ARCHIVÉE - Ottawa, le 20 février 2008

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Réflexions sur le leadership, la dualité linguistique
et la diversité culturelle

Notes pour une allocution au forum de la Communauté des gestionnaires
de Service Canada : « Engager dans l’aventure »


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Bonjour.

Il me fait grand plaisir d’être ici aujourd’hui.

Votre nom, Service Canada, vous démarque à titre de représentants du gouvernement du Canada auprès du public. De plus en plus, vous allez devenir le point de contact pour ces Canadiens qui cherchent à obtenir des services du gouvernement fédéral.

Cela veut dire que vous avez une responsabilité particulière à leur égard.

À Service Canada, vous vous êtes engagés à offrir un service de qualité égale, dans un délai raisonnable, aux communautés majoritaires et minoritaires dans l’ensemble du pays. Pour y arriver, l’organisation doit tout d’abord se pencher sur certaines questions liées à la dualité linguistique à l’interne.

Vous êtes, pour la plupart, responsables des questions touchant les langues officielles au sein de votre équipe. Dans vos rôles de champions des langues officielles, vous êtes en mesure d’exercer une certaine influence sur vos employés et sur la direction. Cela étant dit, vous devez faire preuve de leadership et reconnaître la dualité linguistique comme valeur essentielle de votre culture organisationnelle. Finalement, vous devez être conscients de la coexistence de la dualité linguistique et de la diversité culturelle, réalité actuelle de notre pays.

Ces mesures vous permettront de respecter votre engagement.

Leadership et dualité linguistique

Depuis que j’ai pris le poste de commissaire aux langues officielles, j’ai eu l’occasion de me questionner sur les liens qui existent entre le leadership et la langue.

Comment le bilinguisme et le respect pour la dualité linguistique peuvent-ils devenir une caractéristique clé du leadership au sein de la fonction publique?

Qu’arriverait-il si le bilinguisme et le respect de la dualité linguistique étaient véritablement considérés comme des valeurs, et non tout simplement comme des obligations, des cases à cocher? Quelles en seraient les répercussions sur le recrutement, l’avancement professionnel et le comportement des employés?

Comme je l’ai dit à quelques reprises depuis mon entrée en fonction, les fonctionnaires ont trois bonnes raisons de maîtriser les deux langues officielles : pour servir la population, qui a le droit de recevoir des services en français ou en anglais; pour superviser d’autres fonctionnaires, qui ont le droit de travailler en français ou en anglais; et pour comprendre le pays dans son ensemble, raison toute aussi importante que les autres.

Déjà, Service Canada fait preuve de son engagement envers ces objectifs. J’étais très impressionné par la mise sur pied de centres de services bilingues à Winnipeg, offrant sous un même toit une gamme de services en français des gouvernements municipal, provincial et fédéral. Je trouve que c’est un modèle à suivre ailleurs.

Pourtant, les exigences linguistiques en vigueur dans la fonction publique sont trop souvent perçues comme des obligations plutôt que comme des possibilités.

On les voit comme des lacunes à combler et non comme des atouts à acquérir, comme des obstacles à franchir au lieu d’outils de communication.

Un haut fonctionnaire m’a raconté un jour que l’un de ses collègues qui avait atteint le niveau C, soit le niveau de compétence linguistique le plus élevé requis des cadres, lui avait dit : « I just got my C level – now I’ll never have to speak French again! »

Pour participer pleinement à la fonction publique, adhérer à ses valeurs et développer les compétences nécessaires pour y travailler, on doit envisager la maîtrise des deux langues officielles sous l’angle du leadership, du respect et de la communication. Il faut voir la maîtrise d’une langue seconde comme un geste d’ouverture et d’accueil et non comme une affaire de règlements, de contraintes et d’examens.

Car comment peut-on exercer un leadership sans comprendre les gens que l’on dirige? Comment peut-on respecter un employé si on ne peut pas lui parler dans sa langue officielle de choix? Comment respecter les membres du public sans respecter leurs droits linguistiques? Comment respecter les représentants élus si on ne peut pas communiquer avec eux dans la langue officielle de leur choix?

Tout est question de respect.

