Discours dans le cadre du congrès du Campus Saint-Jean

Edmonton (Alberta) -
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Bonjour,

Avant de commencer, j’aimerais reconnaître que les terres sur lesquelles nous sommes réunis font partie du territoire visé par le traité no 6, un lieu de rencontre traditionnel et la patrie de nombreux peuples autochtones, dont les Cris, les Saulteaux, les Pieds-Noirs, les Métis et les Sioux des Nakota.

Je suis heureux d’avoir l’occasion de me joindre à vous pour discuter des enjeux majeurs de l’éducation postsecondaire en français en milieu minoritaire. Pour moi, en tant que francophone du Manitoba ayant longtemps travaillé dans les domaines de l’enseignement, de la recherche et de l’administration universitaire, il s’agit d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

Comme vous le savez, le monde de l’éducation a été confronté à plusieurs défis au cours des dernières années. Les compressions dans certains de nos établissements postsecondaires, dont le Campus Saint-Jean, et la pénurie de personnel enseignant avec laquelle les établissements doivent composer ne sont que quelques exemples.

Cette réalité est préoccupante. Les milieux d’apprentissage sont un véhicule essentiel pour la transmission de la langue, de la culture, du sentiment d’appartenance et de l’identité, autant d’éléments indispensables à la vitalité et au développement des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Ce sont les collèges et les universités d’aujourd’hui qui forment nos leaders communautaires de demain.

Depuis plus d’un siècle, le Campus Saint-Jean est l’un des piliers du réseau d’enseignement postsecondaire en langue française dans l’Ouest canadien. Il joue un rôle crucial dans le développement global de la communauté franco-albertaine et offre une variété de programmes en français dans un contexte où la demande pour de tels programmes est grandissante.

Malheureusement, les difficultés que rencontrent les établissements postsecondaires dans nos communautés francophones en situation minoritaire sont le résultat d’un sous-financement opérationnel et structurel chronique. C’est pourquoi il faut mettre en place des solutions concrètes à long terme qui prennent en considération les besoins particuliers de ces établissements.

Alors que la population manifeste son désir d’apprendre les deux langues officielles et que le marché du travail requiert de plus en plus de personnel bilingue, il est essentiel de veiller à ce que les étudiants puissent profiter d’une expérience d’apprentissage de la même qualité que celle dont bénéficient ceux fréquentant les écoles de la majorité linguistique. Nous devons viser l’égalité réelle entre les écoles de la minorité et celles de la majorité. Toutes deux méritent l’excellence.

Bien que l’éducation soit une compétence provinciale ou territoriale, les ressources et le financement fournis par le gouvernement fédéral ont une incidence évidente sur ces établissements et sur les possibilités d’apprentissage dans nos communautés.

L’octroi d’un financement de près de deux millions de dollars qui a été annoncé le mois dernier pour permettre au Campus Saint-Jean de moderniser ses locaux et d’élaborer un programme d’expérience professionnelle avec les entreprises en est la preuve.

Je crois d’ailleurs que les fonds prévus dans le Plan d’action pour les langues officielles 2023-2028 pour soutenir l’éducation postsecondaire dans la langue de la minorité sont un pas dans la bonne direction et démontrent que les efforts dans ce secteur se poursuivent.

Cela dit, les établissements postsecondaires francophones en milieu minoritaire ont besoin de l’appui de tous les ordres de gouvernement et de la haute direction de ces établissements afin qu’ils puissent continuer de remplir leur mandat et d’accomplir leur mission.

L’un des éléments clés de la vitalité des communautés francophones en situation minoritaire est la capacité des jeunes à recevoir leur éducation dans leur première langue officielle tout au long de leur vie. Un financement stable et une plus grande collaboration entre le fédéral et les provinces et territoires contribueraient à assurer la pérennité d’un continuum solide en éducation, de la petite enfance au postsecondaire. 

Cette question devrait susciter de sérieuses réflexions par tous les ordres de gouvernement.

Lors de la publication des plus récentes données de recensement en matière de langues officielles en novembre 2022, on apprenait avec déception qu’un tiers des enfants d’ayants droit n’ont jamais fréquenté une école francophone en milieu minoritaire. Ici, en Alberta, la moitié des 67 000 enfants admissibles n’ont jamais fréquenté une école francophone.

En 1990, le jugement de la Cour suprême du Canada dans l’affaire Mahé a marqué un jalon important dans le développement des communautés francophones en situation minoritaire en reconnaissant leur droit de disposer d’écoles et d’en assurer la gestion.

Les données du recensement démontrent qu’il n’est toutefois pas suffisant d’avoir des infrastructures en place. Il faut que les parents sachent qu’ils ont le droit d’éduquer leurs enfants dans la langue de la minorité et que c’est même dans leur intérêt de le faire, particulièrement dans un contexte d’exogamie croissante.

