ARCHIVÉE - Ottawa, le 9 septembre 2009

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Notes en vue d’une allocution lors du colloque
40 ans de langues officielles au Canada : notre histoire et l’avenir


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Bonjour et bienvenue,

C’est avec humilité que j’inaugure aujourd’hui un colloque intitulé 40 ans de langues officielles au Canada : notre histoire et l’avenir en présence de mes prédécesseurs, et d’un si grand nombre de personnes qui ont consacré leur vie professionnelle à faire de la Loi sur les langues officielles une réussite.

Chacun de mes prédécesseurs a œuvré dans un contexte politique et social unique. Keith Spicer a été le pionnier, initiant les Canadiens au concept de commissaire aux langues officielles. Max Yalden a assuré le relais au moment même où le projet de loi 101 était voté au Québec, pour devenir la Charte de la langue française. Feu D’Iberville Fortier était là lorsque la Loi a été modifiée pour la première fois. Victor Goldbloom a absorbé les tensions entourant l’Accord de Charlottetown et les référendums de 1992 et de 1995, ainsi que les compressions survenues au milieu des années 1990. Dyane Adam a été commissaire durant la création du Plan d’action et l’amendement qui venait consolider la Loi en 2005. Je tiens à les remercier tous et à témoigner mon appréciation pour le travail extraordinaire qu’ils ont accompli. Plus tard aujourd’hui, nous entendrons un mot de la part de ceux d’entre eux qui sont présents parmi nous.

Je profite également de cette occasion pour reconnaître l’importante contribution de Wallace Lambert, qui nous a quitté la semaine dernière. M. Lambert a inspiré plusieurs nouveaux champs d’étude en bilinguisme et en psychologie sociale. Après avoir démystifié le mythe selon lequel apprendre une langue seconde peut nuire à l’intelligence d’un étudiant, il a prouvé le contraire; qu’un tel apprentissage pouvait en fait contribuer à la maîtrise de la langue maternelle et de la langue seconde. M. Lambert a également été pionnier dans le domaine de l’immersion, ayant contribué à la création d’un premier programme de ce genre au Canada.

Grâce à votre travail acharné et à votre dévouement, nous avons beaucoup à célébrer en ce 40e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Loi sur les langues officielles.

L’an prochain, cinq années se seront écoulées depuis que la partie VII de la Loi a été consolidée, obligeant les institutions fédérales à adopter des mesures positives en faveur des communautés de langue officielle et de promouvoir le français et l’anglais. Le temps est venu pour le gouvernement fédéral de travailler en collaboration plus étroite, et peut-être selon des modalités nouvelles, avec ses partenaires pour faire en sorte qu’il s’acquitte de ses obligations linguistiques.

Le développement des communautés de langue officielle est au cœur même de la Loi et de mon mandat. Lorsqu’un commissaire a choisi de se présenter devant les tribunaux, il l’a fait en appui aux individus ou aux groupes des communautés de langue officielle. Ces causes judiciaires ont aidé à raffermir les droits linguistiques au Canada et à améliorer notre compréhension de ces droits.

Depuis l’entrée en vigueur de la Loi, nous avons noté des réussites évidentes de la part du gouvernement fédéral.

Le gouvernement est maintenant en mesure, trois fois sur quatre, de communiquer avec les citoyens en français ou en anglais. Il s’agit d’une amélioration, mais cette proportion continue d’être insuffisante. Les routines du gouvernement sont devenues bilingues; les documents, les formulaires et les procédures sont facilement accessibles dans les deux langues. Les citoyens peuvent tous correspondre avec le gouvernement dans une langue ou dans l’autre et recevoir une réponse dans cette langue. Cela peut sembler élémentaire selon les normes contemporaines, mais il y a quatre décennies, les communications avec le gouvernement n’étaient pas aussi simples.

Comme un ambassadeur me l’a fait remarquer récemment, le français est devenu la langue de l’ambition dans la fonction publique fédérale. On compte désormais une masse critique d’employés bilingues : un phénomène qui semblait inconcevable 40 ans auparavant.

On tient maintenant pour acquis que les personnes occupant les postes de leaders des partis politiques fédéraux du Canada, de gouverneur général et de juge en chef de la Cour suprême doivent parler les deux langues.

On constate des signes discrets de compréhension mutuelle. Plus tôt cette année, lors du concert qui soulignait le 40e anniversaire du Centre national des Arts – une institution qui obtient constamment de bons résultats dans nos rapports annuels – les blagues en français comme en anglais ont suscité autant de rires et d’applaudissements : une indication que la vivacité d’esprit à Ottawa peut être bilingue.

Ainsi, nous avons connu un certain succès. Mais souvent notre réussite est éclipsée par les échecs, par la distance qu’il reste à franchir avant que les deux langues officielles parviennent à égalité. Il reste en effet beaucoup de chemin à parcourir.

