ARCHIVÉE - Annexe 3 : Discours d’ouverture d’Alden E. Habacon

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Présentation d’Alden E. Habacon

« Le gestionnaire des initiatives en matière de diversité au réseau de télévision anglais de la Société Radio-Canada (SRC) prononcera un discours sur sa vision de la dualité linguistique et de la diversité culturelle au Canada. »

Morris J. Wosk Centre for Dialogue – Simon Fraser University
580, rue West Hastings, VANCOUVER
Hall Asia Pacific
Le 24 novembre 2008

Préface

Il faut signaler que le terme « multiculturalisme » peut poser des problèmes aux Canadiens d’expression française en raison du débat historique et politique lié à la préservation du statut de la langue et de la culture françaises au Canada. C’est pourquoi de nombreux francophones ne considèrent pas que le multiculturalisme soit une façon souhaitable d’aborder l’immigration, les Néo-Canadiens, les groupes ethnoculturels ou la diversité. La façon dont j’ai employé le terme « multiculturalisme » dans le discours en anglais reflète plus fidèlement l’emploi français du mot « interculturalisme » : l’échange entre groupes culturels au sein d’une société. Dans la traduction française, il serait plus exact d’utiliser « Interculturalisme 2.0 » ou « Interculturalité 2.0 » que « Multiculturalisme 2.0 », ce qui renvoie à la capacité de chaque Canadien à gérer et à négocier les influences et la fusion possible de diverses cultures dans sa propre identité culturelle. J’adresse tous mes remerciements à mes collègues francophones de Radio-Canada, qui travaillent eux aussi très fort dans le domaine de la diversité afin que ce point soit éclairci et que le sens ne se perde pas dans la traduction.

C’est un grand honneur pour moi d’avoir été invité à être parmi vous aujourd’hui pour traiter d’un sujet d’une extrême pertinence et tout à fait d’actualité. Je tiens tout d’abord à remercier tous les participants d’avoir pris le temps de prendre part au débat.

Alors que je réfléchissais au forum d’aujourd’hui, une pensée m’obsédait, et peut-être préoccupe-t-elle également certains d’entre vous. Je vais donc vous en faire part : « Y a-t-il quelque chose qui peut revêtir plus d’importance que la crise financière actuelle? » Et ce n’est pas une question sans importance. Elle a en effet eu des répercussions très tangibles sur la Société Radio-Canada. En fait, il semble que tous les dirigeants de la planète et tous nos médias soient devenus les otages de cette crise. Nous avons l’immense privilège de passer la journée ensemble à écouter, à réfléchir et à parler (j’espère dans cet ordre) de quelque chose qui revêt peut-être encore plus d’importance, « une vision d’ensemble ». Une vision d’ensemble du Canada. Le débat d’aujourd’hui porte sur l’évolution de la diversité du Canada, et notre dualité linguistique officielle est en définitive un débat sur l’avenir du Canada.

En fait, dans les multiples forums, conférences et dialogues sur la diversité, l’immigration et la citoyenneté auxquels j’ai participé depuis quatre ans, ce thème, en raison de son ampleur, est souvent passé sous silence. Il est devenu le « mammouth » de la sphère publique. Pourtant, je suis sûr que c’est un sujet qui préoccupent tout le monde, car il revient presque immanquablement dans les conversations à l’heure du dîner.

À maintes reprises, on m’a posé cette question ardue : « Quelle incidence la composition ethnoculturelle du Canada, qui évolue rapidement, a-t-elle sur nos efforts visant à préserver un Canada bilingue (français-anglais) et, par conséquent, de quelle façon les attitudes sociales à l’égard de la langue française et des communautés francophones du Canada ont-elles été ou seront-elles touchées par la diversité du Canada? »

C’est cette question que j’entends aborder avec vous, directement et en toute sincérité. Soyons francs et abordons les enjeux qui se rattachent à la réponse à cette question de fond. Consacrons cette matinée à faire avancer le dialogue.

Ma plus grande crainte aujourd’hui est que le dialogue reste coincé ou se cristallise sur l’obligation de promouvoir la valeur d’être un pays bilingue français-anglais, tout comme de nombreuses conférences consacrées à l’interculturalisme se laissent empêtrer dans un débat sur la mosaïque, qui, comme vous le savez, est une notion dépassée dans le Canada moderne. J’ai espoir, et je suis très optimiste, que la discussion ne sera pas au même point dans un an.

