ARCHIVÉE - Québec, le 7 décembre 2008

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Des deux solitudes à la diversité :
La contribution de la collectivité anglophone à la tradition littéraire du Québec

Notes pour une allocution à la Société littéraire et historique de Québec


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Bonsoir à tous!

C’est toujours avec grand plaisir que je reviens dans ce magnifique édifice. Lorsque j’habitais Québec, la bibliothèque de la Société littéraire et historique de Québec était pour moi un refuge après les intenses débats de l’Assemblée nationale et une merveilleuse ressource pour ma famille. C’est ici que j’ai lancé un livre en 1984 et que j’ai ainsi attiré des ministres dans ce joyau du Vieux‑Québec.

Il y a à peine plus de 60 ans que Hugh MacLennan introduisait, avec son roman intitulé Deux solitudes, une expression indélébile dans notre vocabulaire. Son œuvre a été publié en 1945, et cette épopée enlevante inspirée des tensions linguistiques et ethniques est soudain devenue le modèle permanent de la façon dont les anglophones du Canada percevraient le Canada français.

Je ne suis pas un spécialiste de la littérature, mais j’aimerais vous inviter à réfléchir à la façon dont les ouvrages écrits en anglais au Québec et sur le Québec ont façonné les diverses manières de percevoir la société québécoise. Je m’intéresserai plus particulièrement à un groupe d’intellectuels anglophones qui avaient l’habitude de passer l’été à North Hatley pendant les années 1940, puis à Mordecai Richler, avant de faire quelques observations sur la diversité actuelle des ouvrages anglophones au Québec.

Hugh MacLennan, Mason Wade, I.M.B. Dobell et F.R. Scott constituaient un groupe d’amis qui passaient l’été à North Hatley et qui ont eu une profonde influence sur l’évolution du Québec et du Canada modernes.

MacLennan était adulte lorsqu’il est arrivé à Montréal. Je l’ai entendu dire, un jour, avec cet air de défi qu’il avait parfois : « Je ne suis pas canadien, je suis néo‑écossais. » C’était un homme profondément passionné, fasciné par la relation entre les francophones et les anglophones, l’impact de l’histoire sur la société, les relations entre pères et fils, et les plaques tectoniques de l’évolution sociale. Deux solitudes est devenu une expression classique – parfois détournée de son sens – pour décrire les relations entre francophones et anglophones au Canada. C’est pendant la crise de la conscription de la Deuxième Guerre mondiale qu’il a créé le personnage de Marius Tallard, un militant nationaliste opposé à la conscription pendant la Première Guerre mondiale.

Mason Wade, un Américain qui s’était pris de fascination pour le Canada français après avoir écrit une biographie de Francis Parkman, était un homme de stature imposante, doté d’un appétit excessif et caractérisé d’un sombre mélange de morosité et d’enthousiasme. Grand, bruyant, parfois délicieusement mordant, il était d’un sérieux étonnamment doux avec les enfants.

Ce qui est d’autant plus intéressant, c’est qu’en 1942, tandis qu’il travaillait à son histoire du Canada français (The French Canadians 1760‑1945), Wade emmenait ses amis aux rassemblements du Bloc populaire, les exposant ainsi au phénomène du nationalisme québécois, jusqu’ici inconnu d’eux. « Il ne l’a jamais dit en clair, mais il comprenait le Québec d’une façon qu’il nous était souvent difficile de saisir », m’a dit I.M.B. Dobell après le décès de Wade. Elle se rappelait la fois où elle l’avait accompagné à un rassemblement organisé à Granby, au début des années 1940, où Henri Bourassa s’était adressé à la foule. « Il sentait, contrairement à nous, que le pays risquait d’être déchiré par ce problème. Il pressentait ce qui allait arriver1. »

Dobell était elle‑même historienne, écrivaine et, surtout, curatrice du Musée McCord. Elle a transformé une collection abandonnée à la moisissure dans un coin perdu de l’Université McGill en une exposition dynamique d’artéfacts témoignant de l’évolution historique du Québec. En août 1943, Wade a informé ses amis de North Hatley qu’Henri Bourassa prononcerait un discours à Magog au nom d’un candidat du Bloc populaire à l’élection partielle de Stanstead. Bourassa approchait de ses 75 ans, et ce serait l’une des dernières occasions de l’entendre.

