ARCHIVÉE - Québec, le 22 juillet 2008

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Identité francophone : le nouveau visage de la francophonie canadienne 

Notes pour une allocution dans le cadre du XIIe Congrès de
la Fédération internationale des professeurs de français


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Bonjour, 

Quel plaisir d’être ici aujourd’hui et de voir un si grand nombre d’enseignants et de professeurs de français ici rassemblés. Vous savez, grâce au rôle que vous jouez, vous contribuez à élargir les horizons de vos élèves et de vos étudiants. En tant qu’enseignants et professeurs de français, vous faites figure d’ambassadeurs de cette langue et de cette culture qui nous sont communes, auprès des jeunes gens et des personnes qui partagent notre passion.

J’aimerais aussi dire quelques mots aux enseignants dont la langue maternelle n’est pas le français. Vous jouez un rôle essentiel à titre d’enseignants et de modèles.

Moi-même francophile, j’ai appris le français pendant mes études secondaires à Toronto. À l’époque, il n’y avait pas de programmes d’immersion – donc je parlais mal. Mon professeur de français m’a dit, avec une sympathie terrifiante, que je n’avais aucun don pour les langues.

Vous ne connaissez pas l’impact de ce que vous faites. Ça ne se mesure pas à la fin d’une année scolaire.

En apprenant le français, j’ai appris aussi que la découverte d’une autre langue et d’une autre culture nous rend sensibles à la condition d’autrui. J’ai pu approfondir cette prise de conscience un peu plus tard dans la vie, lorsque nos fils fréquentaient une école de langue française ici à Québec. On prend goût à la dualité linguistique : j’habite Ottawa, l’un des points de rencontre des deux grands groupes linguistiques; mon fils aîné vit à Montréal, l’une des grandes villes bilingues et multiculturelles du monde, et mon fils cadet est à Toronto, où mon petit fils est inscrit à un programme d’immersion en français.

Je suis très fier que, deux générations plus tard, ma famille continue de s’intéresser à l’apprentissage de la langue française. Pour moi, l’apprentissage du français a changé ma vie. C’est d’ailleurs ce qui me donne aujourd’hui l’occasion de travailler dans le domaine des langues officielles.

Je reconnais les défis de votre profession et je suis pleinement conscient de l’apport important de votre travail et de votre persévérance dans la survie et dans la protection de la langue, et pour cela, je vous remercie.

Je tiens particulièrement à remercier Mme Marguerite Hardy ainsi que le comité organisateur de m’avoir invité à y participer à ce congrès d’envergure internationale. Je félicite aussi l’Association québécoise des enseignants de français langue seconde (AQEFLS) et l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF) d’avoir contribué à l’organisation de l’événement. Pour les enseignants et les professeurs de français du Canada et leurs collègues de partout au monde, il s’agit d’une occasion sans pareille de se rassembler pour discuter de défis communs et de réussites.

Aperçu historique

Pour commencer, je crois qu’il est important de repasser, quoique brièvement, les grandes lignes de la politique linguistique canadienne.

Plusieurs sont d’avis que cette politique remonte à seulement 40 ans et qu’elle n’existe que depuis l’adoption de la première Loi sur les langues officielles. Mais ce n’est pas tout à fait exact.

En effet, les inégalités à l’égard des francophones étaient profondes et reconnues dès le XVIIIe siècle, et donc bien avant la Confédération, en 1867. Malgré les tentatives d’éliminer l’impact de la voix des francophones sur le plan politique, le français a néanmoins réussi à tailler sa place au sein de la législature grâce à la contribution de pionniers comme Louis-Hyppolite Lafontaine et Louis-Joseph Papineau. Lorsque la population anglophone devient majoritaire en 1851, le principe de l’égalité de représentation des députés du Haut et du Bas-Canada est maintenu.

Avançons maintenant aux années 1960, lorsque le Canada a commencé à ériger une politique linguistique et un système de gouvernance en matière de langues officielles qui protègent et qui font la promotion de la place du français. Un débat semblable à celui du XIXe siècle fait de nouveau surface lorsqu’un groupe de 26 députés du Québec – presque tous des francophones unilingues – remet en question l’hypothèse discrète, mais acceptée par la majorité, que tout ce qui importe vraiment se passe en anglais.