Je ne tiens pas à parler trop longtemps de la raison pour laquelle la dualité linguistique anglais-français revêt autant d’importance et de valeur, mais je tiens néanmoins à vous faire part d’une histoire récente. Je me trouvais dernièrement en Indonésie, où j’étais invité par le ministère des Affaires étrangères à participer au Dialogue ANASE-Canada sur les initiatives interconfessionnelles 2008. On m’a demandé de faire part de mes réflexions sur la façon dont les émissions du réseau de télévision anglais de la Société Radio-Canada appuient directement et indirectement la compréhension inter- et intrareligieuse. J’ai été honoré d’avoir été invité à cet événement. Le fait que le Canada envoie à cette conférence un représentant né en Asie du Sud-Est pour parler de diversité à des représentants de pays de l’Asie du Sud-Est voulait dire que le Canada joignait le geste à la parole en ce qui concerne la diversité. Je dois admettre cependant que je ne corresponds pas au profil typiquement canadien auquel s’attendent la plupart des gens à l’étranger. Et, pourtant, comme de nombreux autres Canadiens, c’est lorsque je voyage à l’extérieur du Canada que je me sens le plus canadien.

Dans une salle pleine de gens qui me ressemblent plus ou moins, il était encore plus évident que je voyais le monde différemment – et que j’avais l’air d’un vrai Canadien. Un élément du débat m’a vraiment perturbé : l’emploi du mot « tolérance ». Tout ce dont ils voulaient parler, c’était de tolérance, mais, lorsque je pense à la notion de tolérance, je pense à « l’idée de devoir endurer ». À l’inverse, dans le paradigme de la diversité canadienne, la tolérance ne suffit tout bonnement pas. Si vous êtes né ou avez grandi au Canada, vous comprenez intuitivement ce que signifie et ce que présuppose le mot « accommodement ».

D’où vient cette sensibilité intrinsèquement canadienne par rapport à la notion d’accommodement? Nous trouverons des éléments de réponse à plusieurs endroits. Selon le récent ouvrage de John Ralston Saul, A Fair Country: Telling Truths About Canada, cela fait partie du legs du passé des Autochtones du Canada. Toutefois, nous pouvons également en imputer la raison d’être à la Loi sur les langues officielles et à la Loi sur le multiculturalisme canadien, qui, associées durant des dizaines d’années, ont facilité l’évolution vers une « culture d’accommodement » canadienne qui suscite l’envie du monde entier. Cette politique, dont le but est de protéger notre diversité linguistique et culturelle, est une expression du principe fondamental selon lequel le Canada aspire à devenir, pour reprendre les propos de la très honorable Adrienne Clarkson, une « société de différence » – forgée d’opinions différentes et qui accepte l’écorchure culturelle et créatrice comme un élément célébré de la vie canadienne. Par conséquent, les Canadiens sont libres d’élargir constamment leurs horizons et de réfléchir de manière critique à ce que signifie le fait de penser, de parler et d’agir comme un Canadien. Et c’est dans cet espace socioculturel unique que l’interculturalisme canadien réussit à évoluer et à croître.

Mon expérience des moments où je me sens le plus canadien, je la partage avec de nombreux autres Canadiens de deuxième et de troisième générations, et, en particulier, avec des Canadiens nés à l’étranger qui retournent dans leur pays d’origine. L’ironie, c’est qu’en dépit du fait que l’on ressemble à ceux qui nous entourent et qu’on a en outre le même accent, lorsqu’on voyage en Europe, aux États-Unis ou en Asie, il est évident que les Canadiens perçoivent le monde différemment. Ils pensent différemment aux enjeux, aux gens et au fait d’être différent. Une chose que j’ai apprise dans le cadre de mon travail sur la diversité est à quel point la culture et la langue sont intimement liées. Les attitudes positives et négatives à l’égard des autres sont souvent habilement dissimulées dans les nuances d’une langue. Sachant cela, je me demande constamment dans quelle mesure la sensibilité canadienne, ou mes propres points de vue sur le travail, la vie, la culture, les arts, l’environnement et le monde, est le résultat bien involontaire du fait que l’on vit dans un pays officiellement bilingue. Je pense que, si nous comprenions mieux ce phénomène, comme nous comprenons l’influence que les cultures et les langues de la Chine et de l’Asie du Sud ont exercée sur les sensibilités de Vancouver et de Toronto, nous comprendrions mieux la place qu’occupe le français dans nos schémas culturels.