Un groupe s’est donc mis en route pour aller l’écouter.

« Bourassa a été présenté par un homme, la mèche sur le front, aux yeux étincelants et à la voix haut perchée remplie de passion et de haine », m’a dit MacLennan presque 40 ans plus tard. « J’ai dit à Wade : “Bon sang, c’est qui ce type?” “C’est André Laurendeau”. “Je l’ai mis dans un livre que j’ai posté à New York il y a une semaine2”. »

Pour MacLennan, ça a été un choc : il avait devant lui son personnage Marius Tallard en chair et en os. Les deux hommes ne se sont pas rencontrés à cette occasion, mais, cinq ans plus tard, Laurendeau a envoyé à MacLennan un exemplaire du livre pour enfants qu’il venait d’écrire, avec la dédicace : « D’une solitude à l’autre ». C’est vingt ans après le discours prononcé à Magog que Laurendeau est devenu coprésident de la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme, dont Scott a été membre.

MacLennan n’a pas écrit sur le Québec seulement dans ses œuvres de fiction. Dans un certain nombre d’essais publiés dans les années 1950 et 1960, il a témoigné de l’évolution de la société québécoise, proposant au reste du pays des manières d’y réagir.

En 1960, alors que seulement trois pour cent des Canadiens anglais de l’extérieur du Québec parlaient français, MacLennan s’est fait le chantre passionné du bilinguisme. « L’enjeu est si important pour notre existence nationale qu’il y aurait lieu d’envisager les plans les plus radicaux pour améliorer la situation », en insistant sur le double avantage d’apprendre le français.

« L’apprentissage du français est un avantage en soi : il est l’occasion en or de maîtriser sa propre langue », expliquait‑il. « De plus, le bilinguisme pourrait bien être le seul moyen d’empêcher que le Canada soit absorbé par les États‑Unis. Notre pays sera double ou ne sera pas : l’essence de la nationalité canadienne tient précisément à cela : c’est la fusion politique des deux éléments qui, dans l’histoire de l’Amérique du Nord, ont refusé d’appartenir aux États‑Unis3. »  

En 1966, il proposa la création d’écoles francophones dans les communautés en situation minoritaire des provinces anglophones, mais aussi d’une fonction publique bilingue où les Canadiens francophones pourraient utiliser leur langue et être compris. « C’est une nécessité non seulement au nom de la justice selon l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, mais aussi pour instaurer un partenariat efficace », écrivait‑il. « On perd une grande partie de ses aptitudes lorsqu’on doit travailler et être jugé dans une langue étrangère4. »

Au même moment, son ami et voisin à North Hatley, Frank Scott, était plongé dans les débats de la Commission royale sur le bilinguisme, qui en est venu exactement à la même conclusion.

Laurendeau a présidé la Commission avec Davidson Dunton, mais son homologue véritable, sa contrepartie intellectuelle et émotive du Canada anglais, était Frank Scott. Comme Laurendeau, celui‑ci était doté d’un esprit subtil, était inspiré par des idéaux politiques et affichait un charisme personnel et la sensibilité d’un poète. Comme Laurendeau également, il n’avait accepté de participer aux travaux de la Commission qu’avec réticence. Comme le mentionne le politologue de Laval, Guy Laforest, dans son essai sur les deux hommes, « ils étaient tous deux des intellectuels participant aux débats politiques de leur société, mais ils étaient aussi des artistes et des personnages dotés d’une sensibilité artistique remarquable5 ». Laforest fait le parallèle entre les deux hommes : artistes, politiquement actifs, les deux se sont retirés de la vie politique à la fin des années 1940 et au début des années 1950; les deux, à la fin de la décennie, sont devenus des « éminences grises », c’est‑à‑dire, l’un au Québec, l’autre au Canada anglais, des intellectuels de premier plan.