Dans ce contexte, le 18 décembre 1962, Lester B. Pearson, alors chef du Parti libéral et chef de l’opposition, demande la création d’une commission d’enquête pour corriger ce tort. « Sommes-nous prêts à donner à tous les jeunes Canadiens une véritable occasion de devenir vraiment bilingues? », demandait‑il.

En 1963, nouvellement élu premier ministre, Pearson crée la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Dans un rapport préliminaire publié en 1965, la Commission choque de nombreux Canadiens anglophones en déclarant que le Canada vit l’une des plus grandes crises de son histoire. Dans ses recommandations, la Commission propose un nouveau partenariat entre les Canadiens francophones et les Canadiens anglophones. Le gouvernement du Canada fonctionnerait désormais dans les deux langues et les provinces seraient encouragées à offrir des services au public dans la langue de la minorité, là où la demande le justifie. On prendrait aussi des mesures supplémentaires pour reconnaître la contribution des diverses communautés culturelles ainsi que leur patrimoine.

En 1967, Pierre Trudeau, alors ministre de la Justice, classe les droits linguistiques en deux catégories : le droit d’apprendre et le droit d’utiliser. Toute notre conception des droits linguistiques au Canada, bâtie au fil des 40 années qui suivront, repose sur ces deux piliers.

La première loi sur les langues officielles du gouvernement fédéral entre en vigueur en 1969. Elle sera modifiée par la suite à deux reprises, en 1988 et en 2005. Telle que nous la connaissons aujourd’hui, cette loi proclame que le français et l’anglais ont un statut égal au sein de toutes les institutions fédérales et elle énonce les critères démographiques qui déterminent l’offre de services bilingues. De plus, elle crée le poste de commissaire aux langues officielles, ombudsman neutre sur le plan politique, chargé d’être la « conscience active » des Canadiens en matière de langues officielles. Je suis la sixième personne à occuper ce poste.

En 1982, un nouveau document constitutionnel, la Charte canadienne des droits et libertés, renforce les droits en matière d’égalité et de langue. De plus, elle reconnaît que les communautés francophones et anglophones en situation minoritaire de toutes les provinces ont le droit de faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans la langue de la minorité et de diriger leur système scolaire, là où le nombre le justifie.

Depuis l’adoption de la Charte, nous avons vu plusieurs changements au sein de la société canadienne. Au cours des derniers 25 ans, il y a eu plusieurs avancements au niveau de la protection des droits linguistiques. En même temps, le visage et l’identité de la francophonie canadienne changent. De plus en plus, les jeunes canadiens sont sinon bilingues, ouverts au bilinguisme. Ils définissent leur identité canadienne dans un contexte planétaire et cette identité inclut de plus en plus la capacité de parler les deux langues officielles et la volonté de comprendre les deux communautés linguistiques au pays. Nous sommes donc en train de vivre un changement de paradigme face à la dualité linguistique et au visage de la francophonie – un changement qui a le potentiel d’être très positif, même si des défis existent toujours.

Promotion de la dualité linguistique

Vous savez, la dualité linguistique va bien au-delà de la simple communication et de la traduction.

Aujourd’hui, au Canada, notre appréciation pour la dualité linguistique comme valeur fondamentale du pays est à la hausse. Le Canada s’est construit en français et en anglais. Et ces deux langues permettent de jeter des ponts entre les deux communautés linguistiques, et aussi entre le Canada et le monde.

Tout récemment, le gouvernement fédéral a dévoilé sa Feuille de route sur la dualité linguistique canadienne. Les initiatives présentées dans ce document viennent appuyer les obligations du gouvernement en vertu de la Loi. Dans cette mesure, je suis soulagé de savoir que le gouvernement a choisi de bâtir sur les acquis et de maintenir la plupart des initiatives existantes en matière de langues officielles. Je suis également heureux que le gouvernement veule promouvoir plus vigoureusement la dualité linguistique. Par contre, je tiens à voir, au cours des prochains mois – et des prochaines années – des résultats concrets dans le cadre de ces initiatives.

Je crois qu’il est également important de souligner que la dualité linguistique ne doit pas uniquement se manifester au sein du gouvernement fédéral. En effet, la dualité linguistique existe à tous les paliers de gouvernance, ainsi qu’au sein même des communautés. C’est grâce à l’appui de joueurs à tous les niveaux que les communautés et les citoyens ayant choisi de vivre en français connaissent une vitalité considérable.