En général, il y a un manque d’imagination. Les Canadiens oublient parfois que le français et l’anglais sont des langues canadiennes, qu’elles font non seulement partie de notre histoire, mais qu’elles en constituent les actifs actuels : ces langues appartiennent à tous les Canadiens, peu importe si – à titre individuel – ils sont ou non bilingues. La dualité linguistique représente le pays, autant que son drapeau ou son hymne national.

Afin d’arriver à une telle compréhension, nous devons développer un réflexe de dualité linguistique : un sentiment de cérémonie nationale. Cela signifie que, si un événement se produit à l’échelle provinciale ou locale, il peut se dérouler dans une seule des deux langues officielles – bien que, dans bien des régions, le tenir en français et en anglais serait à tout le moins bénéfique. Cependant, si un événement est d’envergure nationale, s’il est canadien, il est incomplet s’il ne se déroule pas à la fois en français et en anglais.

Il est difficile, toutefois, de développer un tel réflexe lorsque, 40 ans après l’adoption de la Loi, les gens ne saisissent toujours pas son objet véritable. La Loi ne cherche pas, et n’a jamais cherché, à ce que chacun apprenne les deux langues. Son but est de s’assurer que les institutions gouvernementales deviennent bilingues, de sorte que les gens n’aient pas à le faire; et son but est de s’assurer que les communautés de langue officielle ne se résument pas à survivre, mais bien à prospérer.

Le symbolisme et la teneur du bilinguisme officiel continuent d’être mal interprétés.

Un exemple classique de ce malentendu est le débat qui est survenu à propos du projet de loi d’initiative parlementaire du député Yvon Godin. Ce projet de loi prévoit que tous les juges de la Cour suprême puissent instruire les affaires en anglais ou en français, sans interprétation.

Même certains de ceux qui appuient les langues officielles pensent qu’un tel projet de loi commettrait un acte discriminatoire à l’endroit de certaines régions. Comment les avocats et les juges de l’Alberta ou de la Colombie-Britannique pourraient-ils aspirer à un siège à la plus haute cour au pays, se demandent-ils.

Cependant, il ne s’agit pas d’un droit d’accès aux emplois fédéraux. C’est plutôt une question de s’assurer que la justice soit faite. Les lois du Canada ne sont pas traduites; elles sont rédigées simultanément en français et en anglais. Une version n’a pas préséance sur l’autre. Dès 1935, la Cour suprême a fondé un jugement sur un texte en français plutôt qu’un texte en anglais.

À l’heure actuelle, huit des neuf juges peuvent lire et suivre une conversation en français, y compris la juge en chef, Beverley McLachlin. Mme MacLachlin est née à Pincher Creek, en Alberta, a exercé le droit dans cette province, a enseigné en Colombie-Britannique et a siégé à la Cour suprême de la Colombie-Britannique et à la Cour d’appel de la Colombie-Britannique avant d’être nommée à la Cour suprême du Canada.

Il semble donc normal et raisonnable que ceux qui plaident devant la Cour suprême puissent le faire dans la langue officielle de leur choix, sachant qu’ils seront compris au moment où ils s’expriment et non par le truchement de la voix d’un interprète. Pourtant, dans une bonne partie du Canada, cette opinion est toujours considérée comme une forme quelconque de parti pris régional.

Quarante ans après l’entrée en vigueur de la Loi sur les langues officielles, notre système d’éducation n’insiste pas assez sur l’importance d’apprendre les deux langues officielles. La demande de programmes d’immersion surpasse largement l’offre, malgré le succès manifeste de tels programmes. Les établissements postsecondaires – à l’exception des institutions exemplaires comme le Collège Glendon, l’Université d’Ottawa, le Bureau des affaires francophones et francophiles de l’Université Simon Fraser et quelques autres – ont longtemps hésité à reconnaître que le plus important employeur du Canada, soit le gouvernement fédéral, a besoin d’employés bilingues.

En octobre, mon bureau rendra publique une étude qui passe en revue les possibilités d’apprentissage en langue seconde au niveau postsecondaire. Cette étude a examiné toutes les possibilités d’apprentissage en langue seconde offertes dans les universités canadiennes. Malheureusement, les résultats étaient moins que rassurants.

Bien qu’un nombre de plus en plus marqué d’universités offrent des programmes expressément destinés aux étudiants en immersion, trop peu aident les étudiants à réaliser leur véritable potentiel dans leur langue seconde. Si, par exemple, vous étudiez l’administration publique au Canada, il y a de fortes probabilités que vous travaillerez au sein du gouvernement fédéral. Néanmoins, bon nombre d’universités canadiennes enseignent l’administration publique comme si le bilinguisme n’était pas une réalité dans la fonction publique fédérale.

Des centaines de milliers de nos jeunes sont maintenant inscrits dans des programmes d’immersion ou de français avancé. Bon nombre auront besoin du français et de l’anglais dans leurs vies professionnelles. Pourquoi alors le continuum d’apprentissage leur fait-il faux bond lorsqu’ils accèdent à l’université?