Les deux hommes avaient en commun une grande érudition, une rigueur intellectuelle et une belle sensualité, mais Laurendeau avait une sensibilité presque thérapeutique, sachant écouter les autres sans les juger, tandis que Scott avait un sens de l’humour incisif. « J’entends encore ce rire tonitruant qui trahissait sa présence même si deux pièces vous séparaient de lui », écrivait Michael Oliver en 1997, douze ans après le décès de Scott. Notre auteur faisait remarquer que personne ne connaissait le même Frank Scott. « Pour moi, c’était un mythe incarné : il était à la fois l’un des auteurs du Manifeste de Regina, le vainqueur de Maurice Duplessis, l’homme que le Montreal Star ne voulait pas publier, le magicien qui faisait rimer engagement social et passion personnelle6. »

Né à Québec en 1899, Scott a été boursier de la fondation Rhodes, puis, à son retour à Montréal, il a non seulement participé à la vie politique et culturelle anglophone, mais il s’est intéressé aux traditions francophones. « Je pouvais comprendre que Stendhal ait lu le Code Napoléon pour améliorer son style », a‑t‑il écrit. « Durant un été, pour occuper mes heures de loisir d’étudiant dans un cabinet d’avocats de Montréal, j’ai traduit le texte complet de La coutume de Paris, qui a été la principale source du droit civil au Québec avant l’adoption du Code civil en 1866. La continuité entre les traditions du Québec et celles de la France ancienne, et plus loin encore du droit civil de la Rome antique, m’a toujours semblé un élément fascinant de notre patrimoine national7. »

Scott était à la fois socialiste et plein d’esprit dans une collectivité anglophone de Montréal où le fait d’être socialiste était un scandale et avoir de l’esprit l’était tout autant. Son rire était inoubliable. C’était un homme grand et beau, dont les lèvres se pinçaient souvent comme pour retenir un rire qui, lorsqu’il éclatait, sonore et rauque, remplissait la pièce et s’attardait dans l’air comme la fumée d’une pipe. Son commentaire le plus connu sur le bilinguisme consiste en un poème publié en 1954 sous le titre de Bonne Entente :

Les avantages d’une double culture
Frappent à tous les coins de rue
Qu’on trouve sur un bâtiment
Cet avertissement
« Cet ascenseur sera hors fonction
À la Fête de l’Ascension »
Que le Montreal Star fasse mention
Que, en l’honneur de l’Immaculée Conception,
On ne fera pas la collecte des détritus
Ou qu’on vous propose dans un très bilingue menu 
        DEEP APPLE PIE
        TARTES AUX POMMES PROFONDES8

Qu’est‑ce que ces quatre hommes remarquables avaient donc en commun? C’étaient des intellectuels au franc-parler provocateur, prêts à en découdre. Ils avaient une vaste connaissance du Québec et de l’histoire du Canada. Ils avaient le sentiment profond que l’avenir du Canada dépendait de relations créatives et dynamiques entre les Canadiens français et les Canadiens anglais, et chacun d’eux, par des voies différentes, travaillait à combler le fossé qui séparait les uns des autres. Mais ils ont vécu à une époque particulière où la collectivité anglophone du Québec faisait psychologiquement partie de la majorité anglophone du Canada et ne se considérait pas encore comme une minorité.

Deux événements ont changé cet ordre des choses et le point de vue de nos protagonistes : la Crise d’octobre en 1970 et l’élection du Parti Québécois en 1976. Scott et MacLennan ont été des partisans de l’application de la Loi sur les mesures de guerre. « La démocratie doit avoir les moyens de se protéger », a affirmé Scott. « Ces voyous attaquent notre gouvernement, menacent nos droits civils. Il faut les arrêter et, avec eux, tous les exaltés qui les encouragent. Les gens ont peur, la situation est explosive, et la Loi sur les mesures de guerre est le seul instrument dont nous disposions, aussi imparfait soit-il, pour rétablir un minimum d’ordre9. »

Pour Scott, cela représentait une rupture irréparable avec les écrivains et poètes canadiens français, ces nationalistes qui avaient été des amis.