Les initiatives qui contribuent à cette vitalité ne sont pas mises en œuvre uniquement au Québec. Bien que la majorité des francophones vivent dans cette province, de nombreuses autres communautés se démarquent par leurs efforts de promotion de la langue française, lesquels jouent un rôle primordial dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire.

L’an dernier, nous avons réalisé une étude sur la vitalité de trois communautés francophones en situation minoritaire : Halifax, Winnipeg et Sudbury. Cette année, nous préparons la prochaine étude, qui portera sur des communautés francophones de l’Ouest canadien. Un aspect commun qui ressort de chacune de ces études : les communautés participantes font toutes preuve de volonté et ont toutes mis en œuvre des pratiques exemplaires :

  • La stratégie de la Nouvelle-Écosse en matière d’immigration précise que la communauté acadienne et francophone de la Nouvelle-Écosse est une partenaire en matière d’immigration et qu’elle sera consultée tout au long de la mise en œuvre de la stratégie.
  • Au Manitoba, le Centre de services bilingues de Saint-Boniface offre, au moyen d’un guichet unique, certains services des divers gouvernements dans les deux langues officielles.
  • À Sudbury, l’Université Laurentienne et le Collège Boréal se sont dotés de programmes de formation en santé en français qui reçoivent aujourd’hui un appui du Consortium national de formation en santé, notamment pour leur prestation à distance.

D’autres provinces offrent des exemples dignes d’être mentionnés. Je note, entre autres :

  • La campagne Bonjour Nanaimo, en Colombie-Britannique, qui sera lancée en septembre 2008. Elle a pour objectif d’inciter les entrepreneurs, les prestataires de services et les dirigeants d’organismes de Nanaimo et des environs à offrir des services en français1, ce qui sera très avantageux durant les Jeux Olympiques de 2010.
  • Au Nouveau-Brunswick, il y a l’organisme Avantage Saint John Advantage, qui a pour but de promouvoir les avantages économiques et culturels du bilinguisme auprès de la communauté de Saint John2.
  • Finalement, en Saskatchewan, on reconnaît l’apport important des francophiles à la culture francophone et ces derniers sont très actifs au sein de la communauté.

Dualité linguistique et diversité culturelle

Aujourd’hui, la dualité linguistique fait face à une autre dynamique, celle de la réalité d’une nation de plus en plus diversifiée et urbaine, ce qui nous amène à examiner la complémentarité qui existe entre la dualité linguistique et la diversité culturelle.

Et la francophonie canadienne est, elle aussi, de plus en plus diversifiée. Elle n’est plus composée uniquement de francophones nés au pays. Aujourd’hui, ses facettes sont multiples, car elle inclut des nouveaux arrivants, des immigrants et des francophiles. Et l’évolution qu’elle connaît doit être célébrée comme une force.

Selon le recensement de 2006, on compte aujourd’hui plus de 9,5 millions de locuteurs francophones au Canada. Ceux-ci font partie des 175 millions de francophones de 55 états et gouvernements, dont nombreux sont représentés ici, au Congrès.

Nous pouvons tous beaucoup apprendre de la condition humaine en apprenant une autre langue, et cette valeur peut nous aider a faire le lien entre la dualité linguistique et la diversité. Mon apprentissage d’une langue seconde m’a permis de mieux comprendre ce que vivent les immigrants au Canada, qui sont confrontés à la dualité linguistique et qui doivent apprendre une langue seconde et souvent tierce.

Dans mon rapport annuel, j’ai traité de la question de la diversité et en quoi elle s’applique à l’identité inclusive de notre francophonie canadienne. Il s’agit d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur car je crois que le moment est venu de redéfinir clairement ce qu’est un « francophone ».

Aujourd’hui, on attribue à l’immigration 70 p. cent de la croissance démographique du pays. Et on s’attend à ce que le nombre d’immigrants continuera d’augmenter au cours des prochaines années. Il y a trois ans, Statistique Canada prévoyait qu’en 2017, un Canadien sur cinq appartiendrait à un groupe de minorité visible. Déjà, selon le recensement de 2006, un Canadien sur cinq est « allophone ».

L’immigration n’est toutefois pas l’apanage de la majorité anglophone du Canada. En effet, les immigrants représentent environ 6 p. cent de la population des communautés francophones du pays3. Cela peut paraître minime, mais ce taux peut varier grandement selon la région. Par exemple, à Toronto, la septième plus grande ville en Amérique du Nord4 en importance au chapitre de la population, les minorités raciales francophones représentent 33 p. cent de la population francophone.

