Forum sur les politiques du Quebec Community Groups Network (QCGN) - Remarques sur le sondage de suivi des langues officielles

Montréal (Québec), le 10 juin 2022
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Introduction : la situation actuelle

Bonjour à toutes et à tous,

Je prends la parole depuis Winnipeg, le territoire du Traité no 1, soit le territoire traditionnel des peuples anishinabé, cri, oji-cri, dakota et déné, ainsi que la patrie de la Nation métisse.

D’abord, j’aimerais vous remercier de m’avoir invité à vous parler aujourd’hui de notre recherche sur l’opinion publique en ce qui a trait aux langues officielles, menée conjointement par le Commissariat et la firme Environics. Je sais que QCGN a réalisé des travaux stratégiques d’une importance capitale récemment, qui ont mené à cette conférence. Aussi, j’aimerais profiter de l’occasion pour remercier votre présidente sortante, Marlene Jennings, de son travail dévoué et inlassable en votre nom. Cela a toujours été un grand plaisir de discuter et de travailler avec elle.

Permettez-moi de commencer avec une citation d’un grand poète canadien – et québécois d’expression anglaise – Leonard Cohen. C’est une réflexion sur l’appartenance, ce défi de trouver sa place en tant que membre d’une communauté minoritaire, dans une société comme celle du Canada, et celle du Québec – l’une officiellement bilingue, l’autre officiellement unilingue – mais toutes deux de plus en plus multiculturelles.

« Je vis à Montréal, une ville française du Québec, qui est un pays français… Je vis en tant qu’écrivain minoritaire, presque en exil… Ce sont des enjeux particuliers au Canada, qui, à mon avis, forment le caractère canadien, parce que nous participons à cette notion de ce qui est minoritaire et de ce qui est majoritaire. Pourtant, même si ces questions ponctuent notre quotidien, il semble que tout le monde trouve sa place. L’idée de creuset culturel n’existe pas au Canada; nous disposons plutôt d’un système fédéral qui s’immisce dans l’imaginaire du pays. »

Comme l’artiste nous le rappelle, ces caractéristiques propres à notre société ne doivent pas être considérées comme incompatibles – même si, par les temps qui courent, cela peut sembler ainsi. Au contraire, je dirais que ces caractéristiques s’intègrent à la pression dynamique qui fait de notre pays un endroit fascinant et stimulant, où il fait bon vivre. C’est ce que démontrent les résultats que je vais vous présenter dans quelques instants.

Les Anglo-Québécois ne l’ont pas facile ces jours-ci. Les récents propos sur les droits linguistiques, dans la foulée du projet de loi 96 du Québec et du projet de loi C-13 d’Ottawa ont soulevé des préoccupations valables. Certains m’ont fait part de leurs inquiétudes, et je les prends au sérieux.

C’est pourquoi tâter le pouls de la population canadienne en général, tout comme celle du Québec par le moyen de notre sondage, est essentiel à ces discussions.

Les résultats du sondage en général

En effet, notre sondage mené auprès de 3 000 Canadiens par téléphone et en ligne en septembre et en octobre dernier montre que le consensus national en faveur de nos deux langues officielles s’est maintenu. Les opposants, même s’ils parlent haut et fort et n’hésitent jamais à exprimer leur mécontentement, ne parlent manifestement pas au nom d’un groupe ou d’une région en particulier.

Par souci de clarté, je m’en tiendrai aux résultats du sondage téléphonique, à moins d’indication contraire. De plus, j’utiliserai les termes « francophone » et « anglophone » tout au long de mon allocution pour désigner vaguement ceux qui ont une langue ou l’autre comme langue officielle principale (et pas nécessairement comme langue maternelle). C’est ainsi que le grand Frank Scott, lui-même un Québécois anglophone, se réclamait du terme « anglophone ». D’autre part, ce mot se rapproche de la définition dont se sert le gouvernement fédéral pour évaluer les besoins des minorités linguistiques.

Et maintenant, passons aux résultats.

Dans le sondage téléphonique, un sondage aléatoire avec une marge d’erreur de 2,5 %, l’appui aux objectifs de la Loi sur les langues officielles était de plus de 80 % parmi :

  • les jeunes et les personnes âgées;
  • les groupes racialisés;
  • les personnes nées au Canada et à l’étranger;
  • les Canadiens de l’Ouest, les Ontariens, les Canadiens de l’Atlantique et, plus particulièrement, les Québécois.