Le forum d’aujourd’hui s’articule autour de deux thèmes, et je commencerai par le premier, l’évolution de l’identité canadienne.

Le monde évolue sur les plans technologique, culturel, comportemental et économique. Au milieu de tous ces changements, l’élément le plus novateur sur le plan social se produit au Canada : une innovation dans l’identité culturelle que j’appelle l’Interculturalisme 2.0.

Vous êtes nombreux à connaître la notion de « mosaïque » ethnoculturelle. Lorsqu’on parle de la diversité du Canada, la mosaïque demeure profondément enracinée dans la rhétorique de nos politiciens. Dans la réalité, cependant, en dépit de l’amour que nous éprouvons pour la mosaïque comme métaphore de pluralisme, cette mosaïque et toutes ses variantes – depuis la tapisserie jusqu’à la salade de fruits – sont tombées en désuétude dans le monde d’aujourd’hui.

Les centres urbains en plein étalement du Canada ont dépassé ce modèle traditionnel et le langage conventionnel de l’interculturalisme. Et, tout comme Internet a opéré la transition vers ce que l’on appelle aujourd’hui le Web 2.0 et même le Web 3.0, les Canadiens ont dépassé la rigidité du paradigme de la mosaïque ethnoculturelle. Les Canadiens d’aujourd’hui ont un niveau de mobilité culturelle incroyable; grâce à un sentiment d’identité fluide et multiple, ils sont en mesure de naviguer au milieu d’une riche diversité d’espaces culturels. Le modèle de mosaïque a été remplacé par le « schéma ». Un schéma, comme dans le mot « schématique » qui en est issu, peut se définir comme « une représentation interne du monde; une organisation de concepts et d’actions qui peuvent être modifiés par de nouvelles données sur le monde ». C’est un terme qu’on emploie conventionnellement pour décrire l’architecture complexe d’un circuit, et il est tout aussi utile comme outil conceptuel permettant de comprendre la complexité de l’identité canadienne d’aujourd’hui.

Parmi les multiples tendances qui établissent le contexte de l’Interculturalisme 2.0, ce sont incontestablement les tendances technologiques qui sont les plus influentes. La plupart pensent que c’est l’immigration ou la démographie, alors qu’il y a de nombreux exemples de par le monde de pays qui sont beaucoup plus diversifiés que le Canada sur le plan démographique et qui ont des expériences très différentes de la multiplicité culturelle. Amplifiée par l’industrie et le commerce, la technologie a eu une incidence beaucoup plus profonde sur l’expérience canadienne de la diversité. La prolifération d’Internet et la diminution des coûts de fabrication par rapport à la puissance de traitement ont rendu beaucoup plus accessible la technologie des communications à haute vitesse, qui fait aujourd’hui partie de la vie quotidienne du Canadien moyen. Ces deux phénomènes ont tous les deux accru la mobilité des Canadiens de même que leur interdépendance affective et psychologique, et ce, aussi bien à l’échelle locale que nationale et qu’internationale. Nous n’avons pas besoin de la crise financière mondiale pour savoir que les Canadiens sont en contact comme jamais, en temps réel, avec leur famille et les êtres qui leur sont chers outre-mer. C’est cette connexion en temps réel qui fait du transnationalisme une réalité commune dans la vie des Canadiens. Par transnationalisme, je n’entends pas vraiment le fait de vivre dans plus d’un pays, mais plutôt le fait de faire partie de la psyché collective au-delà de nos frontières politiques.

La deuxième tendance la plus importante à retenir, c’est l’émergence d’un nouvel ensemble de sensibilités canadiennes que l’on appelle le « nouveau Canada », expression employée pour la première fois dans une étude réalisée en 2003 par le Centre de recherche et d’information sur le Canada et le Globe and Mail. Ces recherches ont confirmé que les Canadiens de deuxième et de troisième générations sont dotés d’une incroyable combinaison de mobilité sociale, économique et culturelle. L’expérience canadienne de l’identité culturelle est à ce point complexe qu’elle est difficile à expliquer, souvent simplifiée à outrance comme dualité culturelle ou comme espace « intermédiaire ».