Il n’est pas surprenant que la majorité des immigrants d’expression française s’établissent au Québec. Ceux qui s’établissent dans une communauté francophone hors Québec se retrouvent au sein de collectivités où l’importance, le nombre et la qualité des institutions et des services varient grandement d’une région à l’autre.

De plus, l’immigration francophone est un phénomène nouveau pour certaines communautés de langue officielle en situation minoritaire. Au début, ce n’était pas toujours évident. Mais celles-ci sont de plus en plus nombreuses à se doter de structures d’accueil et d’intégration. C’est là une preuve indéniable de leur maturité. Entre autres, je note l’initiative des Franco-Manitobains, qui forment l’une des premières communautés francophones du pays à avoir mis en place des structures d'accueil et d'intégration pour les nouveaux arrivants. L'initiative Agrandir l'espace francophone, lancée en 2001, a depuis servi de modèle un peu partout au pays depuis.

Il importe de souligner que le défi d’attirer les immigrants d’expression française au sein de communautés en situation minoritaire et de les y intégrer est étroitement lié à la vitalité et à la durabilité des communautés, et donc au succès de la dualité linguistique dans l’ensemble du Canada. Les pratiques d’immigration du pays doivent donc viser à renforcer ces communautés, sans quoi le déséquilibre continuera de s’accroître et celles-ci ne pourront bénéficier du dynamisme qu’apportent les arrivants à la société canadienne.

En octobre 2007, le Commissariat a organisé un forum sur les perceptions des Canadiens de diverses origines à l’égard de la dualité linguistique. Les participants ont affirmé vouloir contribuer au dialogue national, car ils reconnaissaient que la dualité linguistique est un des éléments qui unit les Canadiens et qui favorise le multiculturalisme. Ainsi, du point de vue des immigrants, le multiculturalisme et la dualité linguistique ne sont pas nécessairement contradictoires.

Certains craignent que le Canada ne puisse demeurer bilingue s’il devient multiculturel. Toutefois, le respect des divers groupes ethnoculturels est étroitement lié à la compréhension du fait qu’il n’existe pas une seule culture ni une seule langue au pays. Et de nombreux facteurs indiquent que les groupes ethnoculturels du Canada favorisent le bilinguisme5.

À titre d’exemple, je tiens à souligner les efforts de nombreux Canadiens et Canadiennes qui intègrent le français dans leur quotidien en l’adoptant comme deuxième ou troisième langue. À Vancouver, les bureaux de l’Alliance française se trouvent dans les quartiers de la communauté chinoise et ses membres profitent des services de l’organisme pour apprendre le français. Souvent, les communautés de nouveaux arrivants reconnaissent plus aisément l’importance des deux langues officielles que les gens nés au Canada. Nombreux sont ceux qui savent, avant même d’immigrer au Canada, que le pays possède deux langues officielles. À leur arrivée, ils ne tardent donc pas à participer au dialogue national, qui s’effectue en français et en anglais. Ils encouragent aussi leurs enfants à apprendre les deux langues officielles puisqu’ils reconnaissent l’importance du bilinguisme comme valeur nationale.

En définitive, le multiculturalisme a pu s’instaurer parce que le Canada accepte, même si ce n’est pas forcément toujours de manière cohérente, la présence d’une autre culture et d’une autre langue dans son tissu national et qu’il s’efforce de les accommoder6.

Ici au Québec, selon le recensement de 20067, le taux de francisation des immigrants est à la hausse. La majorité d’entre eux ont choisi le français comme langue parlée à la maison. Il s’agit d’une belle réussite, même si des efforts continus en ce sens sont nécessaires.

Éducation

Le monde de l’éducation demeure à la base du développement et de l’épanouissement des communautés francophones. Bien sûr, l’éducation comporte plusieurs volets, mais je veux aujourd’hui insister sur les jeunes et sur l’avenir de l’apprentissage d’une langue dans le cadre de cette conférence. Cependant, je vous invite à consulter le dernier rapport annuel du Commissariat en ce qui concerne la petite enfance, l’immersion et les mythes liés à celle-ci, ainsi que la formation des fonctionnaires en langue seconde.

