Notes d’allocution pour le 89e congrès de l’ACFAS : La santé des francophones en contexte linguistique minoritaire : 20 ans de recherche

Gatineau (Québec), le 12 mai 2022
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Merci M. Chevaucherie, bonjour à toutes et à tous.

Il me fait grand plaisir de me joindre à vous aujourd’hui en mode virtuel, dans le cadre du 89e congrès de l’ACFAS.

Je tiens à souligner que je m’adresse à vous depuis le territoire du Traité no 1, soit le territoire traditionnel des peuples anishinabé, cri, oji-cri, dakota et déné ainsi que la patrie de la Nation métisse. Je suis heureux de vous joindre dans vos différents territoires et différentes communautés.

On m’a invité pour vous parler d’un rapport, publié en 2020, qui porte sur l’incidence des situations d’urgence sur les langues officielles. Alors que la pandémie vient de franchir le cap des deux ans, ce rapport est toujours d’actualité. En effet, la crise sanitaire a exposé de nombreuses lacunes en ce qui a trait au respect des droits linguistiques. Il m’était donc essentiel de mieux cerner les problèmes auxquels la population canadienne fait face, et de formuler des recommandations au gouvernement fédéral.

Avant de m’attaquer aux constats du rapport, je pense qu’il est important de décrire le contexte linguistique général dans lequel nous évoluons depuis quelque temps.

Nous vivons sans contredit une époque mouvementée sur le plan linguistique. Tout au long de l’année qui se termine, les langues officielles ont été au cœur de l’actualité.

L’attention sans précédent générée par les langues officielles au cours de la dernière année démontre clairement l’importance que la population canadienne accorde à celles-ci, et le rôle essentiel qu’elles jouent dans notre société.

La situation linguistique au pays a suscité des débats autant sur la scène fédérale que provinciale. L’immigration francophone, l’éducation dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire, la modernisation de diverses lois provinciales encadrant les langues officielles de même que l’annonce de la réforme des langues officielles au fédéral ont contribué à faire de la question linguistique un enjeu de premier plan.

Selon les résultats du sondage sur l’opinion que nous avons rendus publics récemment, nos langues officielles demeurent une valeur fondamentale dans la société canadienne. En effet, 87 % des répondants ont réaffirmé leur appui envers les langues officielles − un appui qui reste fort depuis le précédent sondage qui date de 2016 − et qui reste remarquablement stable depuis les dernières décennies.

Ce même sondage nous apprend que la population canadienne tient à recevoir les communications de ses gouvernements dans la langue officielle de sa préférence, particulièrement lors d’événements tragiques ou de situations urgentes.

Les nombreuses plaintes que je reçois année après année en sont d’ailleurs la preuve, et la tendance à la hausse se confirme. Nous avons reçu au-delà de 5 000 plaintes recevables en 2021‑2022, ce qui représente environ cinq fois plus de plaintes qu’à l’habitude sur une base annuelle.

Par l’entremise de notre mécanisme de plaintes, la population canadienne, et plus particulièrement la population francophone, s’est exprimée. Elle a envoyé un message clair au gouvernement : il faut en faire plus pour assurer le respect des deux langues officielles.

Et ceci prend tout son importance en situation d’urgence.

Comme je l’ai mentionné plus tôt, j’ai été témoin au début de la pandémie de nombreuses lacunes de la part de nos institutions fédérales, en ce qui a trait à nos deux langues officielles.

Voici quelques exemples assez frappants :

  • la tenue de conférences de presse dans une seule langue officielle;
  • l’étiquetage des produits désinfectants dans une seule langue officielle;
  • l’envoi de documents d’information et de courriels d’alerte dans une seule langue officielle aux fonctionnaires fédéraux.

Alors que la pandémie prenait de l’ampleur, j’ai voulu mieux comprendre l’expérience vécue par la population lors de diverses situations d’urgence au cours des 10 dernières années. Par le moyen d’un questionnaire en ligne administré en juin 2020, j’ai recueilli les commentaires de plus de 2 200 personnes de partout au Canada, qui nous ont décrit l’impact de ces lacunes sur leur vie et sur celle de leur famille.

Les commentaires des répondants étaient clairs : il est important que l’information qui leur est essentielle soit systématiquement communiquée par les leaders dans les deux langues officielles, peu importe l’ordre de gouvernement d’où elle provient. Il en va de la santé et de la sécurité du public canadien. Dans certaines situations, c’est peut-être même une question de vie ou de mort.