Contrairement à leurs homologues australiens et américains, les Canadiens ne se laissent pas tenailler par l’obligation de rompre les liens avec une ascendance culturellement riche pour se faire accepter par la culture dominante, ou vice-versa. Ce groupe émergent de Canadiens n’est pas uniquement « le nouveau visage et la nouvelle voix du Canada »; c’est le groupe le plus instruit, qui se professionnalise le plus rapidement et qui exerce une profonde influence sur le psychisme du Canada, tant au sein des communautés d’immigrants que de la collectivité dominante en pleine évolution.

Les recherches sur le nouveau Canada ont également révélé un profond changement d’attitude à l’égard de l’ethnicité. En bref, l’ethnicité n’est plus perçue comme une valeur canadienne fondamentale.

Et voilà qui m’amène à la question : Qu’y a-t-il de nouveau dans l’identité canadienne actuelle? L’Interculturalisme 2.0 possède une quantité de « nouvelles caractéristiques » (et j’aime aller puiser dans le technolangage pour les décrire), et ces « nouvelles caractéristiques » sont, notamment, le niveau accru de connectivité mondiale (en temps réel), le fait que le transnationalisme (sur le plan affectif, psychique et parfois physique) soit aujourd’hui monnaie courante, et le fait que la diversité culturelle soit au cœur du courant dominant du Canada. Il existe également trois différences fondamentales dans l’identité canadienne moderne, qu’il est nécessaire d’expliciter à mon avis.

En premier lieu, l’ethnicité éclaire l’identité culturelle, sans pour autant la définir.

En revanche, dans le paradigme essentialiste de la mosaïque, vous êtes défini par votre ascendance, peu importe que celle-ci fasse largement ou au contraire très peu partie de votre vie quotidienne. Ce modèle traditionnel pose problème aux Canadiens qui occupent des espaces culturels multiples, comme les Canadiens de deuxième et de troisième générations et ceux qui sont nés à l’étranger; et, en particulier, ceux qui se déclarent « interraciaux ».

En d’autres termes, le fait que je sois foncé, non blanc et philippin, par exemple, éclaire mon identité culturelle, sans pour autant la définir. Je n’insinue pas cependant que le fait d’être foncé soit sans importance. Cela est en fait très important. Je suis foncé depuis très longtemps. Plutôt, le fait d’être foncé éclaire qui je suis, sans pour autant définir mon être. Si cela vous semble familier, vous avez peut-être entendu le président élu Barack Obama affirmer la même chose en décrivant sa perception du fait d’être afro-américain.

En deuxième lieu, l’identité culturelle canadienne est fluide. Par exemple, si, au cours des quelques prochaines années, vous apprenez à parler le mandarin, le punjabi ou le français et que, de ce fait, vous vous investissiez davantage dans ces communautés, alors votre identité culturelle changera elle aussi. La même chose vaut si vous êtes promu dans un autre ministère de la fonction publique dont la culture bureaucratique est légèrement différente. Notre identité s’ajuste à notre environnement, aux influences qui s’exercent sur nous et à nos intérêts. Cela peut paraître assez logique, mais la mosaïque présume que l’identité canadienne est fixe.

En troisième lieu, l’identité canadienne englobe toutes les formes de culture : les cultures professionnelles, les sous-cultures musicales, l’espace culturel scolaire, les cultures virtuelles en ligne, les cultures relatives à la consommation des médias et l’espace culturel canadien le plus couramment partagé : les sports. Cependant, il n’y a pas de place dans cette mosaïque pour le hockey ou pour d’autres canadianismes comme le curling, l’environnementalisme, les soins de santé sociaux, le bénévolat ou d’autres obsessions canadiennes comme la télévision américaine. Il est bien évident qu’il y a plus d’éléments qui définissent l’identité culturelle que l’ascendance.

