ARCHIVÉE - Ottawa, le 16 septembre 2008

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Notes pour une allocution à l’occasion du déjeuner mensuel
des ambassadeurs de l’Union européenne


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Mesdames les Ambassadrices et Messieurs les Ambassadeurs,

Je suis très honoré d’avoir l’occasion de discuter de la situation linguistique canadienne avec des personnes si bien informées. Chaque fois que je me suis entretenu avec des ambassadeurs en poste au Canada, j’ai été étonné de constater à quel point ils connaissaient les forces sociales en jeu dans le pays. Vous possédez souvent un point de vue unique qui vous permet de voir les événements d’actualité sous un angle différent, que la réserve diplomatique vous empêche de partager ouvertement.

La langue est au cœur de l’identité canadienne et fait partie des forces qui ont façonné le pays. Elle n’est toutefois plus un enjeu diviseur sur le plan politique, comme elle l’était autrefois.

Il se trouve que j’ai accepté cette invitation avant de savoir que je vous adresserais la parole en pleine campagne électorale. Cependant, les résultats de cette dernière n’affecteront pas mon poste. J’ai un mandat de sept ans à titre d’agent de Parlement et je me rapport au Parlement, plutôt qu’à un ministre. Cependant, je suis tenu de rendre des comptes à tous les parlementaires. À ce titre, je dois faire preuve de caution afin de ne rien dire qui pourrait être interprété de façon partisane.

Mais je peux quand même vous dire que, depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles, il y a presque 40 ans, le bilinguisme est devenu une condition préalable du leadership politique. Il est aujourd’hui impensable que le premier ministre ou le chef d’un parti politique ne soit pas en mesure de parler à tous les Canadiens et Canadiennes, peu importe leur langue officielle de choix. D’ailleurs, à ma connaissance, nous formons la seule démocratie occidentale qui exige que ses chefs politiques participent à un débat télévisé de deux heures dans une langue, pour ensuite participer à un deuxième débat 24 heures plus tard, cette fois dans l’autre langue.

Bien sûr, l’identité canadienne est également influencée par les langues et les cultures des Inuits, des Métis et des membres des Premières nations. Ces peuples autochtones nous montrent clairement, depuis des siècles, l’importance de transmettre non seulement notre langue, mais aussi notre culture. Ils continuent de lutter pour conserver leurs langues, pour les voir s’épanouir et pour que leurs cultures soient transmises aux générations futures. D’ailleurs, leur lutte est souvent comparée à celle des Francophones du Canada.

L’an prochain, nous fêterons le 40e anniversaire de la Loi sur les langues officielles, ce qui nous donnera l’occasion de mesurer le chemin parcouru et le chemin qui restera à parcourir.

La Loi, qui a mené à la création du Commissariat aux langues officielles, a été adoptée à une époque où les tensions linguistiques étaient importantes. Les Francophones du Canada étaient décidés à n’accepter rien de moins que l’égalité. Si le gouvernement fédéral n’avait pas pris de mesures pour garantir l’égalité du français et de l’anglais, je ne suis pas sûr que le pays eût survécu.

La Loi a été créée afin de garantir aux Francophones et aux Anglophones du pays des services dans la langue officielle de leur choix de la part du gouvernement fédéral. Elle prévoyait également que dans certaines régions, dont celle de la capitale nationale, les fonctionnaires francophones auraient le droit de travailler en français. En conséquence, les superviseurs de la fonction publique dans ces régions doivent comprendre l’anglais et le français, tant à l’oral qu’à l’écrit, et doivent être en mesure de les parler.

Ces objectifs ont en grande partie été atteints. Plus de 90 p. cent des fonctionnaires qui occupent des postes bilingues possèdent les compétences linguistiques requises. Dans 75 p. cent des cas, les Canadiens francophones sont satisfaits des services qu’ils obtiennent du gouvernement fédéral. Néanmoins, année après année, des institutions, telles que les Forces canadiennes, l’Agence des services frontaliers et Air Canada, font l’objet d’un certain nombre de plaintes qui sont adressées à mon bureau. Aujourd’hui encore, le fait d’utiliser les deux langues pour accueillir les citoyens et de leur accorder une place d’importance en milieu de travail ne fait pas partie de la culture nationale.