Il faut aussi que les enfants aient l’occasion de continuer leur parcours scolaire en français, même après le secondaire. Combien de diplômés des communautés francophones en situation minoritaire poursuivent leurs études collégiales et universitaires en français? Combien en perd-on en cours de parcours? La réponse courte, malheureusement, est qu’on ne le sait pas. Des données précises, fiables et à jour pour les différentes régions et pour l’ensemble du pays ne sont toujours pas disponibles. C’est une question sur laquelle on doit se pencher, et j’espère que la publication de l’étude postcensitaire de Statistique Canada vers la fin de l’année contiendra des réponses ou au moins des pistes de recherche à cet effet.

Les établissements postsecondaires francophones en milieu minoritaire doivent disposer du financement et des ressources nécessaires pour offrir des services et des programmes qui assureront le recrutement et la rétention des jeunes au sein du système francophone.

Ne perdons pas de vue les étudiants anglophones qui ont le français comme langue seconde et qui cherchent à continuer leurs études en français, de même que les étudiants provenant de la francophonie internationale. Ils peuvent, eux aussi, contribuer à la vitalité continue de nos établissements.

J’ai été heureux d’apprendre l’ouverture du programme de doctorat transdisciplinaire au Campus Saint-Jean. C’est une excellente nouvelle pour les étudiants désireux d’approfondir leurs connaissances dans leurs domaines respectifs et de contribuer à l’avancement de la recherche en français.

Bien qu’il ne date pas d’hier, l’enjeu de la recherche en français continue de me préoccuper et, à mon avis, il a une certaine incidence sur la pérennité de nos établissements postsecondaires francophones.

En effet, favoriser la recherche en français peut contribuer à faire rayonner les établissements postsecondaires de langue française en milieu minoritaire. La recherche « par et pour » la francophonie permet également de mettre en lumière des problématiques importantes pour elle, y compris l’éducation.

Encore faut-il que la recherche en français soit davantage valorisée, tant auprès du gouvernement fédéral qu’auprès des chercheurs francophones eux-mêmes, alors que l’anglais tend à devenir la lingua franca en recherche et dans les publications scientifiques, au Canada comme ailleurs dans le monde.

Les organismes subventionnaires fédéraux doivent prendre des mesures appropriées pour assurer le plein rayonnement de la langue française en recherche au pays et l’inclusion des enjeux propres à la francophonie canadienne. Ils doivent être mieux sensibilisés aux défis et aux obstacles auxquels doivent faire face les chercheurs qui décident de faire de la recherche et de publier en français.

Bien qu’il reste beaucoup de travail à faire, je demeure optimiste face à l’avenir de la francophonie canadienne. Je crois que nous devons regarder tout le chemin parcouru depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles, il y a près de 55 ans. Chaque réussite compte.

La modernisation tant attendue de la Loi en juin 2023 a marqué le début d’un nouveau chapitre de l’histoire des langues officielles. J’ai bon espoir de voir des changements positifs se concrétiser dans l’ensemble de la société canadienne.

Je vois d’ailleurs d’un bon œil l’engagement du gouvernement fédéral à renforcer les possibilités pour les minorités francophones et anglophones de faire des apprentissages de qualité, en contexte formel, non formel ou informel, dans leur propre langue tout au long de leur vie, notamment depuis la petite enfance jusqu’aux études postsecondaires.

L’éducation en milieu francophone minoritaire demeure manifestement un dossier de premier plan, et les présentations fort diversifiées prévues pendant ce congrès contribueront sans aucun doute à la réflexion collective qui semble déjà bien amorcée.

Plusieurs questions méritent d’être posées lorsqu’on parle de bâtir et d’appuyer l’accès à l’apprentissage en milieu minoritaire : Accès à quoi, concrètement, et pour qui? Comment collaborer plus efficacement pour assurer l’accès à des programmes diversifiés, bien établis et attirants à l’échelle du pays? Comment arrimer le mieux possible la formation postsecondaire aux besoins en main-d’œuvre du marché du travail, mais aussi des communautés elles-mêmes?

J’ai pleinement confiance en votre expertise et en votre leadership pour amorcer des réflexions à cet égard, mais aussi pour contribuer à relever les défis auxquels nous faisons face.

Ensemble, nous pouvons bâtir un avenir où jeunes et moins jeunes auront toutes les chances de s’épanouir en poursuivant leur apprentissage dans la langue officielle de leur choix tout en enrichissant leur province et leur pays.

Je vous remercie de m’avoir accueilli parmi vous, et bon congrès!