Un besoin constant en citoyens et fonctionnaires bilingues découle de la politique des langues officielles du Canada. Et notre système d’éducation doit appuyer cette demande à tous les niveaux.

Ottawa, une ville bilingue?

Dans notre débat sur les lacunes et les possibilités de la politique linguistique canadienne, je raterais la cible si je ne mentionnais pas Ottawa, la capitale du Canada.

Dans quelques mois, 40 ans se seront écoulés depuis que la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a publié son cinquième livre, La capitale fédérale. Au début du Chapitre 1, les commissaires écrivent :

Premièrement, la capitale symbolise l’ensemble du pays. Elle devrait exprimer le plus exactement possible les valeurs du pays tout entier, son mode de vie, sa richesse et sa diversité culturelles, ses conceptions sociales et ses aspirations. Cette symbolisation doit comporter un aspect intérieur et un aspect extérieur. Il faudrait que les citoyens, de quelque région qu’ils viennent, trouvent dans leur capitale un reflet plus fidèle des traditions du pays et éprouvent de la fierté à s’identifier à elle. De même, il importerait que les visiteurs de l’étranger puissent percevoir, dès l’abord, l’expression concrète des valeurs d’un pays, s’ils ne le connaissent pas très bien.1

Selon nombre de témoignages, les commissaires ont établi que la langue et la culture du Canada anglophone prédominaient à Ottawa; que ni un résident francophone ni un visiteur ne pouvaient s’y sentir « chez eux »; « qu’une fraction importante de la population canadienne se sentait étrangère dans la capitale fédérale »2.

Il y a 40 ans, le Conseil municipal d’Ottawa refusait de permettre les panneaux de signalisation en français; on éprouvait de la difficulté à témoigner devant les tribunaux en français; et il était difficile de se faire servir en français dans les magasins et les boutiques.

De toute évidence, il y a eu beaucoup d’améliorations depuis. Aujourd’hui, les panneaux de signalisation, les avis municipaux, les procès et les services judiciaires sont offerts dans les deux langues. Aussi, la plupart des services municipaux sont maintenant offerts dans les deux langues, suivant l’adoption d’une politique sur le bilinguisme en 2001.

Toutefois, nous sommes encore très loin d’une ville réellement bilingue.

Il est encore difficile, en se promenant dans les rues, en magasinant ou en participant à des événements culturels, de sentir que les deux langues officielles sont sur un pied d’égalité. Trop souvent, à l’occasion d’événements culturels à Ottawa, le programme imprimé a été soigneusement traduit, mais pas un mot de français ne s’entend sur place. Ottawa continue de résister à l’idée de devenir une capitale bilingue de manière absolue.

J’entrevois d’un bon œil le congrès sur les villes et le bilinguisme que nous aidons à organiser pour l’an prochain. L’événement explorera les approches que les villes canadiennes et internationales ont adoptées en vue d’un bilinguisme officiel. Des endroits comme le canton de Russell et la ville de Moncton (même si elle se trouve dans une province bilingue) servent d’exemples de communautés où des mesures positives ont été adoptées en vue de reconnaître à parts égales les deux communautés linguistiques qui les composent.

Conclusion

J’aimerais conclure mon exposé avec un commentaire de Northrop Frye. Ce commentaire a été cité par le député progressiste-conservateur, Gordon Fairweather, dans le cadre du débat sur la Loi sur les langues officielles à la Chambre des communes à l’été 1969. Je crois qu’il exprime parfaitement l’idéalisme et l’ambition que représente la Loi. M. Fairweather, comme vous vous en souviendrez, a par la suite accédé au poste de premier commissaire en chef des droits de la personne au Canada.

Le Canada auquel nous devons réellement notre loyauté est celui que nous n’avons pas réussi à créer. Notre identité, tout comme l’identité réelle de toute nation, est une identité que nous n’avons pas réussi à atteindre. [traduction]3

À mon sens, ces paroles expriment non pas le découragement, mais une détermination à demeurer fidèle à la vision de ce que le Canada peut devenir. Bien que la réalité ne rejoint pas encore les idéaux que nous nous sommes fixés, c’est cette impression d’idéal inachevé, l’identité que nous souhaitons assumer, la norme que nous tentons constamment d’atteindre qui reflètent l’esprit de la Loi sur les langues officielles.

Elles suggèrent que l’esprit de la Loi représente un voyage aussi bien qu’une destination. Et, comme je le soutiens, il s’agit d’un voyage enrichissant et parsemé de défis pour chacun et chacune d’entre nous – et pour le Canada tout entier. 



1. Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 5 : La capitale fédérale, Imprimeur de la Reine pour le Canada, Ottawa, 1970, p. 3.

2. Ibid., p. 5-6.

3. Northrop Frye, The Modern Century, Toronto, Oxford University Press, 1967, p. 122-123.