Dans toute organisation complexe, on remarque une tendance à transformer nos valeurs en fardeaux. La transparence devient le fardeau de l’accès à l’information; la gestion responsable des fonds devient le fardeau de la vérification, de la vérification interne et de l’architecture des activités du programme. De son côté, la valeur de la dualité linguistique devient le fardeau de la classification des postes, de la formation et des examens linguistiques.

C’est ainsi que dans le processus de dotation, il y a une sorte de liste de vérification. Cette personne détient-elle un diplôme universitaire? Oui. Est-ce qu’elle satisfait aux exigences linguistiques? Oui.

Pourtant, la dualité linguistique n’est pas simplement une exigence préalable : il s’agit d’une valeur, d’un élément essentiel du leadership dans la fonction publique. 

Le fameux niveau « C » pour l’interaction orale requiert que la personne évaluée soit persuasive dans sa langue seconde et qu’elle puisse communiquer efficacement avec ses employés dans leur langue officielle de choix. Par exemple, un gestionnaire doit pouvoir motiver un employé à prendre de nouvelles responsabilités ou à faire preuve de plus d'initiative. Il s’agit aussi, comme me l’a dit un employé de la Commission de la fonction publique, de pouvoir témoigner en cour ou donner un cours.

Il ne s’agit donc pas d’un critère linguistique, mais bien d’un critère de leadership. 

En juin dernier, j’ai entendu Jeffrey Gandz du Ivey Executive Program et du Ivey Leadership Program parler de leadership et de l’importance d’être capable d’influencer et de persuader des gens, c’est‑à‑dire d’incarner des valeurs, de les transmettre, d’en faire la promotion et de les mettre en pratique.

Selon lui, si les leaders n’incarnent pas les valeurs, c’est bien simple, les valeurs n’existent pas.

Je lui ai demandé à quel point il était important pour les leaders d’être en mesure de communiquer avec l’ensemble de l’organisation et non seulement avec leurs subordonnés directs.

Selon lui, c’est la distinction à faire entre un leader et un gestionnaire. On gère un secteur, mais on exerce un leadership dans l’ensemble de l’organisation.

Tout cela revient à dire que pour être un leader dans la fonction publique, il faut pouvoir influencer, persuader, motiver, stimuler et valoriser tous les employés, en français et en anglais.

D’ailleurs, les fonctionnaires canadiens comptent parmi les employés les plus professionnels et qualifiés au monde. Par contre, comme le montrent les données de mon premier rapport annuel, la valeur de la dualité linguistique n’est pas encore pleinement intégrée dans la fonction publique. Elle demeure une ressource potentielle peu exploitée et constitue un aspect essentiel du renouvellement de la fonction publique.

Autrement dit, chaque fois qu’un citoyen a de la difficulté à obtenir des services dans sa langue officielle de choix, qu’on lui demande s’il désire s’adresser à quelqu’un qui connaît le dossier ou qui parle français, ou encore qu’il se fait servir par un fonctionnaire qui n’est pas à l’aise dans sa langue seconde, la perception s’accentue que les cadres supérieurs à Ottawa considèrent que le français a une importance secondaire.

Si les hauts fonctionnaires ne donnent pas l’exemple en faisant preuve de leadership dans des moments pareils, qui le fera? Quelles seraient les caractéristiques d’un délégué qui respecte pleinement la dualité linguistique? Que ferait-il pour contribuer à l’égalité des langues?

Il y a, bien sûr, les gestes évidents : entretenir des rapports en français avec les collègues francophones, veiller à ce que toutes les communications à l’intention du personnel transmises dans les deux langues, et montrer clairement que les notes de service et les documents rédigés en français reçoivent la même attention que ceux rédigés en anglais.

Il y a aussi le fait de parler aux employés du Québec, du Nouveau-Brunswick ou de tout autre endroit où l’on parle le français au travail et à la maison; de pouvoir parler à ces gens et aux « groupes d’intervenants» (pour employer une expression largement utilisée et comprise dans la fonction publique) dans l’une ou l’autre des deux langues officielles.

Mais il existe d’autres réflexes culturels ou sociaux qui devraient faire partie du leadership.

Depuis que je suis devenu commissaire, j’ai découvert que plusieurs de mes collègues francophones sont abonnés au Théâtre français du Centre national des Arts. Ils regardent le Téléjournal ET The National. Ils regardent Tout le monde en parle et The Rick Mercer Report.

