ARCHIVÉE - Iqaluit, le 9 février 2010

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Notes pour une allocution au Sommet de la langue du Nunavut


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Bonjour.

Je suis honoré d’être ici aujourd’hui. Je tiens à remercier le ministre Louis Tapardjuk de m’avoir invité à participer au Sommet de la langue du Nunavut. J’en profite pour souligner son engagement de longue date envers sa communauté et sa culture. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer qu’à titre de président de la Canadian Arctic Co-operative Federation, il a rédigé la préface d’Inuit Journey d’Edith Iglauer, l’un des livres que j’ai lus il y a 30 ans afin de mieux comprendre le Nord.

Bien qu’il s’agisse de ma première visite, j’ai l’impression d’avoir des liens avec votre communauté depuis longtemps. Mon père a souvent visité le Nord, et mes parents étaient des amis de James Houston, dont le travail avec les artistes inuits a joué un important rôle et a permis de faire connaître et d’apprécier le Nord au reste du pays et, en fait, au monde entier. Je suis le fier propriétaire de gravures de Pudlo Pudlat – l’un des premiers artistes à avoir travaillé avec M. Houston – et de Shuvinai Ashoona. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour l’œuvre cinématographique de Zacharias Kunuk.

J’ai rencontré plusieurs fois mon homologue Alexina Kublu, commissaire aux langues, et c’est avec fierté que j’ai contribué aux discussions sur la Loi sur les langues officielles du Nunavut tenues devant le Sénat au printemps dernier.

Il y a plus de 45 ans, soit en 1964, le linguiste Gilles-Raymond Lefebvre de l’Université de Montréal a relevé quatre facteurs qui, selon lui, étaient essentiels à la survie de l’inuktitut.

Parmi ces facteurs se trouvait la volonté du peuple inuit de faire durer et de préserver ses caractéristiques ethniques en tant que minorité1.

M. Lefebvre soulignait également que ces questions dépendent des Inuits eux-mêmes, et de personne d’autre.

Près d’un demi-siècle plus tard, il ne fait aucun doute que les Inuits veulent perdurer. Les Nations Unies les ont décrits comme un peuple qui refuse de disparaître.

En 1977, lorsque la création du Nunavut n’était encore qu’un rêve, John Amagoalik a parlé des particularités de la culture inuite, reconnaissant que certains des éléments physiques étaient perdus à jamais.

Or, il a ajouté que l’aspect non physique de cette culture, c’est-à-dire son attitude à l’égard de la vie, son respect de la nature, sa compréhension que d’autres suivront et que ces derniers méritent le respect et la considération des générations actuelles, est profondément ancré en eux. Les Inuits ressentent vivement la présence de leurs ancêtres en leur for intérieur. Voilà d’ailleurs où réside leur volonté de persévérer.

Lorsqu’il a relevé les mesures à prendre afin d’assurer cette survie, John Amagoalik s’est montré très clair : « Nous devons enseigner à nos enfants leur langue maternelle. Nous devons leur enseigner ce qu’ils sont et d’où ils viennent. Nous devons leur enseigner les valeurs qui ont guidé notre société pendant des millénaires. Nous devons leur enseigner nos philosophies qui vont au-delà de la mémoire des êtres humains2. » [traduction]

La Loi sur les langues officielles du Nunavut et la Loi sur la protection de la langue inuit découlent directement de la vision de M. Amagoalik et reflètent la détermination dont il a fait preuve en dirigeant le processus de revendications territoriales des Inuits qui a jeté les bases de la création du Nunavut.

Tout au long du processus d’élaboration de la législation linguistique du Nunavut, j’ai été impressionné par votre approche généreuse et inclusive, de même que par l’esprit du Qaujimajatuqangit (savoir traditionnel) qui a façonné votre travail.

Avant de discuter de certains détails de notre expérience liée aux lois linguistiques, permettez-moi de vous dire à quel point j’admire l’approche que vous avez préconisée, et toute l’importance qu’à mon avis, vos efforts revêtiront. L’esprit de partage inuit (Ningiqtug) apparaît clairement dans votre philosophie administrative. Ne sous-estimez pas l’importance de vos initiatives. Je peux vous affirmer que, lorsque je voyage à l’étranger ou que je parle avec des diplomates étrangers, je constate l’intérêt marqué de mes interlocuteurs pour l’avenir de l’inuktitut et d’autres langues autochtones du Canada, peut-être encore plus que pour le lien entre les deux langues officielles qui n’est que récemment devenu une partie de la vie ici.