Actuellement au Canada, plus de 150 000 jeunes francophones étudient en français à l’extérieur du Québec. Parmi les anglophones, près de deux millions de jeunes suivent des cours de français à l’école, dont plus de 300 000 dans le cadre de programmes d’immersion et plus de 1,5 millions dans le cadre de programmes de français de base. Au Nouveau-Brunswick, les parents manifestent leur mécontentement à l’égard d’une réforme qui pourrait nuire à la qualité et à l’accès aux programmes de français langue seconde. En Colombie-Britannique, obtenir une place dans une classe d’immersion équivaut, parfois littéralement, à gagner à la loterie.

La nouvelle génération est beaucoup plus ouverte à l’apprentissage d’une deuxième langue, en particulier, la deuxième langue officielle du pays. Toutefois, cette popularité croissante du bilinguisme est aussi source de nouveaux défis. Le Canada n’arrive pas toujours à combler la demande d’enseignants de français langue seconde, ce qui veut dire, comme c’est le cas en Colombie-Britannique, que les programmes d’immersion risque d’être réduits, voire abolis. Parfois, cela veut aussi dire que des enseignants non qualifiés sont choisis pour enseigner aux jeunes.

Bien sûr, la culture américaine continue d’être bien présente au sein de notre société. En ce qui concerne les jeunes francophones, il importe à chacun de nous de les sensibiliser à l’effet dont peut avoir cette influence, en plus de leur apprendre à connaître leur propre culture francophone.

Jean-Benoît Nadeau – l’auteur des ouvrages Les Français aussi ont un accent et, tout récemment de La Grande aventure de la langue française, publié récemment – suggère que la principale menace du français n’est pas l’anglais. Plutôt, dit-il, la perte du français viendra de son manque d’ambition, de vision et d’ouverture8.

Selon M. Nadeau, au Québec, certains prônent le repli sur soi et adoptent une attitude défensive par rapport à la langue. Mais ce « purisme » recherché n’empêche pas la mixité de la langue et l’utilisation de néologismes. Je donne comme exemple le film québécois récent Tout est parfait, où les conversations des adolescents sont parsemées de phrases en anglais. En outre, l’utilisation de plus en plus répandue du texto comme langue écrite chez les élèves constitue un autre obstacle à surmonter.

Voilà qui est un paradoxe ; nos jeunes Canadiens et Canadiennes s’intéressent à la langue, mais tous n’ont pas un sentiment d’appartenance à son égard ou ne lui accordent pas une grande importance.

La langue doit être perçue comme étant beaucoup plus qu’un cours ou une matière. Elle constitue la pierre angulaire de l’identité et de la culture. C’est également un outil important – tant pour les gens qui travaillent dans l’économie du savoir que pour tous ceux qui désirent comprendre les deux cultures linguistiques du Canada.

Peter Hain, politicien britannique qui était, jusqu’à tout récemment, secrétaire d’État responsable de l’Irlande du Nord a déclaré que connaître son histoire à fond ne suffisait pas. Un véritable progrès exige que chaque communauté linguistique comprenne l’histoire de l’autre.

Et ce point de vue s’applique tout aussi bien au Canada qu’à l’Irlande du Nord où les dirigeants ont une certaine expérience en matière de difficultés liées aux différences interculturelles bien ancrées.

En tant qu’enseignants et professeurs, vous avez le rôle important de veiller à ce que vos élèves et étudiants non seulement apprennent le français, mais le vivent aussi. Au Canada, dans de nombreuses universités, le français est classé au rang des langues étrangères, même s’il s’agit d’une des deux langues officielles du pays. Le français doit être plus qu’une matière que l’on apprend en classe, pour ensuite l’oublier. On doit déployer des efforts soutenus pour offrir le maximum d’occasions de l’apprendre ailleurs qu’à l’école : tant à l’université que sur le marché du travail.

Je comprends bien l’objectif que poursuit votre président, Dario Pagel, soit la « massification » du français.

L’Association des universités et collèges du Canada prévoit que le nombre d’étudiants à temps plein passera de 70 000 à 150 000 à l’échelle pancanadienne au cours de la prochaine décennie. Ces données indiquent que de plus en plus d’étudiants cherchent à acquérir les connaissances, la formation et les outils dont ils ont besoin pour avancer dans l’économie du savoir.