Puis, à la suite d’un grave accident impliquant deux voitures près de North Hatley, à l’automne 1970, MacLennan est devenu convaincu qu’il était l’une des cibles du FLQ10. Durant les décennies qui ont suivi la Crise d’octobre s’est profilé un nouveau type de littérature du côté des anglophones du Québec, quelque chose comme une « littérature de combat ».

La voix distinctive de Mordecai Richler a commencé de se faire entendre à la fin des années 1950, témoignant d’un groupe très particulier : les Juifs de Montréal. La collectivité juive de Montréal ne faisait pas partie de la ville ou de la société dont avaient parlé MacLennan et Scott. Mais, comme l’explique la spécialiste littéraire Sherry Simon, de l’Université Concordia, elle a des racines profondes dans cette ville. « En 1931, on dénombrait environ 60 000 personnes parlant le yiddish à Montréal, soit six pour cent de la population de la ville », fait‑elle remarquer. « Sur le plan culturel, cette communauté vivait très à l’écart des majorités anglophone et francophone11. »

Le poète A.M. Klein a servi de pont avec la collectivité littéraire de langue anglaise, ce dont Richler s’est moqué. Simon rappelle que Richler a fait un portrait satirique de Klein dans Solomon Gursky Was Here : « Les incursions de Klein dans la vie de bohème des gentils avaient pour condition », comme le disait Richler, moqueur, « qu’il endosse l’habit de l’“Israélite éloquent de Montréal”, un pirate exotique et plein de piquant et la preuve vivante de la richesse ethnique de la tapisserie culturelle du Canada12. »

Richler était un satiriste égalitaire, prenant à parti avec la même acidité et la même férocité les Juifs, les WASP13 et les Québécois francophones.

Il n’était pas le seul. En 1979, son ami William Weintraub a écrit une satire acerbe sous le titre de The Underdogs, où il a décrit le Québec indépendant comme un État totalitaire prenant sa revanche sur les anglophones qui n’ont pas fui. Son exagération amère a eu moins d’impact que les attaques de Richler. Le romancier satirique a fait place à un pamphlétaire à l’assaut de la loi linguistique.

Iconoclaste depuis toujours, Richler s’est acharné sur l’un des épisodes les plus douloureux que la mémoire collective du Québec moderne ait refoulés : l’appui que l’élite nationaliste et catholique québécoise a donné au fascisme et à l’antisémitisme durant les années 1930. En enfreignant ainsi ce tabou, il a provoqué la colère de personnes à l’esprit par ailleurs éclairé. Dans l’un des articles qu’il écrivit pour The New Yorker, il commence ainsi : « J’ai été élevé dans un Québec réactionnaire, clérical et notoirement corrompu – un trou perdu figé dans le temps – dont le chef pendant la plus grande partie de cette période, le premier ministre Maurice Duplessis, était un voyou politique et dont la plupart des intellectuels étaient totalement antisémites. » Il poursuivait en citant les remarques antisémites du chanoine Lionel Groulx, d’Henri Bourassa (fondateur du Devoir), de Laurendeau et d’autres nationalistes des années 1930, et en rappelant l’estime que le Québec contemporain portait toujours à Groulx. Mais la remarque qui a le plus vivement enragé les Québécois francophones se trouvait dans un article publié en septembre 1991 par The New Yorker, dans lequel Richler a tenu les propos suivants au sujet des familles nombreuses du Québec d’autrefois : « Ce rythme de reproduction implacable, qui me semble avoir reposé sur la prémisse que les femmes étaient des truies, a été encouragé en toute impunité par le chanoine Groulx, dont le journal, L’Action française, publié en 1917, prêchait la revanche des berceaux14 ».

