Remarques d’ouverture - Lancement du numéro 17 de la revue Minorités linguistiques et société : 50 ans de mise en oeuvre de la Loi sur les langues officielles : bilan et perspectives

Ottawa (Ontario), le 19 avril 2022

Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Merci beaucoup, monsieur Luckerhoff, pour cette belle introduction.

Bonjour à toutes et à tous. C’est avec plaisir que je me joins à vous aujourd’hui pour souligner le lancement du 17e numéro de la revue Minorités linguistiques et société.

J’aimerais tout d’abord saluer et féliciter les organisateurs de cette rencontre, les directeurs de ce numéro, ainsi que tous les auteurs qui ont contribué des articles. Les collaborations de recherche, comme celle-ci, sont cruciales. Elles nous permettent de mieux comprendre notre dualité linguistique, son passé et les défis auxquels elle fait face aujourd'hui, et de dégager des stratégies potentielles pour l’avenir.

Beaucoup de choses ont changé depuis le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles, que je souligne dans la revue. En ces temps de pandémie, nous vivons à la fois de grands défis nationaux et des bouleversements politiques mondiaux, qui fixent les questions identitaires et linguistiques au cœur des débats contemporains.

Au cours des dernières années, la situation linguistique au pays a généré une effervescence, tant sur la scène fédérale que la scène provinciale et territoriale. L’immigration francophone, l’éducation dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire et la modernisation de diverses lois provinciales, de même que l’annonce de la réforme de la Loi par le gouvernement fédéral, ont remis les questions linguistiques au premier plan.

Afin de savoir où l’on va à partir de maintenant, il est bon de savoir d’où l’on vient. J’ai donc cru bon de vous parler d’abord de l’évolution des droits linguistiques au Canada et de la Loi sur les langues officielles, puis des défis que doit affronter le Commissariat aux langues officielles d’aujourd’hui dans un contexte de modernisation.

Le Canada est un pays avec deux langues officielles, mais à titre de Franco-Manitobain issu d’une petite communauté francophone, je peux vous confirmer que l’expérience linguistique canadienne n’est pas identique d’un océan à l’autre. J’ai pu voir et vivre ses nombreuses manifestations tout au long de mon parcours de vie qui m’a mené des Prairies jusqu’en Ontario, en passant par le Québec et le Nouveau-Brunswick.

La dualité linguistique canadienne se vit différemment selon la géographie, mais aussi selon l’époque. C’est une expérience à géométrie variable dans l’espace et dans le temps. On pourrait donc croire que cela rend l’appréciation du bilinguisme canadien plutôt faible et intangible pour les 38 millions de Canadiennes et Canadiens qui cohabitent dans le deuxième plus grand pays au monde.

Eh bien, permettez-moi de vous rassurer. Le Commissariat a récemment effectué un sondage pancanadien sur l’appui aux langues officielles. Le résultat? 87 % de la population canadienne appuie la Loi sur les langues officielles.

Autre constat fort intéressant de ce sondage : la relation positive entre nos langues officielles et la diversité. Une grande majorité de la population canadienne convient que les langues officielles et d’autres formes de diversité se conjuguent bien et peuvent se renforcer mutuellement. Le sondage démontre également un appui important pour les programmes d’enseignement de langue seconde et les programmes pour soutenir les communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Concrètement, les Canadiennes et Canadiens veulent, plus que jamais, que leurs enfants tirent profit des avantages du bilinguisme, et je crois que peu importe où il demeure, chaque enfant au Canada devrait avoir l’occasion de devenir bilingue.

Dans une époque plutôt inquiétante où on constate que plusieurs sociétés se referment sur elles-mêmes, je trouve cette ouverture très encourageante.

En parlant d’ouverture, je suis également fier de ne plus être le seul commissaire aux langues au niveau fédéral. M’adressant à vous depuis le territoire du Traité no 1, soit le territoire traditionnel des peuples anishinaabeg, cri, oji-cri, dakota et déné, ainsi que la patrie de la Nation métisse, je tiens à saluer mon collègue, Ronald E. Ignace, le nouveau commissaire aux langues autochtones, ainsi que son équipe.

