ARCHIVÉE - Ottawa, le 19 février 2008

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Notes pour une allocution dans le cadre du
Programme des leaders de demain de Justice Canada


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Je suis très heureux d’être ici et de m’adresser à vous.

Comme vous le savez, à titre de commissaire aux langues officielles, mon travail consiste à défendre les droits linguistiques de la population canadienne, selon la définition qu’en donne la Loi sur les langues officielles, et de promouvoir la dualité linguistique.

Cependant, on me demande souvent s’il existe un conflit entre la dualité linguistique et la diversité culturelle.

Je crois fermement que, loin d’être contradictoires, ces deux notions sont complémentaires.

Aujourd’hui au Canada, les langues officielles et la diversité sont intimement liées. Leur lien s’intègre de plus en plus à notre réalité canadienne, et la diversité doit s’inscrire dans notre dialogue sur la dualité linguistique si nous voulons progresser comme pays.

Notre gouverneure générale actuelle et celle qui l’a précédée sont de bons exemples de ce lien. Toutes deux sont nées à l’extérieur du pays. Toutes deux ont contribué grandement à notre société tout au long de leurs carrières et toutes deux ont jugé que pour jouer un rôle sur la scène nationale, elles devaient parler l’anglais et le français avec éloquence.

Adrienne Clarkson et Michaëlle Jean ont réussi à toucher les gens partout au Canada, même ceux qui ne se soucient guère des représentants de la Couronne britannique. Elles ont fait leur marque parce qu’elles touchent les gens sur le plan des émotions, droit au cœur, et comme d’innombrables politiciens unilingues l’ont appris à leur grande consternation, vous ne pouvez toucher le cœur des gens que si vous parlez leur langue. Les gens peuvent vous comprendre, mais si vous ne parlez pas leur langue, vous ne pouvez pas les inspirer, les motiver ou établir un lien avec eux.

Je crois aussi que ces deux femmes de distinction nous aident à accepter les contradictions apparentes qui enrichissent notre pays. En combinant la monarchie et le nouveau Canada, l’anglais et le français, les jeunes et les moins jeunes, elles nous aident à voir le pays dans son ensemble plutôt que comme des entités distinctes. Je ne sais pas si elles le font de façon délibérée – après tout, en tant que journalistes, toutes deux ont été des observatrices perspicaces de la société canadienne – mais l’effet est là.

Elles illustrent également l’expérience canadienne, car la plupart d’entre nous ont été des immigrants à notre façon. Je ne veux pas dire dans le sens usuel du terme d’avoir des ancêtres qui sont arrivés par bateau ou par avion, bien qu’il soit important de rappeler que certains Canadiens peuvent faire remonter leur lien avec la terre à de nombreuses générations. Ce que je dis, c’est que la plupart d’entre nous, à un moment ou à un autre de notre vie, se sont sentis perdus parmi des gens qu’ils ne comprenaient pas bien dans leur propre pays.

Pour moi, ce moment s’est produit en 1965, alors que je pratiquais des fouilles archéologiques dans l'Île-aux-Noix, au sud de Montréal. Mon « Ontario High School French » s’est révélé nettement insuffisant. Je me suis donc retrouvé au sein d’un groupe de jeunes de mon âge que je ne comprenais qu’avec difficulté et dont les références culturelles et l’humour m’étaient pratiquement inconnus. C’était à la fois excitant et effrayant.

C’est cette expérience – un paradoxe, d’ailleurs – qui m’a permis de comprendre la situation des immigrants et les difficultés liées à l’apprentissage d’une deuxième langue, car la découverte d’une autre langue et d’une autre culture nous rend plus sensibles à la condition des étrangers. J’ai pu approfondir cette prise de conscience un peu plus tard dans la vie, lorsque nos fils fréquentaient une école de langue française à Québec. On y prend goût : j’habite Ottawa, l’un des points de rencontre des deux grands groupes linguistiques; mon fils aîné vit à Montréal, l’une des grandes villes bilingues et multiculturelles du monde. Mon fils cadet est à Toronto – et mon petit fils est en immersion française.