Richler remuait le fer dans la plaie du passé nationaliste du Québec, et la réaction ainsi provoquée a pris la forme d’une dénégation furieuse. De temps en temps, il atténuait un peu la vigueur de ses accusations, mais sans vraiment les émousser. « René Lévesque n’était pas antisémite et Jacques Parizeau ne l’est pas non plus. Néanmoins, les Juifs qui sont québécois depuis des générations comprennent trop bien que les milliers de nationalistes qui brandissent leurs drapeaux en défilant dans les rues aux cris de “Le Québec aux Québécois!” ne font allusion à personne du nom de Ginsburg. Ni de MacGregor non plus, d’ailleurs. »

Paradoxalement, Richler n’était connu dans le Québec francophone que pour les polémiques qu’il soulevait. Ses œuvres de fiction n’étaient pas bien connues et rares étaient ceux qui savaient qu’il était tout aussi sévère dans ses critiques adressées à tous les autres, y compris les Juifs eux-mêmes, profondément irrités par ses premiers ouvrages de fiction. Comme il l’a écrit dans la postface du livre recueillant ses articles publiés dans The New Yorker, il a « critiqué l’étroitesse d’esprit des WASP et le nationalisme canadien anglais tout aussi durement que les sottises des francophones. »

La publication, en 1992, de l’ouvrage de Richler intitulé Oh Canada! Oh Québec! Requiem for a Divided Country a de nouveau soulevé l’indignation. L’affliction qu’il a lui-même éprouvée, dans les années 1940, à la vue d’un « À bas les Juifs » peint en bordure de la principale route menant dans les Laurentides, était masquée par une profonde colère. Richler affirmait dans cet ouvrage que les francophones du Québec « continuent de se battre obstinément contre des injustices qui n’existent plus », à quoi certains ont répondu que l’antisémitisme québécois qu’il dénonçait n’existait plus, lui non plus. Hugh Segal, alors chef de cabinet de Brian Mulroney, s’est dit profondément troublé par ce livre de Richler. « Quant à la thèse selon laquelle le nationalisme canadien‑français tire en grande partie ses origines de l’antisémitisme, je considère tout simplement qu’elle est fausse », m’a‑t‑il dit, ajoutant que les racines de ce nationalisme étaient beaucoup plus diversifiées et que l’Union nationale avait même financé des écoles juives. « On parle ici de quelqu’un qui a reçu un enseignement religieux au primaire et au secondaire au Québec [...] jusqu’en 5e secondaire, ce qui n’a été le cas dans aucune autre province du Canada. »

Richler faisait enrager de nombreux Québécois non seulement parce qu’il ne parlait pas le français, mais aussi parce que ses propos nourrissaient la conviction teintée de suffisance des Canadiens anglais que le Québec formait une société cruelle et intolérante. En outre, Richler confortait le sentiment des Québécois que le Canada anglais s’efforçait de repérer des cas d’injustice en vue d’attaquer le Québec et de faire oublier son propre passé antisémite. Par ailleurs, le fait que Richler était en mesure de se servir du porte‑voix international qu’est The New Yorker pour propager ses railleries et son mépris sans que les Québécois visés puissent lui répliquer suscitait chez eux beaucoup de ressentiment.

Lorsque Jacques Godbout, romancier, cinéaste et éditeur, a été invité à publier un article dans l’édition dominicale du New York Times, en septembre 2001, sa colère contre Richler et sa joie de disposer enfin d’une tribune pour lui répondre ont presque complètement monopolisé son texte, qui devait traiter d’un festival culturel québécois dans l’État de New York. Dans un article censé porter sur le développement de la culture québécoise, Godbout n’a cessé de parler de Richler, décédé peu de temps auparavant, et a souligné que ce dernier avait tiré parti de sa célébrité de romancier pour se lancer dans « une campagne malveillante [...] visant à dénoncer, pas toujours honnêtement, le projet d’un Québec souverain et français. »

Mais Godbout éprouvait clairement des sentiments contradictoires. Le qualifiant de « plus grand écrivain du Québec », il déplorait que Richler soit décédé avant d’avoir pu participer au festival. « Cet homme qui n’a jamais cessé de dénoncer le désir des Québécois de vivre en français aurait tout de même pu inaugurer en grande pompe les festivités new-yorkaises et il aurait même peut-être pu enfin s’excuser, avec son petit sourire timide, d’avoir traité ses compatriotes francophones de fanatiques aveugles. » Tout aussi improbable qu’ait été la réalisation du souhait de Godbout, aussi improbable, en fait, qu’un petit sourire « timide » de Richler, il se dégage de son texte une impression de tristesse douloureuse. Sa description d’un Québec ayant émergé de son passé clérical ne cessait d’évoquer la figure de Richler, et son propos général, qui aurait sans doute déconcerté la plupart des New-Yorkais, a été complètement englouti par les événements du 11 septembre, tout comme l’a été le festival lui-même.