En visant à faire de l’Inuktitut une langue de service et de travail, vous prenez une mesure radicale. Cette mesure aura, selon moi, une incidence considérable sur la collectivité inuite et sur la société canadienne dans son ensemble.

En tant que peuple, vous êtes en train d’écrire l’histoire du Nunavut et de faire avancer une langue que vous avez conservée à un degré unique parmi les peuples autochtones de l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, l’inuktitut s’avère prometteur à titre de langue adaptée aux besoins d’une société moderne qui conserve des racines ancestrales.

Comme l’a dit Sheila Watt-Cloutier, ancienne présidente du Conseil (anciennement Conférence) circumpolaire inuit international : « Les Inuits font face à des changements rapides. Au cœur de cette évolution, ils doivent être résilients et capables de s’adapter. L’interdépendance de notre monde l’exige3. » [traduction]

Cette interdépendance est évidente dans la relation entretenue avec soin entre les Inuits et les communautés anglophone et francophone du Nunavut. 

Le gouvernement fédéral a la responsabilité de vous aider à protéger les droits de ces trois communautés linguistiques. J’ai été ravi de constater que nombre des recommandations formulées par la communauté francophone, en particulier, avaient été intégrées dans la Loi et que toutes les communautés avaient été consultées durant le processus. J’ai également été ravi de savoir que mes recommandations auprès du ministre Tapardjuk en 2007 avaient été prises en considération. Je suis convaincu qu’un tel esprit de coopération, tout comme la proximité entre les communautés linguistiques du Nunavut, se poursuivra et servira de modèle aux relations linguistiques partout au Canada. Dans sa recherche, Mme Watt-Cloutier a également comparé l’Arctique au canari dans une mine de charbon. Même si elle parlait de la santé environnementale mondiale, je pense que cette analogie s’applique tout aussi bien à la préservation de la langue.

Malgré l’importance pour tous les ordres de gouvernement de reconnaître les droits des trois communautés de langue officielle du Nunavut, je crois que nous devons tous reconnaître le besoin de mettre l’accent sur l’inuktitut et sur sa place dans la société. La Loi sur les langues officielles du Nunavut est utile à cet égard. Une utilisation accrue de l’inuktitut doit être encouragée, particulièrement au sein des grandes communautés où le gouvernement est très présent. Il s’agit d’un exemple d’égalité réelle; l’égalité véritable ne peut pas toujours être atteinte par des moyens égaux.

En ce qui a trait aux droits linguistiques, le concept de l’« égalité réelle » reconnaît que certains groupes peuvent parfois être désavantagés par rapport à certains autres. Les tribunaux ont clairement fait valoir que ce concept ne devait pas être utilisé pour renforcer le statu quo en adoptant une vision formelle de l’égalité. L’égalité réelle exige plutôt que les groupes de langue officielle soient traités différemment au besoin, selon leur situation et leurs besoins particuliers, pour qu’ils obtiennent un traitement équivalent. En termes pratiques, le principe de l’égalité réelle implique que l’on cherche à remédier aux inégalités existantes afin d’atteindre une véritable égalité.

De manière plus précise, le principe de l’égalité réelle signifie notamment que les droits linguistiques institutionnels exigent des mesures gouvernementales pour leur mise en œuvre et créent, en conséquence, des obligations pour l’État. L’égalité réelle cherche à valider le concept de « partenaires égaux ». Cela signifie que le gouvernement ne doit pas agir comme s’il y avait une langue officielle principale. En ce qui concerne l’usage d’autres langues officielles, il a plutôt le devoir d’accommoder. Le principe directeur est l’égalité de toutes les langues officielles.

Les garanties linguistiques sont essentielles non seulement pour appuyer les communautés et leurs langues, mais également pour atteindre un objectif culturel important. Comme l’a énoncé la Cour suprême du Canada :

L’importance des droits en matière linguistique est fondée sur le rôle essentiel que joue la langue dans l’existence, le développement et la dignité de l'être humain. C’est par le langage que nous pouvons former des concepts, structurer et ordonner le monde autour de nous. Le langage constitue le pont entre l’isolement et la collectivité, qui permet aux êtres humains de délimiter les droits et obligations qu’ils ont les uns envers les autres, et ainsi, de vivre en société4.

L’objectif est donc de veiller à ce que tous les citoyens soient en mesure de participer pleinement et équitablement à toutes les sphères de la société.

Les jeunes du Nunavut continuent d’apprendre la langue de leurs ancêtres. Toutefois, comme c’est le cas partout, l’utilisation de l’anglais y est également dominante, et des mesures appropriées devront être établies afin d’assurer que les jeunes aient une bonne connaissance de leur langue ancestrale de même qu’une certaine assurance dans leur deuxième, troisième ou quatrième langue. Je suis certain que le système scolaire permettra aux prochaines générations de dirigeants inuits de gouverner le Nunavut dans leur propre langue, et je suivrai de près les changements qui se produiront grâce à la Stratégie sur l’éducation bilingue du Nunavut. 

