ARCHIVÉE - Pointe-à-l’Église, le 10 mai 2008

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Notes pour une allocution dans le cadre de
la collation des grades de l’Université Sainte‑Anne


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Monsieur le Chancelier, Monsieur le Recteur, Monseigneur, Monsieur le Ministre, Monsieur le Sénateur, Monsieur le Député – mais surtout Mesdames et Messieurs les diplômés et chers parents,

C’est avec grand plaisir que je suis ici aujourd’hui; mon père est né en Nouvelle‑Écosse, et tous les Fraser, depuis l’arrivée de ma famille en 1809, y ont vécu jusqu’à la génération de mon père. Donc, même si c’est la première fois que je viens à Pointe‑à‑l’Église, je me sens de retour chez moi.

La tradition veut que je vous donne des conseils impérissables. Mais je me rends compte, lorsque je pense à ma propre cérémonie de collation des grades il y a 40 ans, que je n’ai aucun souvenir de ce qui a été dit, ni même s’il y avait un conférencier cette journée‑là.

Dans le cadre de cette cérémonie, une tension naturelle peut être ressentie entre la nostalgie des conférenciers et l’impatience des diplômés; entre le désir naturel des plus vieux de donner des conseils et le réflexe tout aussi naturel des plus jeunes de penser qu’ils n’en ont pas besoin.

Permettez‑moi tout de même de faire quelques observations

Depuis sa fondation, cette université a déployé beaucoup d’efforts à la formation – et au renforcement – de la communauté acadienne. Ayant choisi d’étudier ici, vous avez accompli un geste de solidarité – et j’espère que cette expérience va marquer le reste de votre vie. Je m’en voudrais si je ne mentionnais pas l’exemple de Jean-Louis Roy, président sortant de Droits et Démocratie, ancien secrétaire général de l’Agence de la Francophonie et ancien directeur du Devoir, qui a été profondément marqué par son expérience à l’Université Sainte-Anne. Il en est très fier.

On parle souvent de « communautés minoritaires » ou, dans un jargon qui me devient familier, de « communautés de langue officielle en situation minoritaire ». Mais il ne faut jamais oublier qu’on est tous en situation minoritaire; il n’y a personne en situation majoritaire sur la planète. C’est pourquoi on a besoin de communautés.

Cela ne veut pas dire que toute communauté a la garantie d’une vie éternelle. L’épanouissement de nos communautés exige une persévérance collective et une résolution personnelle. Mon arrière‑grand‑père parlait le gaélique couramment; mon grand‑père le parlait un peu; mon père savait quelques mots, et moi, je ne le parle pas du tout. C’est le modèle classique de l’assimilation.

Mais ce qui est extraordinaire de l’expérience acadienne est le fait que, malgré ce qu’on appelle « le Grand Dérangement », un des premiers exemples de nettoyage ethnique de l’histoire, on continue de parler le français ici, en Acadie, après plus de 400 ans.

Il y aura toujours des gens pour penser que l’épanouissement de la communauté acadienne n’est pas réaliste, qu’elle est irréalisable. Certains sont des francophones dont la famille a frôlé l’assimilation, ou qui ont perdu des membres de leur famille à l’assimilation. Leur pessimisme est fondé sur une dure réalité – une réalité qu’ils prédisent pour toute communauté en situation minoritaire.

Je ne partage pas cet avis. Je suis plutôt optimiste.

Je m’explique :

La mondialisation de l’économie a eu deux effets principaux : un mouvement vers le haut, et, en même temps, un mouvement vers le bas.

C’est‑à‑dire, en même temps qu’il devient de plus en plus difficile pour un gouvernement national d’isoler son pays des grands courants économiques, on observe une revitalisation des cultures.

On ne mesure pas la vitalité d’une culture par un recensement. Et la technologie fait en sorte qu’on peut écouter la radio et la télévision en français non seulement d’un bout à l’autre du Canada, mais dans le monde entier également.

L’isolement culturel et linguistique qui a formé – et protégé – la  communauté acadienne n’existe plus.

Cette année marque le 50e anniversaire de la première publication d’Antonine Maillet – cette force culturelle que vous avez honorée en 1987. Par son excellence, sa résolution, son amour du peuple acadien, elle a réussi à poser sa marque, non seulement en Acadie, dans le Canada français et dans le Canada anglais, mais également sur la scène internationale. À elle seule, elle a opéré le virage de la survivance à l’épanouissement. Elle a ainsi établi l’exemple à suivre – pour les individus comme pour des communautés.

Car, dans un contexte de mondialisation, on est condamné à l’excellence. Et on ne mesure pas l’excellence dans des recensements ou en comparant des poids démographiques.

En faisant vos études ici, vous avez déjà démontré un engagement profond d’appui pour l’épanouissement de votre communauté. Je vous encourage à poursuivre dans cette voie et à continuer à enrichir votre communauté, votre province et votre pays.

J’imagine que vous êtes bilingues, pour la plupart. En soi, c’est un immense avantage. Les études ont montré que, chez les gens qui parlent deux langues, on peut pratiquement voir une modification de la structure du cerveau, ce qui rend ces personnes moins à risque de souffrir de la maladie d’Alzheimer à un âge avancé. Toutefois, il importe tout autant de considérer le fait que la capacité de parler deux langues est souvent précurseur de l’apprentissage d’une troisième langue. Je connais des jeunes qui ont appris le hindi pour être en mesure de travailler à un projet d’énergie solaire en Inde; d’autres qui sont allés étudier en Chine et y ont appris le mandarin; j’en connais qui sont allés enseigner au Japon et qui en ont profité pour apprendre le japonais; d’autres encore qui ont appris l’espagnol en participant à des projets en Amérique centrale. Je connais aussi des musiciens canadiens qui travaillent à Berlin et qui ont appris l’allemand. Tous ces gens ont un point commun : ils ont appris d’abord l’autre langue officielle du Canada.

Comme conseil, je vous recommande de développer deux qualités

La première, c’est la curiosité. Il ne peut y avoir une éducation réelle sans curiosité. C’est le fondement de la recherche, de l’innovation et de l’ouverture à l’autre. Vous avez peut‑être terminé votre éducation formelle, mais la curiosité va vous ouvrir la porte à l’éducation permanente – par la lecture, les voyages et un questionnement continu.

La deuxième, c’est ce que j’appelle « l’ambition latérale ».

Tout le monde connaît « l’ambition verticale » : le désir de réussir, de monter, de gérer, d’acquérir.

Mais il y a aussi « l’ambition latérale » : le désir d’enseigner, d’écrire, de rechercher, d’approfondir des connaissances. Un enseignant ou une enseignante qui prend sa retraite, après avoir passé sa carrière dans une salle de classe, a réussi tout aussi bien, sinon mieux que son collègue qui est devenu directeur d’école, inspecteur ou directeur d’une commission scolaire. Un diplomate qui finit sa carrière comme diplomate a réussi autant que celui qui devient sous‑ministre. Un journaliste qui termine sa vie professionnelle comme journaliste peut être tout aussi fier de lui-même que celui qui est devenu éditeur en chef d’un quotidien ou vice‑président d’un réseau de télévision.

C’est devenu un cliché de dire que votre génération aura quatre ou cinq carrières. C’est possible. Qui sait? Ce qui importe, par contre, c’est de faire face au monde du travail – et à la vie – avec curiosité, et d’aimer ce qu’on choisit de faire.

La vie est trop courte pour faire autrement.

Merci beaucoup.