L’un de ces outils est une langue seconde. Chaque Canadien, chaque Canadienne devrait avoir accès au dialogue national. Et ce dialogue se déroule dans les deux langues officielles.

Toutefois, peu de programmes universitaires exigent la connaissance d’une langue seconde comme préalable ou reconnaissent l’effort supplémentaire des jeunes qui suivent des programmes d’immersion. Cela est décevant.

Par contre, certaines institutions tentent de renverser cette tendance. Il y a, par exemple, le programme d’administration publique trilingue de l’École des hautes études commerciales de Montréal. Les étudiants de la première cohorte ont obtenu leur diplôme cette année, et ce programme continue de croître en popularité. J’espère que d’autres universités canadiennes suivront l’exemple de HEC Montréal. D’ailleurs, le Commissariat a amorcé une étude sur les occasions d’apprentissage en langue seconde dans les universités canadiennes afin de mieux comprendre la situation, de déterminer des façons de tirer profit des progrès accomplis et de combler les lacunes.

Conclusion

Ici au Québec, le débat public a accordé une grande importance à l’identité collective et à la place du français. Cette province qui recèle de nombreuses cultures, les unes aussi riches que les autres, est ouverte à la diversité, tant linguistique que culturelle. Et elle continue de lutter pour protéger et promouvoir cette langue qui nous est si chère.

Le fait que nous, amoureux de la langue française venus des quatre coins du monde, soyons ici rassemblés dans le respect de nos différences et de nos divergences, me rappelle une question formulée par un chef autochtone : « Qu’est-ce qui brille le plus : un diamant taillé à multiples facettes ou un diamant brut, à peu de facettes? »

Pensons maintenant à l’immense richesse que chacun d’entre nous apporte à la francophonie mondiale. Pensons à ce que nous pouvons devenir, pensons aux sommets que nous pouvons atteindre dans notre construction identitaire, grâce au simple fait de mettre en commun, avec enthousiasme, nos meilleurs atouts. Pensons à la force et à la richesse de la société qui émergera de ce grand partage.

Tous ces propos nous ramènent inévitablement à la valeur la plus fondamentale : le respect. Le respect de soi et le respect de l’autre. La dualité linguistique que nous connaissons ici au Canada est fondée sur cette valeur. L’épanouissement de la diversité culturelle et linguistique des communautés francophones est aussi, sans équivoque, une question de respect. Et cette grande amitié mondiale que nous vivons repose, elle aussi, sur le respect. Du plus grand respect qui soit : celui des merveilleuses différences.

Merci beaucoup.



1 Site de Patrimoine canadien, http://www.pch.gc.ca/progs/lo-ol/sb-bs/bonjour_nanaimo_f.cfmSite du gouvernement.

Pour plus de détails, voir aussi http://www.francophonenanaimo.org/contenu/accueil.htmSite externe.

2 Site de Patrimoine canadien, http://www.pch.gc.ca/progs/lo-ol/sb-bs/asa_f.cfmSite du gouvernement.

3 Statistique Canada, recensement de 2001, 97F0007XCB01043.

4 Site Web de City Mayors, http://www.citymayors.com/statistics/largest-cities-population-125.htmlSite externe

5 Graham Fraser, Sorry I Don’t Speak French ou pourquoi quarante ans de politiques linguistiques au Canada n’ont rien réglé... ou presque, Montréal, Boréal, 2006, p. 370.

6 Ibid, p 371.

7 Les allophones (immigrants et non immigrants) utilisent de plus en plus fréquemment le français à la maison au Québec. En 2006, 24 % d'entre eux ont déclaré parler le français le plus souvent à la maison, comparativement à 20 % en 2001 et 17 % en 1996. Par ailleurs, la proportion d'allophones ayant déclaré parler l'anglais le plus souvent à la maison a légèrement fléchi, passant de 22 % en 2001 à 21 % en 2006. [...] En 2006, 51 % des allophones avaient adopté le français comme langue parlée à la maison, comparativement à 46 % en 2001 et à 39 % en 1996. Pour ce qui est des transferts linguistiques vers l'anglais, la proportion a diminué, atteignant 49 % en 2006, comparativement à 54 % en 2001 et à 61 % en 1996. Statistiques Canada, http://www12.statcan.ca/francais/census06/analysis/language/allo_lang.cfmSite du gouvernement.

8 Selon une allocution prononcée à l’Université d’Ottawa le 20 mars 2008.