Je ne cherche pas à démontrer qu’ils sont centrés sur le Québec. Loin de là.

Au cours des derniers mois, j’ai été impressionné de constater, entre autres choses, à quel point mes collègues francophones ont choisi, tôt dans leur carrière, de travailler dans d’autres régions du Canada. Inversement, plusieurs de mes collègues anglophones ont choisi d’étudier ou de travailler au Québec.

Mais je me suis finalement rendu compte que, pour jouer un rôle de leadership dans une organisation du gouvernement qui respecte la dualité linguistique, il ne faut pas se contenter de lire un discours en français, de présider une réunion dans les deux langues officielles ou de veiller à la diffusion, dans les deux langues officielles, des messages destinés au personnel.

Il faut créer un environnement de travail dans lequel les gens savent que vous comprendrez le document juridique de 35 pages rédigé en français sans devoir attendre la traduction. Il faut être en mesure de présider des réunions où tous sont à l’aise de plaisanter dans l’une ou l’autre des deux langues.

Plus encore, c’est connaître le milieu culturel dans lequel évoluent les employés et cadres francophones : les journaux qu’ils lisent, les émissions de télévision qu’ils regardent, les films qu’ils vont voir, les théâtres qu’ils fréquentent. C’est comprendre leurs blagues.

À une certaine époque, les francophones qui souhaitaient faire carrière dans la fonction publique devaient s’attendre à ne parler qu’en anglais au travail, jusqu’à leur retraite. Cela est maintenant impensable.

La vie professionnelle des fonctionnaires francophones a changé à bien d’autres égards. La culture a changé.

Mais nous avons encore beaucoup de chemin à faire. Si vous voulez être des leaders et pas uniquement des gestionnaires, vous devez faire de la dualité linguistique une de vos valeurs fondamentales.

Le bilinguisme, un atout important

D’ailleurs, le fait d’être bilingue a ses avantages, qui surpassent grandement les obligations. Des avantages pour vous, pour vos employés et pour l’ensemble de la société.

À l’heure actuelle, on assiste à un mouvement pancanadien en faveur de l’apprentissage du français langue seconde. À titre d’exemple, aujourd’hui, il y a deux fois plus de jeunes qui sont bilingues comparativement à leurs parents. Et le nombre de jeunes en immersion ne cesse de croître dans l’ensemble du pays, particulièrement en Colombie-Britannique et en Ontario.

Les gens sont souvent très surpris d’apprendre que l’apprentissage du français continue d’être aussi populaire même dans l’Ouest canadien. Pour l’année scolaire 2005-2006, plus de 42 p. 100 des élèves de la Colombie-Britannique étaient inscrits à un programme d’immersion ou de français de base1.

Ce n’est qu’un exemple, mais je tiens à vous montrer les progrès que nous avons faits au cours des dernières années pour ce qui est de l’apprentissage de nos deux langues officielles.

L’automne dernier, nous avons rencontré des jeunes de partout au pays afin de connaître les raisons pour lesquelles ils avaient choisi d’apprendre leur deuxième langue officielle. La plupart ont répondu que ça leur permettrait d’accéder à de meilleurs postes, de voyager plus facilement, de se faire des amis ailleurs au Canada et dans le monde et d’apprendre à connaître de nouvelles cultures. Nous pouvons en conclure que les jeunes sont encore très enthousiastes à l’égard de la dualité linguistique.

Par leurs efforts, ces jeunes contribuent à l’histoire canadienne. Si les générations précédentes avaient l’impression que le bilinguisme n’était pas nécessaire, c’est un commentaire que l’on entend de moins en moins et qui demeure sans fondement.

Voilà où je veux en venir. Les avantages du bilinguisme que perçoivent ces jeunes sont aussi pour vous. Lorsque l’on est bilingue, on peut découvrir l’autre culture, qu’il s’agisse de la culture francophone ou anglophone du Canada. L’art, la musique, la littérature, le théâtre, la gastronomie... Les gens qui connaissent mieux une deuxième culture sont à même de mieux servir le public, en plus de mieux comprendre – et d’apprécier – leurs collègues.