Depuis ce premier contact avec un environnement linguistique riche et différent, j'ai toujours cru que, loin d'être contradictoires, la dualité linguistique et la diversité culturelle sont intimement liées. Je dirais même que, sans la reconnaissance, consciente ou inconsciente, du dynamisme de deux grandes communautés linguistiques, la notion même de multiculturalisme aurait du mal à être acceptée au Canada. Le fait qu’il y ait deux langues officielles au pays contribue à l’expression de la différence et, d’après moi, la diversité culturelle et la dualité linguistique s’imposent comme deux éléments fondamentaux de la personnalité canadienne. Cela est possible parce qu’elles sont toutes deux basées sur la même valeur : le respect.

Le respect va beaucoup plus loin que la tolérance. On peut tolérer quelqu’un sans jamais avoir envie de lui parler, tant qu’il reste de son côté de la clôture. Cette relation est bien décrite par un adage en anglais, « Good fences make good neighbours ». C’est parfois une bonne façon de maintenir une relation avec certains voisins, mais on ne peut pas bâtir un pays avec nos concitoyens de cette façon.

Le respect implique un désir d’entrer dans une relation mutuellement profitable. Je crois que c’est l’homme d’État américain John William Gardner qui disait que respecter les autres vous permet de les aider à devenir de meilleures personnes1. Cela devient intéressant lorsque le respect est mutuel : on arrive tout naturellement à s’enrichir réciproquement, à profiter des différences, à puiser chez l’autre ce qui nous rend meilleur.

Mais pour que cet échange puisse s’opérer, la possibilité d’un dialogue doit exister. À l’échelle nationale, ce dialogue a surtout lieu en français et en anglais. Pour des raisons historiques, mais aussi parce que suffisamment de nos chefs de file dans tous les domaines comprennent ces deux langues. La disponibilité de grands médias nationaux dans chacune de ces deux langues, et dans toutes les régions du pays, permet aux citoyens intéressés d’avoir accès à l’actualité et à la culture des deux grandes communautés linguistiques.

Dire que le français et l’anglais sont nos deux langues canadiennes ne diminue en rien l’importance des douzaines d’autres langues qui sont parlées quotidiennement au Canada. Certaines langues autochtones, en particulier l’Inuktitut, sont des langues d’administration publique dans le Nord canadien et leur usage se doit d’être renforcé partout au pays. L’ukrainien, l’allemand, l’italien, les langues chinoises et bien d’autres sont d’usage courant dans certains quartiers et campagnes. Mais lorsque l’on sort de ces milieux, le français et l’anglais deviennent les langues de communication. À l’échelle nationale, la maîtrise des deux est essentielle.

Ce simple fait a été reconnu d’emblée par les participants d’une table ronde organisée par le Commissariat en octobre dernier à Toronto. Une quinzaine de personnes appartenant à des communautés culturelles se sont jointes à nous pour discuter de leur lien avec les langues officielles du Canada.

Cela m’a permis d’en apprendre un peu plus sur les défis sur le plan pratique de s’établir dans un autre pays : trouver un logement adéquat, obtenir un emploi, faire reconnaître ses titres de compétences – et apprendre l’anglais ou le français le plus rapidement possible.

Après les nécessités de base vient le désir de contribuer à la société canadienne de diverses façons, de faire partie du dialogue national. Cela renvoie une fois de plus à ce que John William Gardner disait à propos du respect et de l’aide, au fait que le Canada devienne un meilleur pays. Cela est vrai des nouveaux immigrants comme ce l’est de ceux dont les familles sont arrivées il y a quatre ans, quarante ans ou en 1608.

Les participants à notre discussion ne maîtrisaient pas tous les deux langues officielles, même si je suppose qu’ils utilisent tous régulièrement au moins deux langues. Mais ils étaient tous d’accord pour dire qu’ils souhaitaient davantage de possibilités d’apprendre l’anglais et le français. Bon nombre de personnes ont insisté pour que nous trouvions d’autres façons de créer des liens entre les diverses communautés, aussi bien à l’échelon local qu’à l’échelon national. La volonté – l’empressement – en faveur du dialogue ne fait aucun doute.

Cette attitude démontre une compréhension profonde de la dualité linguistique comme valeur, et non comme un fardeau bureaucratique ou un phénomène étrange propre à Ottawa lorsque siège le Parlement. Il est important de rappeler, en particulier dans la fonction publique fédérale, que la diversité, à l’instar de la dualité linguistique, est une valeur et non un fardeau.