Il y a quelques années, dans un discours que j’ai prononcé devant un groupe diversifié d’étudiants de la Simon Fraser University, je leur ai demandé combien se trouvaient ou s’étaient trouvés dans une « relation interraciale ». À mon grand étonnement, CHAQUE étudiant a levé la main. Cette franchise à l’égard d’une réalité complexe et souvent compliquée est quelque chose que nous tenons pour acquis. De temps à autre, je dois rappeler aux gens qu’il n’y a pas si longtemps, il était jugé inacceptable pour les gens d’ascendance française et anglaise de se marier. Cela aurait été perçu comme un mélange « des races », à l’instar des combinaisons visiblement diversifiées que nous voyons aujourd’hui.

Aujourd’hui, nous ne le remarquerions même pas.

L’identité canadienne est complexe. Les changements d’attitude et la hausse du nombre de relations interraciales au Canada prouvent que l’identité canadienne continuera d’évoluer et deviendra de plus en plus complexe. Cela étant, lorsqu’on réfléchit au deuxième thème, l’interaction quotidienne de la dualité linguistique et de la diversité culturelle, il faut bien comprendre que cette ou ces interactions sont aussi diverses et complexes que les Canadiens proprement dits.

J’aimerais scinder cette complexité en deux écoles de pensée : premièrement, l’interaction entre la dualité linguistique et la vie quotidienne des Canadiens de deuxième génération, et, deuxièmement, la vie des nouveaux immigrants au Canada. Les deux expériences sont incontestablement liées, mais radicalement différentes, et il ne faut surtout pas les confondre.

En tant que Canadien de deuxième génération, j’aimerais vous faire part de certaines de mes expériences et observations des deux réalités. Comme de nombreux Canadiens, j’ai commencé à apprendre le français à l’école primaire. Je ne me souviens pas exactement quand cela a commencé, mais les chansons et les histoires en français font partie de mon enfance. De la 10e à la 12e année, dans le cadre de mon diplôme de baccalauréat international, j’ai suivi un programme de français de niveau supérieur dont le but était de me rendre bilingue en l’espace de deux ans. Mon examen final était entièrement oral et comportait un débat littéraire sur le poète et cinéaste français Jacques Prévert. Malheureusement, après l’école secondaire, j’ai cessé d’étudier le français et je n’en ai pas eu besoin jusqu’à aujourd’hui, soit 17 ans plus tard. C’est l’une des choses que je regrette le plus amèrement. Je suis aujourd’hui un peu obsédé par l’apprentissage du français, à tel point que je crois parler français dans mes rêves.

Rétrospectivement, je comprends que l’avantage de ce programme intensif de français n’était pas uniquement la langue, mais en fait la découverte de la poésie de Jacques Prévert. Prévert a écrit des poèmes sur l’amour et la vie après la Deuxième Guerre mondiale. Dans sa poésie, j’ai découvert une appréciation artistique de la vie quotidienne et des gens ordinaires. C’est un point de vue qui continue de m’influencer aujourd’hui sur le plan intellectuel. L’autre avantage, ce sont les amitiés que j’ai nouées avec tous les étudiants d’immersion française, que j’enviais beaucoup. Je me distinguais des autres du fait que j’étais visiblement différent; ils se distinguaient de moi, car ils étaient différents sur le plan linguistique et culturel. Ensemble, nous avons partagé une expérience commune, celle d’être plus compliqués.

Les Canadiens de deuxième génération comprennent intuitivement la dualité linguistique. Beaucoup d’entre eux parlent d’autres langues à la maison ou, comme moi, arrivent à parler une autre langue lorsqu’ils y sont contraints, tout en la comprenant facilement. La plupart des Canadiens d’origine asiatique, par exemple, comprennent la valeur d’être au moins bilingue. Le défi de toute une vie est de le rester et d’être motivé à vouloir améliorer son français et sa troisième langue, comme le cantonais, le mandarin ou le punjabi, par exemple. Ma génération de Canadiens le comprend. Nous comprenons toute sa valeur personnelle et sociale. Toutefois, tandis que ma génération se professionnalisait, nous en sommes venus à comprendre que les exigences professionnelles du français nous empêchaient d’accéder aux postes de dirigeant les plus influents de toute la fonction publique. De nombreux Canadiens ont découvert un plafond de verre dont personne ne veut vraiment parler. Au lieu de vouloir surmonter cet obstacle, le secteur privé est trop heureux d’aller puiser dans ce bassin d’esprits culturellement intelligents – en allant recruter stratégiquement de manière à s’adapter à un Canada en pleine évolution et à conserver toute sa pertinence en temps qu’employeur. Toutefois, pour cette raison, la fonction publique ne profite pas du riche bassin de dirigeants qui existe au Canada.