Il y a également eu des changements au sein de la société civile canadienne.

Il y a 40 ans, deux éminents politicologues, John Meisel et Vincent Lemieux, ont mené une étude sur le bilinguisme au sein des associations bénévoles canadiennes pour la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Ils ont découvert que des organismes aussi divers que Scouts Canada et la Jeune chambre du Canada avaient eu des valeurs opposées au fil du temps et avaient connu des désaccords et même de profonds conflits.

Ils ont constaté que, dans la plupart des organismes, les Anglophones unilingues occupaient la plus grande place et que les Francophones étaient obligés d’utiliser l’anglais s’ils voulaient participer. Ils ont également remarqué que cette situation entraînait souvent « une longue suite de compromis, de désagréments et parfois d’humiliations1.

Où en sommes-nous, 40 ans plus tard?

David Cameron et Richard Simeon, deux des plus importants chercheurs au Canada dans le domaine du fédéralisme, ont produit un document fascinant qui nous donne un aperçu de la façon dont la société civile canadienne s’est adaptée à la dualité linguistique. Le résultat est aussi diversifié et complexe – et, finalement, aussi couronné de succès – que le Canada lui-même.

Dans leur prochain ouvrage à paraître, qui sera intitulé Language Matters: Pathways to Accommodation in Canadian Voluntary Associations, Cameron et Simeon présentent toutes les solutions qui ont été adoptées depuis les tensions importantes qui existaient dans les années 1960. Certaines organisations ont mis sur pied un bureau central en mesure d’offrir à leurs membres des services en anglais et en français. D’autres ont accordé une plus grande autonomie à leur bureau du Québec qui fonctionne essentiellement en français. D’autres encore se sont séparés en deux organismes distincts, l’un fonctionnant en anglais, et l’autre, en français. Je pense, par exemple, à Scouts Canada et à l’Association des scouts du Canada.

En guise de conclusion, Cameron et Simeon comparent leurs constatations à celles de Meisel et Vincent.

Ils écrivent :

« [Meisel et Vincent] ont découvert un paysage façonné par les tensions; nous avons constaté un monde au sein duquel les Canadiens, tant anglophones que francophones, ont surmonté leurs différences et ont trouvé des moyens de collaborer au-delà de la différence linguistique. Les tendances varient et l’ambiance n’est pas toujours harmonieuse, mais les solutions pratiques se révèlent le plus souvent efficaces, et ce, non pas parce qu’on fait fi des différences, mais bien parce qu’on reconnaît leur existence et qu’on en tient compte2. » [traduction]

Cameron et Simeon ont joué un grand rôle dans la compréhension non seulement de la politique linguistique, mais également de la façon dont le pays réussit à surmonter l’épineuse question de la frontière linguistique.

À n’en pas douter, la question linguistique n’est pas une obsession propre au Canada.

Cette année, l’Europe célèbre l’Année européenne du dialogue interculturel. Cette nouvelle facette de l’Europe ressemble de bien des façons à la situation linguistique et culturelle du Canada. Pendant nos discussions, j’aimerais beaucoup connaître votre point de vue sur les nombreux enjeux linguistiques auxquels le continent fait face, de même que sur les occasions qui s’offrent à lui.

Le mois prochain, cela fera deux ans que je suis commissaire aux langues officielles.

Pendant ces deux années, l’une de mes priorités était d’inciter les Canadiens à percevoir la dualité linguistique comme une richesse sur le plan culturel. En fait, au cours des prochains mois, j’animerai une rencontre à ce sujet à Vancouver et je tenterai de mieux comprendre comment les minorités visibles perçoivent le rôle que jouent les deux langues officielles dans notre dialogue national. Je suis convaincu que ces deux concepts ne sont pas contradictoires, mais complémentaires. La diversité culturelle du Canada ne serait pas si riche aujourd’hui si nous ne nous étions pas engagés à appuyer les deux langues officielles et à en reconnaître l’importance.

Cependant, comme dans certains de vos pays, cet appui et cette reconnaissance n’ont pas toujours été faciles. Nous avons la chance d’avoir deux langues internationales, mais, comme ce fut le cas en Europe, la prédominance de l’anglais a suscité des tensions considérables.

