.

C’est la raison pour laquelle les gestionnaires et les dirigeants au sein de l’administration fédérale doivent comprendre que le bilinguisme est une question de respect. Pour être un leader dans la fonction publique, il faut pouvoir influencer, persuader, motiver, stimuler et valoriser tous les employés, en français comme en anglais.

Comment peut‑on exercer un leadership si on ne comprend pas ceux que l’on dirige? Comment peut‑on respecter les employés si on est incapable de leur parler dans la langue officielle de leur choix? Et cela ne concerne pas uniquement les travailleurs. Comment peut‑on respecter les membres du public si l’on ne respecte pas leurs droits linguistiques? Comment un fonctionnaire peut‑il respecter les représentants élus s’il n’utilise pas la langue officielle de leur choix? La question du respect est essentielle.

Cela dit, connaître les deux langues officielles – et donc saisir les conversations qui se déroulent dans chacune des deux langues – est également crucial pour comprendre le pays et l’environnement public dans lequel doivent travailler les décideurs. Ces derniers doivent conseiller les ministres. Par exemple : il y a quelques mois, Michael Fortier, alors ministre des Travaux publics, était invité à participer à l’émission de télévision Tout le monde en parle. Supposons que votre ministre soit au nombre des invités, comment pourriez‑vous à titre de fonctionnaire et d’analyste politique le conseiller sur la question de savoir s’il devrait accepter ou non, sur les risques et avantages pouvant en découler, sur les messages à faire valoir et les pièges à éviter, si vous n’avez pas vu l’émission et ne pouvez la comprendre?

L’exercice du leadership dans une organisation du gouvernement qui respecte la dualité linguistique signifie bien davantage que de lire un discours en français, de présider une réunion dans les deux langues officielles ou de veiller à la diffusion, dans les deux langues officielles, des messages destinés au personnel.

Il s’agit avant tout de comprendre les valeurs et la culture exprimées par la langue.

Le leadership dans les deux langues officielles, c’est connaître le milieu culturel dans lequel évoluent les employés et les cadres : les journaux qu’ils lisent, les émissions de télévision qu’ils regardent, les films qu’ils vont voir, les théâtres qu’ils fréquentent. C’est comprendre leurs blagues.

Certains y verront une obligation onéreuse, alors qu’il faut plutôt considérer la chose comme une aventure formidable et une possibilité merveilleuse. Utiliser une langue seconde au travail ouvre des portes et vous fait profiter de tous les avantages qu’offre le bilinguisme. Vous en arrivez à voir le monde sous un jour nouveau et à considérer les mêmes problèmes d’un point de vue différent.

Faire preuve de leadership sur le plan des langues officielles témoigne d’une vision au travail et suppose une vision optimiste et inclusive de ce pays. Le leadership en matière de langues officielles est l’expression de notre foi envers notre pays et sa dualité linguistique.

Au gouvernement, on a surtout mis l’accent sur l’enseignement d’une langue seconde aux fonctionnaires. Mais il y a un deuxième élément dont je veux parler.

Au lieu d’une situation où l’on forme les employés à parler une seconde langue officielle, pourquoi ne pas plutôt s’assurer qu’un grand nombre de Canadiens et Canadiennes soient déjà bilingues au moment de quitter l’école et d’accéder au marché du travail?

Un tel tableau serait plus avantageux pour les milieux de travail bilingues et, surtout, pour notre pays. C’est le moment ou jamais de développer ses connaissances linguistiques – en particulier pour ceux et celles qui souhaitent faire carrière dans la fonction publique… des personnes comme vous.

La fonction publique est le plus important employeur du Canada, et 40 p. 100 de tous les postes publics requièrent une connaissance pratique des deux langues officielles du Canada. Au cours des prochaines années, des milliers de fonctionnaires partiront à la retraite. Pour combler ces postes, la fonction publique se tournera vers les diplômés universitaires. Par exemple, Travaux publics et Services gouvernementaux Canada a annoncé récemment une campagne ayant pour but de recruter 4 000 diplômés universitaires.

C’est vraiment une période emballante pour étudier la politique gouvernementale – et d’autant plus emballante si l’on se prépare à une carrière dans la fonction publique. Il y a 50 ans cet automne, Arthur Kroeger joignait les rangs de la fonction publique. Pendant cinq décennies, il s’occupera de dossiers aussi variés que le désarmement nucléaire, les relations canado‑américaines, la politique énergétique, la politique en matière de transports, la Constitution, la gouvernance et la responsabilisation, pour n’en nommer que quelques-uns. Il a également joué un rôle clé dans la promotion des femmes au sein de la fonction publique.

Et sa démarche s’est faite dans les deux langues officielles. Peu de gens savent qu’Arthur Kroeger avait gagné suffisamment d’argent pour accepter une bourse de la fondation Cecil Rhodes en enseignant le français dans une école secondaire pendant quelques années – un français qu’il avait appris en Alberta.

Son français n’était pas nécessairement élégant, mais il fonctionnait. Et c’était là une autre perspective qu’il apportait à la langue au sein de la fonction publique. Deux décennies plus tard, il faisait l’observation suivante sur les changements dont il avait été témoin :

« Au début des années 1980, on pouvait voir à Ottawa des réunions de cinq ou six représentants anglophones avec un ministre francophone, et les propos échangés étaient uniquement en français. Lorsque j’étais au ministère de l’Énergie, nous menions des négociations avec des représentants albertains en anglais, et avec des représentants québécois en français. Est‑ce que le français qu’on entendait lors de ces réunions était plaisant à l’oreille? Habituellement pas. On n’attend pas du gouvernement qu’il tienne un langage élégant. Ce qu’on veut, c’est la compétence, la capacité de faire les choses qui doivent être faites1. »

Arthur Kroeger était un homme qui comprenait le gouvernement, et qui comprenait le pays. Que sa mémoire puisse être une inspiration pour vous, qui la perpétuez en fréquentant ce collège. Merci. 



1. Arthur Kroeger, traduction d’une citation provenant d’une allocution donnée lors du Banquet du Forum des politiques publiques le 17 avril 1989, à Toronto.