Pour les nouveaux immigrants canadiens, je pense que la situation est fort différente. Beaucoup de ceux qui vivent à l’extérieur du Québec pensent que l’apprentissage du français est un luxe. Lorsque la survie et l’établissement de leur famille prennent déjà tout leur temps et que l’apprentissage de l’anglais en tant que langue seconde est suffisamment difficile, et que, de surcroît, très peu de preuves démontrent que le français améliorerait leur intégration sociale ou culturelle, quel motif les nouveaux immigrants ont-ils de vouloir parler français? Plusieurs parents immigrants s’efforcent d’apprendre l’anglais grâce à leurs enfants et ne comprennent pas la valeur à long terme de s’assurer que leurs enfants apprennent également à maîtriser le français.

En conclusion, j’aimerais remettre en question ce que nous espérons tous atteindre par ce débat qui n’en finit plus. Quel est l’« objectif final » recherché? Je serai franc avec vous; pour moi, c’est un « Barack Obama » canadien. Et je veux parler d’un Barack Obama au sens symbolique. Sa campagne électorale a littéralement captivé le monde entier. Des Canadiens organisaient des soirées en l’honneur de Barack Obama, ce qui peut paraître un peu ridicule. Quant à notre propre élection fédérale, elle semble avoir échappé au radar planétaire avec un taux de participation qui n’a jamais été plus bas. Sans doute cela s’explique-t-il par le fait que c’était toujours du pareil au même. Manifestement, ce qui a incité les Américains à aller voter, c’était une crise et leurs dirigeants. Tandis que je regardais les résultats des élections en Indonésie avec mes nouveaux amis de l’ambassade du Canada, je me suis dit : Barack Obama n’est pas un accident.

À bien des égards, le Canada est un chef de file mondial sur le plan de la diversité et des droits de la personne. On nous envie nos méthodes philosophiques, sociales et économiques. Cependant, ce jour-là, les États-Unis ont atteint un point de repère dont beaucoup de Canadiens sont jaloux, moi y compris.

Comment allons-nous nous y prendre pour créer notre propre Barack Obama? Car, tant que nous ne l’aurons pas, nous ne respecterons pas intégralement nos propres normes d’intégration et de représentation. Je crois que, pour cela, il faut prendre la question que j’ai posée au début et la retourner.

Au lieu de nous demander : « Quelle incidence la diversité du Canada risque-t-elle d’avoir sur un Canada bilingue français-anglais? » ou « Quelle incidence la diversité du Canada risque-t-elle d’avoir sur les attitudes à l’égard de la langue française et des communautés francophones du Canada? » – deux questions issues d’une position de crainte – posons plutôt une question encore plus générale : « Que devons-nous faire pour voir, de notre vivant, la génération la plus instruite, la plus intelligente sur le plan culturel et la plus diversifiée de Canadiens accéder aux postes de dirigeants les plus élevés de ce pays? »

La réponse ne se trouve pas dans le relâchement de nos exigences en matière de français.

La réponse est de faire tout ce qu’il faut pour nous assurer que cette génération et les générations suivantes de Canadiens seront vraiment bilingues. Nous pouvons observer de façon passive notre politique sur les langues officielles devenir un obstacle systémique aux rôles dirigeants dans les plus grandes institutions du Canada. Ou nous pouvons avoir la vision d’un Canada où le leadership est un authentique reflet de ce qui rend le Canada résolument hors du commun, où les dirigeants comprennent intuitivement sa complexité, car ils la vivent, et où leur vision est façonnée par la richesse de la complexité linguistique et culturelle du Canada d’aujourd’hui. J’ai espoir que, peu importe nos réalisations aujourd’hui, grandes ou petites, cela nous rapprochera un peu plus de ce Canada.

J’espère que ces quelques remarques stimuleront le débat et je suis vraiment très heureux d’avoir été invité à y participer. Merci.



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