Les résultats à l’échelle nationale, à 87 %, demeurent semblables à ce qu’ils étaient il y a cinq ans, à 88 %.

Nous avons été témoins de bien des choses au cours des cinq dernières années : la montée insidieuse d’un discours populiste, la désinformation foisonnante sur les médias sociaux qui mine la confiance dans le milieu universitaire, le journalisme, la science et le gouvernement, sans oublier une situation pandémique sans précédent qui a puisé jusqu’aux tréfonds de nos réserves de patience et de tolérance. Malgré tout cela, une immense majorité de la population canadienne continue d’appuyer le bilinguisme officiel, l’un des principes fondamentaux qui sont au cœur de la diversité, de l’inclusion et des droits de la personne au Canada.

Le sondage a également démontré que l’appui aux langues officielles est compatible avec l’appui à d’autres formes de diversité. Trop souvent, on lit des articles qui réduisent la diversité à un « jeu à somme nulle », où l’on compare différentes minorités les unes aux autres – non pas dans le but d’accroître leurs droits, mais de les dépouiller de ceux-ci.

Je suis ravi de voir que la population canadienne considère que la dualité linguistique et d’autres formes de diversité vont de pair. Par exemple, on s’entend pour dire que le fait d’avoir deux langues officielles plutôt qu’une seule envoie le signal que le Canada valorise la diversité linguistique, fait du Canada un endroit plus accueillant pour les immigrants et améliore la réalité multiculturelle de notre pays.

Fait important, les francophones et les anglophones appuient ces idées dans une proportion également élevée, tout comme les Canadiens d’origines diverses, y compris les minorités visibles, les immigrants et ceux dont la langue maternelle était autre que le français ou l’anglais.

Ce qui est encore mieux, dans le contexte de la réconciliation, c’est que 78 % des répondants conviennent que le Canada peut et doit promouvoir à la fois les deux langues officielles et les langues autochtones.

Résultats du sondage au Québec

Tout au long du sondage, les Québécois se sont démarqués par leur niveau élevé d’appui au bilinguisme fédéral, leur taux de bilinguisme individuel, leur appui à l’enseignement de la langue seconde − et de façon importante, leur appui aux minorités de langue officielle.

Pour certains d’entre nous, ça peut sembler surprenant. Toutefois, ce serait une erreur de croire que les propos de quelques détracteurs reflètent l’opinion de la majorité modérée et silencieuse.

Regardons de plus près les résultats obtenus au Québec : l’appui à la Loi sur les langues officielles était extrêmement élevé, à 95 %, encore plus élevé qu’en 2016, qui se chiffrait à 92 %.

Mais, comment est-ce possible? Pourquoi les Québécois continuent-ils d’appuyer le bilinguisme officiel fédéral? Les sondages ne demandent jamais aux répondants « pourquoi », mais permettez-moi d’explorer quelques pistes.

C’est peut-être en raison de la situation minoritaire à laquelle font face ces deux groupes de langue officielle au Québec.

Les Québécois francophones, qui font partie d’une minorité pancanadienne, espèrent, et à juste titre, qu’on protège et qu’on appuie leur langue dans l’ensemble du Canada, y compris au Québec.

Et les Québécois anglophones, qui constituent une minorité dans la province elle-même, peuvent se tourner vers le fédéral pour les aider à protéger et affirmer leurs droits linguistiques minoritaires.

Deuxièmement, c’est peut-être à cause du niveau élevé de bilinguisme individuel chez les Québécois et de la mesure dans laquelle ils rencontrent l’autre langue officielle.

Le sondage a révélé que le Québec détient de loin le pourcentage le plus élevé de personnes bilingues. Aussi, les Québécois étaient également beaucoup plus enclins que les autres Canadiens interrogés à consommer des produits médiatiques et culturels dans leur seconde langue officielle, rencontrer des gens qui parlent l’autre langue et évoluer dans une communauté hautement bilingue.

Notre sondage laisse également entendre que l’identité canadienne des Québécois est fortement éclairée par le fait que notre pays a deux langues officielles. Par exemple :

  • 86 % des Québécois étaient d’accord pour dire que « le fait d’avoir deux langues officielles est une chose qui définit vraiment le Canada », soit le pourcentage le plus élevé dans toutes les régions étudiées;
  • 90 % des Québécois – encore une fois plus que partout ailleurs au Canada – ont convenu que « parce que l’anglais et le français font partie de notre histoire, il est logique qu’ils aient un statut égal »;
  • enfin, 94 % des Québécois sont d’avis que « le fait d’avoir deux langues officielles est positif pour l’image internationale du Canada ».