Certains témoignages sont très éloquents. En voici quelques exemples.

Une personne a dit qu’elle était inquiète de voir à quel point les mesures concernant le bilinguisme officiel sont vite remises en question en situation d’urgence. Que ce soit l’étiquetage sur les bouteilles de désinfectant ou les avis de la GRC sur des situations dangereuses, cette personne a soulevé que la rapidité prime sur l’accessibilité pour les citoyens et citoyennes qui appartiennent à une communauté dont la langue officielle est en situation minoritaire. 

Les conférences de presse gouvernementales unilingues, que ce soit au niveau fédéral, provincial ou territorial, ont généré beaucoup de frustrations et d’inquiétudes. Plusieurs répondants nous ont dit qu’ils s’attendaient à ce que leurs dirigeants s’adressent à eux dans leur langue officielle. Lorsque ce n’est pas le cas, ils se sentent comme des citoyens de seconde classe, dont la santé et la sécurité sont compromises.

Un des répondants nous a dit que dans un contexte de crise, il était nécessaire pour lui d’obtenir des communications dans la langue officielle de son choix. Il a expliqué qu’en raison de son état de stress et de fatigue, il était fort possible que sa capacité à comprendre dans sa langue seconde soit affectée, ce qui pourrait l’induire en erreur et ainsi mettre sa vie en danger. 

Plusieurs répondants nous ont parlé du stress qu’ils ont ressenti lorsqu’ils n’ont pu recevoir de soins de santé dans leur première langue officielle, et qu’ils n’étaient pas certains de bien comprendre ce qu’on leur disait. D’autres sont d’avis qu’il devrait y avoir du personnel bilingue en tout temps dans les hôpitaux.

Certains répondants issus de communautés de langue officielle en situation minoritaire nous ont aussi dit être inquiets de leur capacité à comprendre les intervenants en santé, et de perdre leur habileté dans leur deuxième langue officielle lorsqu’ils vieilliront.

Les exemples sont malheureusement trop nombreux. En plus de constituer un immense manque de respect, ces lacunes sont tout simplement inacceptables, car elles menacent la santé et la sécurité de la population lorsqu’arrive une situation d’urgence.

Il y aura sûrement d’autres situations d’urgence. Par contre, les problèmes dont nous avons été témoins ne doivent plus se reproduire. C’est pourquoi j’ai proposé, dans mon rapport, des pistes de solutions au gouvernement fédéral pour qu’il règle ces problèmes récurrents de communication avec le public dans les deux langues officielles en situation de crise.

J’ai constaté que lorsque survient une situation d’urgence ou de crise, beaucoup d’institutions fédérales choisissent de diffuser un message dans une seule langue officielle dans l’immédiat, et de s’en remettre à la traduction pour fournir l’information dans l’autre langue… Je comprends la nécessité de communiquer rapidement en situation d’urgence, mais cela ne devrait jamais se faire au détriment de l’une ou l’autre de nos langues officielles.

J’ai donc recommandé au gouvernement fédéral qu’il mette en œuvre un plan d’action pour faciliter la rédaction et la diffusion simultanée de communications d’urgence, de qualité égale, dans les deux langues officielles. Notamment, un service de traduction accéléré pour les situations d’urgence et de crise.

Un autre enjeu de taille subsiste : les communications ne sont pas intégrées à la planification d’urgence et à la gestion des situations de crise des institutions. On ne fournit pas, de façon systématique, des renseignements opportuns, clairs et factuels en français et en anglais simultanément.

Je recommande que les plans et les procédures de communication des institutions fédérales en vue d’éventuelles situations d’urgence soient révisés afin d’y inclure des directives claires pour garantir que lorsque survient une situation d’urgence ou de crise, les communications sont effectuées dans les deux langues officielles simultanément, et sont de qualité égale.

Afin d’être en mesure d’appliquer les plans et les directives en lien avec les communications d’urgence dans les deux langues officielles, tous les membres de la direction et les fonctionnaires concernés devraient suivre une formation à cet effet.

La population canadienne s’attend à recevoir des communications bilingues de ses dirigeantes et de ses dirigeants lorsque surviennent des situations d’urgence, et ce, de la part de tous les ordres de gouvernement. À cet effet, j’ai recommandé au gouvernement fédéral d’élaborer une stratégie pour encourager et appuyer les différents ordres de gouvernement, et de collaborer avec ces derniers afin d’intégrer les deux langues officielles aux communications lorsqu’une situation d’urgence ou de crise se produit.

