ARCHIVÉE - Ottawa, le 7 juin 2008

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Notes pour une allocution dans le cadre de la collation des grades du
Département d’études sociales de l’Université d’Ottawa


Graham Fraser – Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

Vous me faites un grand honneur de m’accorder un doctorat, et je l’accepte avec beaucoup d’humilité. Je suis particulièrement fier de recevoir cette distinction de la part de l’Université d’Ottawa, une institution qui s’est clairement engagée en faveur des langues officielles. J’y suis venu tellement souvent depuis dix-huit mois que j’ai même déjà dit : « La prochaine fois que je viendrai ici, j’aimerais qu’on m’accorde des crédits académiques! » Quand j’ai reçu l’appel du recteur, M. Patry, qui m’annonçait la bonne nouvelle, j’étais trop gêné de lui dire que c’était une blague, craignant qu’il change d’avis! 

Je dois avouer que je suis un peu nostalgique, car il y a presque 40 ans, jour pour jour, je recevais mon diplôme de baccalauréat. Il est quelque peu déconcertant de constater que je me souviens clairement de ce qui s’est passé dans la journée de la collation des grades – et dans l’année –, mais je n’ai aucun souvenir de ce que le conférencier invité a dit – ni même s’il y avait un conférencier! 

L’honneur que vous me faites aujourd’hui vient avec une obligation; celle de vous livrer un message, traditionnellement sous forme de conseils impérissables concernant la vie qui vous attend dans ce qu’on a l’habitude d’appeler « le vrai monde » – comme si vous n’y étiez pas déjà. 

Avant que je me risque à vous faire mes recommandations désintéressées et à citer encore une fois Polonius qui conseille son fils Laertes, dans Hamlet de Shakespeare – « Sois loyal envers toi‑même », « Ne sois ni emprunteur, ni prêteur », « Ne joue jamais au poker avec quelqu’un qui s’appelle Doc » – j’aurais quelques autres remarques à faire. 

Dimanche dernier, le 1er juin, marquait le 40e anniversaire de la mort d’André Laurendeau. Je crois qu’on peut affirmer que, sans André Laurendeau, je ne serais pas ici aujourd’hui. S’il n’avait pas demandé la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, qu’il coprésidait et laquelle a recommandé la nomination d’un commissaire aux langues officielles, je serais toujours journaliste. Comme l’a dit Dizzy Gillespie en parlant de Louis Armstrong, « pas de lui, pas de moi ». 

Évidemment, je ne prétends pas avoir un lien direct avec M. Laurendeau. Mais sa vision m’a influencé énormément – et son travail, comme coprésident de la Commission Laurendeau-Dunton, a fait en sorte que le poste que j’occupe soit créé. 

Laurendeau était un nationaliste québécois qui, très jeune, faisait partie du mouvement Jeune-Canada à une époque où l’on prêchait l’indépendance du Québec et l’anti‑sémitisme. Ce qui distingue Laurendeau de plusieurs de ses confrères est qu’il ait renoncé à l’indépendance (qu’il appelait à l’époque « le séparatisme ») et qu’il reconnaisse avec humilité l’erreur de sa jeunesse d’adopter un discours ouvertement hostile aux juifs.

Ce qui l’a fait changer d’idée par rapport au nationalisme était un séjour en France et des études à la Sorbonne – qui ont fait de lui un des seuls nationalistes de son époque à dénoncer les fascistes du régime Franco pendant la guerre d’Espagne. 

Laurendeau était un homme d’une grande sensibilité artistique qui avait perdu sa foi religieuse; un journaliste qui ne craignait pas de s’attaquer aux leaders autoritaires; un nationaliste qui n’a jamais perdu son ouverture aux autres; un intellectuel qui a conservé toute sa curiosité et son intérêt pour les générations plus jeunes que la sienne; un homme d’idées qui accueillait la publication des idées avec lesquelles il était profondément en désaccord. 

Tout au long de ma carrière, j’ai lu et relu les écrits d’André Laurendeau, admiré ses grandes qualités, sans pour autant oublier que je ne partageais pas toutes ses opinions, comme celles sur la participation canadienne à la Seconde Guerre mondiale à laquelle il s’opposait. 

Comme je suis ici en partie pour vous conseiller, à l’aube de votre vie de jeunes diplômés, je vous encourage à trouver quelqu’un dont la vie et le travail méritent d’être suivis de près : quelqu’un qui écrit depuis plus de 20 ou 30 ans et qui est suffisamment intéressant pour que l’on ait écrit à son sujet des ouvrages qui permettent de mettre son œuvre en contexte. Je connais des gens pour qui l’étude de la vie d’Abraham Lincoln est devenue une vocation; j’ai des amis qui ont été inspirés par les œuvres de George Orwell; d’autres ont suivi de près la carrière et les écrits du psychiatre et du philosophe éthicien américain Robert Coles, toujours aussi prolifique. 

Pour d’autres, ce sont les vies de Charles de Gaulle, Albert Camus, René Lévesque ou Pierre Trudeau qui les ont influencés. L’important, c’est d’aller au-delà de la sagesse instantanée et l’information immédiate d’Internet et de Google pour suivre, pendant des années, les trajectoires personnelles de gens qui valent une connaissance approfondie. 

Je voudrais également que vous vous souveniez d’un concept qui peut paraître contradictoire pour certains. Je crois fortement à l’« ambition horizontale ». Autrement dit, je n’ai jamais cru qu’une personne doit gravir les échelons professionnels pour réussir. J’ai été journaliste pendant 40 ans, et j’ai suivi un tracé horizontal, passant d’une affectation à l’autre – et j’ai su profiter de chacune d’entre elles. 

Donc, il importe avant tout de trouver ce que vous voulez faire, puis de le faire. Peu importe ce que vous choisissez de devenir – enseignant, chercheur, écrivain, diplomate, musicienne ou avocate –, votre vie sera parsemée d’expériences enrichissantes à chaque tournant. Pour réussir votre carrière, il n’est pas nécessaire de vouloir gravir les échelons de la hiérarchie pour en arriver à superviser des enseignants, chercheurs, écrivains, diplomates, musiciens ou avocats.  

Par contre, la gestion est une profession tout à fait honorable qui peut fournir énormément de défis et de satisfaction professionnelle. C’est un travail exigeant, et j’ai beaucoup de respect pour ceux qui ont maîtrisé l’art de l’administration et de l’administration publique. 

Dans ce contexte, j’aimerais honorer la mémoire de M. Arthur Kroeger. Cet homme, qui a passé 50 ans de sa vie à Ottawa, a inspiré toutes les personnes qui ont croisé sa route, tant par sa rigueur intellectuelle que par son dévouement à l’intérêt public, mais surtout par sa grande générosité. J’ai eu le privilège de le rencontrer au tout début de sa carrière dans la fonction publique et, dès lors, il a été pour moi une source d’inspiration. 

Je m’en voudrais de ne pas dire quelques mots sur l’Université d’Ottawa et de la chance que vous avez eue d’étudier dans un milieu où les francophones et les anglophones se côtoient. J’espère que cette expérience vous suivra tout au long de votre vie et que vous chercherez des occasions d’approfondir et de parfaire votre compréhension de la réalité des deux principales communautés linguistiques du Canada. 

Ce n’est pas pour rien que les diplômés de l’Université d’Ottawa ont été si actifs dans la définition et la défense de la dualité linguistique canadienne. Comme vous, ils l’ont compris et ils l’ont vécu ici. Le Canada – et ses institutions – en doivent énormément à l’Université d’Ottawa.  

Je vous félicite, et je vous souhaite bonne chance. Merci.