Tout comme Frank Scott, Richler a manifesté une féroce opposition au nationalisme québécois et a longtemps gardé en mémoire l’admiration pour le fascisme de certains Québécois durant les années 1930. Cependant, si Scott s’est également souvenu que Laurendeau avait ensuite changé d’avis et s’était opposé au général Franco, Richler, lui, n’a jamais pris acte des excuses de Laurendeau (bien qu’il ait cité d’autres passages du livre où elles sont reproduites) et a préféré remuer le fer dans ses propres plaies et alimenter sa colère.

Toutefois, à l’instar de nombreux polémistes détestés pour leurs propos, Richler a exercé une influence pas toujours reconnue, et ses articles – ainsi que la source première d’Esther Delisle sur les liens entre le nationalisme canadien français et le fascisme durant les années 1930 – ont eu des répercussions notables. Ainsi, Jean‑Louis Roux a dû renoncer à ses fonctions de lieutenant‑gouverneur en 1996, après qu’on lui eu rappelé, lors d’une entrevue pour L’Actualité15, qu’il avait arboré la croix gammée au bras pendant ses études de médecine16. Puis, en décembre 2000, l’Assemblée nationale a unanimement blâmé Yves Michaud, qui avait répété à la radio une conversation animée qu’il avait eue avec le sénateur Leo Kolber dans un salon de coiffure, au cours de laquelle Michaud avait laissé entendre d’un ton sarcastique que les Juifs avaient été le seul peuple à souffrir dans l’histoire de l’humanité, pour ensuite exprimer sa colère contre ceux qui avaient proposé de rebaptiser la station de métro Lionel‑Groulx. Lucien Bouchard a par la suite mentionné que l’appui qu’a alors trouvé Michaud au sein du Parti Québécois a été l’une des raisons de sa démission en janvier 200117.

Conclusion

Où en sommes‑nous maintenant? Qu’en est‑il de la contribution de la minorité anglophone à la littérature du Québec? Et en quoi reflète‑t‑elle la société québécoise?

Le plus évident est l’extraordinaire diversité culturelle de cette littérature. Il y a la fiction populaire, avec les romans policiers de la série Three Pines de Louise Penny. Il y a les polars internationaux de Michael E. Rose, où Frank Delaney, journaliste pour un Montreal Gazette à peine déguisé, finit comme pigiste et agent du SCRS. Il y a les romans de Kathy Reich, dont l’héroïne Temperance Brennan est, comme l’auteur, une enquêteuse en médecine légale qui fait la navette entre le Québec et la Caroline du Nord.

Peut‑être est‑il étrange que la langue soit un thème plus évident dans les romans de Reich que dans ceux de Rose et de Penny, comme si les deux romanciers québécois avaient intériorisé la réalité linguistique de la province au point de ne plus la remarquer, alors que Reich, américaine, l’observe d’un œil acéré.

En matière de fiction littéraire, deux ouvrages ressortent actuellement, et leurs auteurs appartiennent tous deux à des minorités ethniques.

L’intrigue de The Origin of Species, de Nino Ricci, se déroule dans les années 1980 à Montréal, et le débat linguistique en fait partie. L’auteur a obtenu le Prix littéraire de la gouverneure générale.

Le deuxième roman de Rawi Hage, intitulé Cockroach, a valu à son auteur une inscription dans la liste des candidats sélectionnés pour le Prix Giller et le Prix littéraire de la gouverneure générale. Il lui a également valu le Prix de la Quebec Writers’ Federation.