À certains égards, vos batailles présentent des similitudes avec celles des communautés francophones et anglophones en situation minoritaire. L’influence de l’anglais (ou du français dans le cas des communautés anglophones en situation minoritaire) continue d’avoir de l’emprise sur leurs affaires publiques et leur vie quotidienne. L’attrait de la culture anglophone nord-américaine est particulièrement important pour les jeunes du Nord. Toutefois, au Nunavut, les Inuits forment la majorité. À ce titre, il importe que la fierté envers la culture et le patrimoine inuits serve de contrepoids.

Je crois que les jeunes membres de cette communauté sont déjà très fiers de leur patrimoine. La plupart d’entre eux parlent l’inuktitut. Ils reconnaissent également l’importance de la langue en tant que partie intégrante de la culture et du patrimoine inuits. Toutefois, la simple reconnaissance ne suffit pas; ils doivent pouvoir expérimenter la langue au quotidien et maintenir leur langue maternelle à un niveau permettant de communiquer avec les aînés, de tenir des conversations complexes et de converser avec leurs propres enfants. Bon nombre de jeunes personnes admettent choisir l’anglais comme manière plus « facile » de s’exprimer. Il faut remédier à cette tendance. Après tout, la langue inuite a été désignée comme étant l’une des langues autochtones les plus vivantes du Canada5.

Une fois de plus, des situations semblables existent ailleurs au Canada, particulièrement au sein des communautés francophones où beaucoup de gens sont considérablement touchés par l’assimilation à la majorité anglophone.

La présence de la langue et de la culture dans l’environnement physique du Nunavut et les communautés du Nord contribuera de manière significative à restreindre les effets d’une culture sur l’autre. Les communautés francophones de l’ensemble du pays ont su démontrer qu’en produisant leurs propres activités, événements et produits culturels, elles étaient en mesure de restreindre l’influence de l’anglais. Elles ont entre autres des chanteurs, auteurs, poètes, philosophes, écoles, universités et journaux francophones. Elles produisent et consomment leur propre culture par l’entremise du cinéma, de la littérature, du théâtre, de la musique, de l’éducation et des penseurs. C’est également le cas des Inuits. À cet égard, les similitudes sont bien évidentes.

Le Nunavut est un territoire unique au Canada. Il n’est ni principalement anglophone ni principalement francophone. Il n’y a aucune autre province ni aucun autre territoire comme le Nunavut. Je souhaite que le Nunavut continue d’être un modèle pour le reste du Canada, compte tenu de sa politique linguistique et du respect qu’il accorde à ses trois communautés de langue officielle.

Je suis certain que vous trouverez le moyen de relever les défis propres aux Inuits, parce que vous avez la volonté de le faire. Certains éléments de notre expérience en droits et en législation linguistiques vous seront peut-être utiles et, le cas échéant, je vous transmettrai avec plaisir notre expertise.

Je vous remercie encore une fois de m’avoir accueilli à bras ouverts pour ma première, et trop courte, visite au Nunavut. Pendant mon séjour ici, je prévois approfondir ma compréhension de la culture inuite de même que des défis et pratiques exemplaires que vous avez adoptées dans le domaine des politiques linguistiques.

Merci.


1 Information Canada, « The Eskimo Language—Must It Die? », dans The Unbelievable Land, Ottawa, 1964, p. 17.

2 « We Must Have Dreams », première publication dans Inuit Today en 1977; réimpression chez Robin Gedalof, éd., Paper Stays Put: A Collection of Inuit Writing, Hurtig Publishers, Edmonton, 1980, p. 163-164.

3 Sheila Watt-Cloutier, « Bringing Inuit and Arctic Perspectives to the Global Stage: Lessons and Opportunities », dans Proceedings—14th Inuit Studies Conference, compilé par Robert O. van Everdingen, 2004, p. 303.

4 Renvoi : Droits linguistiques au Manitoba, [1985] 1 R.C.S. 721, p. 729.

5 M.J. Norris, « Les langues autochtones au Canada », dans Tendances sociales canadiennes, Statistique Canada, 1998, cité dans Ian Martin et Shirley Tagalik, « Lessons Learned from Nunavut’s Language of Instruction Research Project », dans Proceedings—14th Inuit Studies Conference, compilé par Robert O. van Everdingen, 2004, p. 168.