Les quarante dernières années nous ont montré que des personnes de nos deux grandes communautés linguistiques peuvent travailler efficacement côte à côte au sein du gouvernement et de la bureaucratie. J’estime que c’est une des raisons pour lesquelles notre fonction publique est une des administrations publiques les meilleures et les plus efficaces au monde. Je ne doute pas que des initiatives fructueuses d’équité en matière d’emploi puissent s’appuyer sur cet héritage.

Nous devons tous comprendre que la réussite de l’intégration des personnes de diverses origines dans la fonction publique est importante pour deux raisons :

  • La première est l’équité : la fonction publique est le plus important employeur au Canada. Nous devons veiller à ce que la porte soit ouverte à tous les Canadiens qualifiés.
  • La deuxième est l’efficacité : une organisation de cette taille, en particulier lorsqu’elle sert le public, réussit mieux lorsqu’elle comprend des gens qui ont des points de vue différents. Encore une fois, le respect mutuel nous permet de nous améliorer.

Tant au niveau de la diversité que des langues officielles, il reste encore beaucoup de chemin à faire. L’une des raisons en est que ces deux valeurs ne sont pas pleinement intégrées au sein de la fonction publique.

En juin dernier, j’ai entendu Jeffrey Gandz du Ivey Executive Program et du Ivey Leadership Program parler de leadership et de l’importance d’être capable d’influencer et de persuader des gens, c’est‑à‑dire d’incarner des valeurs, de les transmettre, d’en faire la promotion et de les mettre en pratique.

Selon lui, si les leaders n’incarnent pas les valeurs, c’est bien simple, les valeurs n’existent pas.

L’engagement des chefs de file, au niveau tant régional que national, est donc primordial. Les leaders doivent rappeler que les initiatives d’équité en emploi sont bien plus qu’une série de procédures et de contraintes dont les gestionnaires doivent tenir compte lors de la dotation de postes. Leurs subordonnés doivent comprendre qu’il s’agit d’une façon d’améliorer l’organisation, d’obtenir de meilleurs résultats et d’offrir un meilleur service à la population canadienne.

J’espère que les discussions actuelles sur la diversité et le renouvellement de la fonction publique contribueront à donner vie à cette approche axée sur les valeurs. De mon côté, je me servirai de mon prochain rapport annuel pour expliquer et analyser les façons dont la dualité linguistique et la diversité partagent des valeurs communes et se renforcent mutuellement.

L’une des raisons pour lesquelles je crois que le Canada est mieux en mesure à relever le défi de la diversité que la plupart des pays est qu’il a réussi à intégrer avec succès le patrimoine judiciaire de deux peuples.

En tant qu’employés du ministère de la Justice, vous êtes dans une position particulièrement importante pour réfléchir sur cette question.

Qu’on y pense un peu : notre histoire représente non seulement la coexistence de deux groupes linguistiques, mais aussi de deux traditions juridiques, la common law et le code civil. Cela nous donne une chance unique.

Elle a également produit un mariage remarquable de ces deux traditions. La Charte canadienne des droits et libertés – et sa disposition de dérogation – illustre à merveille le lien entre le code civil et la souveraineté du Parlement.

Les droits au Canada – et cela englobe incontestablement les droits linguistiques – découlent de cette conversation créative entre les tribunaux, le Parlement et les Canadiens.

Dans un contexte de mondialisation, cette expérience nous donne de précieuses et remarquables compétences sur le plan international.

Notre pays jouit d’un système juridique bilingue et bijuridique que le monde entier nous envie : le droit civil et la common law y cohabitent et s’y entremêlent; on peut s’exprimer en français et en anglais dans la plupart des tribunaux canadiens – dans des proportions variables, je le reconnais. Comme l’avenir de plusieurs régions du monde dépend de la collaboration entre divers peuples, il est temps que le monde examine de très près l’expérience canadienne.

Je présume que votre groupe a eu ses propres expériences en ce qui concerne le dialogue culturel et la façon de mettre à profit les forces de chacun pour s’améliorer soi‑même. Je suis prêt à répondre à vos questions, mais je souhaite également entendre vos opinions sur la question.

Merci.



1 « If you have some respect for people as they are, you can be more effective in helping them to become better than they are. »