Bien sûr, les jeunes ont raison de penser que le bilinguisme peut leur permettre d’obtenir de meilleurs postes. Dans le cadre du renouvellement actuel de la fonction publique, le fait d’être bilingue demeure un atout important.

Si vous cherchez encore à maîtriser votre deuxième langue officielle, il n’est jamais trop tard. En tant que membres de la fonction publique, vous avez accès à tous les outils nécessaires. Profitez-en.

Dualité linguistique et diversité culturelle

Ce ne sont pas seulement les jeunes qui contribuent à l’évolution de la dualité linguistique au Canada. Aujourd’hui, la diversité culturelle vient aussi jouer un rôle important. Depuis déjà quelques années, le Commissariat aux langues officielles étudie les différentes perceptions de la dualité linguistique des Canadiens de diverses origines, ainsi que l’incidence de ces perceptions sur les politiques fédérales. La politique publique pour le Canada, particulièrement en ce qui a trait au multiculturalisme et à la dualité linguistique, est fondée sur la diversité.

Compte tenu du faible taux de natalité, du vieillissement de la population et de la nécessité de soutenir la croissance de la population active, la proportion d’immigrants ne peut que croître au cours des prochaines années. En fait, les projections indiquent que, d’ici 2017, un Canadien sur cinq fera partie d’une minorité visible. Étant donné cette réalité, il sera important que le gouvernement conçoive des politiques et des programmes pour faire la promotion de la dualité linguistique de notre pays auprès des Canadiens de diverses origines.

La diversité culturelle de la société canadienne découle directement de la croissance continue de la population immigrante qui s’est produite au cours des dernières décennies. On peut affirmer que c’est en partie l’ouverture et l’esprit d’accommodement canadien, issus de l’évolution des deux grands groupes linguistiques du Canada, qui ont favorisé l’immigration et la diversité au sein de la population canadienne. Le fait qu’il y ait deux langues officielles au Canada contribue à l’expression de la différence.

À titre d’exemple, j’ai souvent dit que les gouverneures générales Adrienne Clarkson et Michaëlle Jean illustraient parfaitement bien la manière dont la langue et la culture se rejoignent au Canada. Toutes deux arrivées au pays comme immigrantes de minorité visible, elles ont choisi non seulement d’apprendre les deux langues officielles, mais de les parler avec éloquence.

La diversité culturelle et la dualité linguistique sont deux valeurs fondamentales complémentaires qui caractérisent notre identité en tant que Canadiens. La dualité linguistique favorise le respect, l’acceptation et l’empathie. Elle favorise également le dialogue entre les membres de différents groupes culturels. Un peu comme le fait la dualité linguistique entre les francophones et les anglophones au Canada.

Conclusion

Dans la dernière année, Service Canada a connu une modique amélioration dans ses résultats sur la façon d’offrir et livrer le service au public dans la langue de la minorité, critères que je juge très importants pour votre institution. Vous avez encore un peu de chemin à faire, mais ne lâchez pas.

Je vous encourage à continuer votre bon travail et à être proactif au sein de votre organisation. Vous jouez un rôle important de leadership et d’influence auprès de vos employés et de votre direction. 

Dans le cadre de mes réflexions sur la façon d'exercer mon rôle d’ombudsman, je cherche à trouver des moyens d’amener les institutions fédérales à s’engager sur cette voie et à atteindre de meilleurs résultats. Bien sûr, je ne mettrai pas de côté pour autant les enquêtes, les bulletins de rendement, les vérifications et les recours judiciaires.

En fait, je voudrais optimiser mon rôle d’ombudsman. Pour y arriver, j’examine des mécanismes de collaboration pour régler certains problèmes au sein des institutions fédérales, dont Service Canada. Ces mécanismes seront particulièrement utiles pour trouver des solutions durables à des problèmes systémiques.

Déjà, grâce à vos efforts, vous pourrez faire de votre milieu de travail un environnement où chacun pourra communiquer et être servi dans la langue officielle de son choix.

Merci.


1 Site Web de Canadian Parents for French,
http://www.cpf.ca/fra/pdf/ressources/rapports/inscriptions/05-06_Inscriptions/BC%2099-06WEBSITEFRENCH.xlsSite externe