Encore aujourd’hui, l’un des mythes les plus persistants qui circulent en matière de langues officielles au Canada est celui sont lequel la Loi sur les langues officielles oblige tous les Canadiens à être bilingues. Bien que j’encourage chaque Canadien à apprendre le plus de langues possible, ce n’est pas pour autant une obligation.

Je sais que vous êtes nombreux à faire face à des enjeux semblables. Je crois également que le Cadre européen commun de référence pour les langues est l’une des solutions qui devraient être adoptées par un plus grand nombre de pays dans le monde. Ici, au Canada, Edmonton Public Schools, le conseil des écoles publiques d’Edmonton, a adopté le Cadre. La réalisation de ce conseil, pour rendre ses élèves bilingues, voire trilingues, s’est avérée l’une des plus grandes réussites que nous ayons connues à ce jour en matière d’enseignement des langues. De par cette initiative, les programmes d’immersion en français sont côtoyés par des programmes de langue seconde offerts en plusieurs autres langues. D’ailleurs, le programme de mandarin est l’un des plus importants et des plus approfondis offerts à l’extérieur de la Chine3. Même des certificats internationaux en allemand, en japonais et en espagnol sont offerts.

L’an dernier, pendant un atelier que j’animais dans le cadre d’une conférence internationale à New Delhi, un jeune homme a fait remarquer, pendant la période de questions, qu’il était étonnant qu’un si petit nombre de Canadiens soient bilingues, malgré le fait que les deux langues utilisent le même alphabet. Je crois qu’un tel constat nous fait prendre conscience des avantages de notre situation.

Bien entendu, l’enseignement des langues ne doit pas seulement se faire à l’école primaire et secondaire. J’ai souligné à plusieurs reprises que les universités canadiennes doivent jouer un rôle d’importance et reconnaître les avantages d’apprendre l’anglais et le français. Je les ai également incitées à reconnaître les efforts des étudiants qui font leurs études dans leur langue seconde et à inclure la connaissance des deux langues officielles comme condition préalable pour certains programmes, et comme condition d’obtention d’un diplôme pour d’autres.

Certaines universités ont déjà adopté de telles politiques, mais le temps est venu, à mon avis, de les adopter de façon plus universelle. Les jeunes devraient avoir l’occasion d’apprendre l’autre langue officielle, quel que soit leur niveau. Nous pourrions profiter de l’exemple européen du programme Erasmus.

Cette année en particulier, il semble que l’on ait franchi une étape dans la reconnaissance de l’importance de la formation linguistique. Sur le plan économique, la demande d’employés bilingues et multilingues dans le secteur des communications est montée en flèche. Parler plus d’une langue constitue un atout pour les candidats et, bien souvent, un meilleur salaire. Comme l’a affirmé Colin Baker, chercheur gallois qui se spécialise dans le bilinguisme – et je suis d’accord avec lui – le bilinguisme est devenu une compétence commercialisable apte à faire le point entre les langues et les cultures et, de ce fait, à appuyer le commerce et la prestation de services4.

Je vous ai surtout parlé, aujourd’hui, de l’enseignement ici, au Canada, et j’ai abordé la question de la diversité culturelle qui façonne de plus en plus notre société. Le Commissariat et moi travaillons très activement sur ce dossier, et sur bien d’autres enjeux connexes, comme la nomination de juges bilingues et le bilinguisme dans la fonction publique.

Bien sûr, je serai très heureux de répondre à vos questions au sujet de notre travail.

De plus, comme je l’ai dit plus tôt, j’aimerais beaucoup que vous me parliez de ce qui se passe dans vos pays et des défis linguistiques que vous affrontez.

Merci.


1.  Cité dans Sorry, I don’t speak French, de Graham Fraser, Boréal, Montréal, 2007, p. 277.

2. Cité dans la conclusion de Language Matters: Pathways to Accommodation in Canadian Voluntary Associations, de David Robertson Cameron et Richard Simeon, Vancouver, University of British Columbia Press, 2009 (à paraître).

3. Katherine Harding, « Bold strokes on languages », The Globe and Mail, 20 mai 2006

4. Colin Baker, Foundations of Bilingual Education and Bilingualism, 4e éd., Toronto, Multilingualism Matters, 2006, p. 425