Comme tous les Canadiens, les Québécois demeurent très favorables à l’enseignement de la langue seconde. En fait, et bien plus que la population de toutes les autres régions que nous avons étudiées, les Québécois sont d’accord sur les points suivants :

  • « Il faut faire plus d’efforts pour que les jeunes deviennent bilingues et puissent s’exprimer en français et en anglais », à 96 %.
  • « Le français et l’anglais devraient continuer d’être enseignés dans les écoles primaires partout au Canada », à 98 %.
  • « les gouvernements provinciaux et territoriaux devraient offrir plus de places dans les programmes d’immersion », à 87 %.

À mon avis, cela laisse entendre que beaucoup de Québécois ne voient pas nécessairement comme incompatible la protection du français dans leur propre province, d’une part, et la promotion du bilinguisme individuel, d’une autre part, du moins pas en ce qui concerne leurs enfants. Dans l’ensemble du Canada, 76 % des parents d’enfants d’âge scolaire, dans le sondage en ligne, soulignaient l’importance pour leurs enfants d’avoir la possibilité d’apprendre une deuxième langue officielle. En fait, 99 % des parents québécois interrogés abondaient en ce sens... Difficile de faire mieux!

Encore une fois, cela reflète peut-être les inquiétudes de certains Québécois francophones quant à l’avenir du français, mais aussi leur intérêt à ce que leurs enfants deviennent bilingues. En fait, 89 % des Québécois ont dit que le fait d’être bilingue constituait un « avantage majeur » en ce qui a trait aux possibilités d’emploi, ce qui surpasse la moyenne nationale établie à 67 %. C’est une chose que de vouloir qu’un enfant devienne bilingue pour son enrichissement culturel. Toutefois, c’en est une autre que de le souhaiter quand on craint que, sans cela, ses chances de réussite vont diminuer.

Les Québécois appuient le bilinguisme institutionnel fédéral et l’enseignement de la langue seconde, mais aussi la minorité anglophone.

En effet, 90 % des Québécois étaient d’avis que les enfants de la communauté minoritaire anglophone de leur province devraient recevoir la même qualité d’éducation que les enfants de la majorité francophone, même « si cela prend plus de ressources par élève ». Ce pourcentage était plus élevé que dans toutes les autres régions.

Les Québécois font également preuve d’une saine curiosité envers « l’Autre », si je peux m’exprimer ainsi. En effet, 69 % des répondants auraient aimé participer à un programme d’échange linguistique à l’école pour tisser des liens avec les jeunes de l’autre communauté de langue officielle.

Enfin, et retenons ce point, 65 % des Québécois s’entendent pour dire qu’il faut mieux appuyer les communautés minoritaires anglophones de la province. Ce n’est peut-être pas un appui massif, mais c’est quand même une nette majorité. Il s’agit d’un sondage à grande échelle, et je ne fais qu’effleurer la surface. Beaucoup plus de données sont disponibles sur le site Web du Commissariat.

Conclusion

Enfin, et bien que les mois à venir puissent comporter des défis pour la communauté anglophone du Québec, gardons à l’esprit les chiffres dont nous avons parlé aujourd’hui, ainsi que les gens qu’ils représentent. En effet, ils sont la preuve et la manifestation de la promesse que le Canada tient, en tant que foyer de nos deux langues officielles.

La communauté anglophone fait partie intégrante du Québec depuis plus de 250 ans. Elle est intimement liée à la communauté francophone, dans la courtepointe collective unique de la province.

C’est un grand avantage pour le Québec d’avoir une communauté minoritaire anglophone forte, alliée aux francophones. C’est la preuve que nous pouvons tous travailler à protéger et à promouvoir le français au Québec, tout en protégeant les droits linguistiques de la communauté anglophone. En effet, tous les répondants du sondage à qui nous avons eu le plaisir de parler partagent ce sentiment.

Permettez-moi de conclure en vous souhaitant un bon forum sur les politiques aujourd’hui, ainsi que de franches discussions sur le prochain Plan d’action pour les langues officielles 2023-2028.

Merci.

Date de modification :
2022-06-14