Revenons maintenant au rapport, si vous le voulez bien. Celui-ci visait ultimement à faire en sorte qu’en temps de crise, les deux langues officielles soient systématiquement traitées sur un pied d’égalité, et que la population soit informée et rassurée dans la langue officielle de son choix.

Au cours de la dernière année, j’ai continué d’échanger avec les intervenants de la fonction publique fédérale directement interpellés par mes recommandations. Tous se sont montrés réceptifs.

À titre d’exemple, le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada a chargé un groupe de travail interministériel de produire un plan d’action, qui sera mis en œuvre entre 2022 et 2024. Plus récemment, le premier ministre a annoncé la création du Comité du Cabinet chargé de la sécurité et des urgences et d’un sous-comité sur la réponse fédérale à la pandémie de COVID-19. Il va sans dire que je suivrai de près l’évolution de ces mesures, pour m’assurer qu’elles portent fruit.

Je souligne également que le gouvernement fédéral, qui doit moderniser la Loi sur les langues officielles, a proposé d’en modifier le préambule dans le projet de loi C-13 déposé en mars dernier. En effet, il propose d’y spécifier que les obligations juridiques relatives aux langues officielles s’appliquent en tout temps, notamment lors de situations d’urgence.

Somme toute, le gouvernement semble tirer des leçons des enjeux auxquels la population a dû faire face durant la pandémie, et de plusieurs autres situations d’urgence qui se sont produites au fil des ans.

Protéger l’ensemble de la population canadienne est primordial en situation de crise. Cet objectif ne peut être atteint que si elle a accès à de l’information de qualité égale, en temps opportun, dans la langue officielle de son choix. Quand nous communiquons à la fois en français et en anglais, nous joignons 98 % de la population canadienne.

Conclusion

La santé en milieu francophone minoritaire demeure manifestement un enjeu de premier plan, et les présentations fort diversifiées prévues pendant le colloque contribueront sans aucun doute à la réflexion qui semble déjà bien amorcée.

Je ne peux que me réjouir de voir autant d’experts dans différents domaines connexes se réunir pour faire avancer la recherche. Dans le contexte pandémique qui perdure, cette approche multidisciplinaire au développement de meilleures pratiques et d’initiatives ciblées est plus importante que jamais.

Être à l’écoute des membres de la communauté et de ce qu’ils vivent au quotidien est crucial pour bien comprendre leurs besoins.

D’ailleurs, lors de mes interactions avec les membres de communautés francophones en situation minoritaire, j’ai constaté que l’accès à des ressources en santé en français, tout comme à des ressources en éducation, est très important pour eux.

Les décideurs doivent en prendre note et travailler de concert avec vous, les experts, afin de mieux soutenir ces deux pôles autour desquels les communautés francophones en situation minoritaire gravitent et se développent.

À l’échelle communautaire, le fait de disposer d’une infrastructure sociale dotée de services et de ressources efficaces dans la langue officielle de la minorité est essentiel au maintien et à l’amélioration de la vitalité et du développement de la langue.

Mon équipe mène une vigie du Plan d’action quinquennal pour les langues officielles du gouvernement fédéral et j’ai noté qu’une des initiatives qui en fait partie, intitulée Élargissement de la programmation en promotion de la santé en petite enfance et dont vous avez peut-être entendu parler, visait justement un élément très précis dans le domaine de la santé.

Grâce à ce financement incontournable pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire mentionné dans le Plan, de nouveaux projets ont vu le jour et mis en lumière le besoin de services afin de pallier les nombreux enjeux liés à la santé en petite enfance. J’aimerais souligner le travail acharné réalisé par les parties prenantes pour assurer la disponibilité de services sociaux et de services de santé essentiels à la petite enfance.

Aussi, il ne faut pas perdre de vue que d’autres groupes, comme les aînés francophones, ont également des besoins croissants en matière de soins de santé. Recruter et former des professionnels de la santé francophones est indispensable pour assurer l’accès à des soins de santé. La collaboration entre les différents paliers gouvernementaux est essentielle pour permettre aux aînés d’obtenir des soins dans leur langue officielle préférée.

J’espère sincèrement que les décideurs sont à l’écoute, et s’inspireront de vos travaux et de votre expertise pour développer des programmes qui contribueront concrètement à l’essor de nos communautés francophones en situation minoritaire.

Je vous remercie de votre attention. Je suis prêt à répondre à vos questions dans la langue officielle de votre choix.

Date de modification :
2022-05-12