L’un des aspects les plus étonnants de l’ouvrage de Hage est qu’on ne sait jamais exactement quelle langue parlent les personnages. L’un d’eux, du nom de Geneviève, est travailleuse sociale. On suppose qu’elle est francophone, puisque quelques phrases ici et là donnent à penser que d’autres relations ont lieu dans cette langue. Le personnage principal obtient un emploi dans un restaurant appartenant à un Iranien, et beaucoup de conversations se déroulent en farsi, que le héros ne parle pas. La dualité francophone/anglophone est à peine perceptible, sauf dans la description suivante de la clientèle des bars de la rue St‑Laurent : « Tous les diplômés de l’Université McGill adorent dissimuler leur statut, leur argent, leur avenir de cadre, en venant ici habillés comme des mendiants, des voyous, de dangereuses minorités dégénérées. Ils s’assoient, boivent et jouent au billard […]. Je n’ai jamais compris ces anglos, je n’ai jamais fait confiance à leur camouflage. Certains sont des fils et des filles de riches. De très riches! Ils vivent dans de vieilles maisons québécoises cossues, ils se plaignent de manquer d’argent, et font de petits boulots18. »

La fiction de Hage témoigne d’un traumatisme, celui de Beyrouth et de la guerre civile au Liban. Fait intéressant, c’est le même traumatisme sous-jacent à l’inspiration du dramaturge Wajdi Mouawad, qui écrit en français. Notre débat linguistique et nos conflits pâlissent, désormais à peine perceptibles en toile de fond, devant la lutte pour surmonter les traumatismes et vivre dans un monde nouveau.

C’est de la nouvelle littérature anglophone que nous parlons ici, celle du Montréal de l’avenir, du Québec de l’avenir, du Canada de l’avenir.

Je vous remercie.


1. Cité dans « Solitary U.S. scholar wrote seminal work on French Canada », The Globe and Mail, 18 janvier 1986.

2. Cité dans « The Last Saga of Hugh MacLennan », The Globe and Mail, 18 mai 1985, p. B1.

3. « French is a must for Canadians », dans The Other Side of Hugh MacLennan: Selected Essays Old and New, sous la direction de Elspeth Cameron, Macmillan of Canada, Toronto, 1978, p. 164.

4. « An English-Speaking Quebecker Looks at Quebec », op. cit., p. 234.

5. Guy Laforest, « The Meech Lake Accord: The Search for a Compromise Between André Laurendeau and F.R. Scott », dans Trudeau and the End of a Canadian Dream, McGill‑Queen’s University Press, Montréal, 1995.

6. Introduction, Revue de droit de McGill, numéro spécial, vol. 80, n1.

7. Introduction, Poems of French Canada, Blackfish Press, 1977.

8. Tout d’abord publié dans Events and Signals, Ryerson Press, Toronto, 1954.

9. Cité par Ron Graham, Un quartier français, Éditions Bellarmin, Montréal, 1994, p. 205.

10. Voir The Globe and Mail, 18 mai 1985, et le documentaire de Robert Duncan produit par l’Office national du film sous le titre de Hugh MacLennan, Portrait of a Writer, 1982.

11. Sherry Simon, Translating Montreal: Episodes in the Life of a Divided City, McGill‑Queen’s University Press, Montréal, 2006, p. 91.

12. Op. cit. p. 64.

13. Acronyme anglais désignant les protestants anglo-saxons blancs.

14. Mordecai Richler, « INSIDE/OUTSIDE », The New Yorker, 23 septembre 1991, p. 46.

15. Luc Chartrand, « L’affaire Roux », dans L’Actualité, vol. 21, no 18, 15 novembre 1996, p. 17.

16. Il s’agissait d’un acte de défi à l’égard de la conscription et non d’un geste de solidarité envers les nazis.

17. La partie concernant Mordecai Richler est tirée de Sorry I Don’t Speak French : Ou pourquoi quarante ans de politiques linguistiques au Canada n’ont rien réglé… ou presque, Boréal, Montréal, 2007, p. 175 à 179. Voir la réponse de Noah Richler, Mon pays, c’est un roman : Atlas littéraire du Canada, Boréal, Montréal, 2008.

18. Rawi Hage, Cockroach, House of Anansi Press, Toronto, 2008, p. 228.