L’histoire entre le français et l’anglais, et les plus de 70 langues autochtones parlées a été marquée par des difficultés, des tragédies et des injustices. Les langues autochtones doivent être valorisées et protégées dans le cadre de la réconciliation. Heureusement, comme le révèle notre enquête, la plupart des Canadiennes et des Canadiens sont aujourd’hui d’avis que le Canada peut et doit promouvoir à la fois les langues autochtones et les langues officielles.

Je vois une complémentarité potentielle entre cette promotion des langues officielles et des premières langues. Le Canada est toujours en évolution, en réflexion sur l’identité canadienne lorsqu’on parle de diversité, de langues officielles et de réconciliation. Les langues autochtones font partie de cette réflexion. C’est la preuve que nous ne sommes pas un pays figé dans le temps.

Je vous parle de l’avenir, mais jetons d’abord un coup d’œil au passé. La Loi sur les langues officielles est le fruit de la mouvance sociale et politique des années 1960, une période tumultueuse ponctuée de nombreuses luttes, notamment pour l’égalité des sexes, la décriminalisation de la contraception et de l’homosexualité, et la mobilisation des peuples autochtones. Celles-ci ont mené à des changements sociaux majeurs et permanents au fil du temps. La lutte des francophones pour le droit d’exister et d’être reconnus à titre d’égaux s’inscrit dans le même ordre d’idées. Elle a préparé le terrain pour l’adoption de la Loi sur les langues officielles de 1969.

La Loi reconnaît l’égalité de statut du français et de l’anglais au sein des institutions fédérales et permet à la population canadienne d’avoir accès aux services fédéraux en français et en anglais. Elle a également permis de créer le Commissariat aux langues officielles du Canada, que je dirige depuis maintenant quatre ans.

La Loi a donné le ton quant à la réalité et à la légalité des questions de dualité linguistique partout au Canada. Elle a guidé les luttes pour les langues officielles dans les sphères fédérales, provinciales et territoriales d’un océan à l’autre, et ce, depuis un demi-siècle, tout en se retrouvant elle-même grandie par ces efforts citoyens.

Je pense notamment à l’adoption de la Politique sur les services en français au Manitoba en 1989; à la lutte des Franco-Ontariens à la fin des années 1990 contre la fermeture de l’Hôpital Montfort; au rétablissement du Programme fédéral de contestation judiciaire en 1994, et de nouveau en 2017; à la lutte des communautés d’expression anglaise du Québec qui se poursuit pour le maintien de leurs commissions scolaires; à l’affaire Dionne confirmant le droit des fonctionnaires fédéraux de travailler dans la langue officielle de leur choix dans une région désignée bilingue; à la récente victoire remportée dans le cadre de l’affaire FFCB.

D’autres luttes se poursuivent partout au pays, comme celle pour l’accès aux programmes de français langue seconde, qui nécessite une certaine volonté politique et une collaboration entre les différents ordres de gouvernement.

Il me semble raisonnable de conclure que plus que jamais, les Canadiennes et Canadiens sont conscients de leurs droits linguistiques, sensibles à leurs défis et sincères dans leur volonté de s’affirmer fièrement au sein de leurs communautés dans un monde en plein changement. Au travers de ces événements, force est de constater que la dualité linguistique canadienne représente une valeur tout à fait contemporaine et fondamentalement inclusive, enchâssée dans la Loi, mais aussi dans l’identité des gens.

Aussi imparfaite que la Loi puisse être, elle a fixé de nouvelles normes et attentes, et elle a favorisé une prise de conscience renouvelée.

L’histoire des droits linguistiques ne commence pas avec la Loi sur les langues officielles : on pense, entre autres, à Baldwin-Lafontaine, à l’enseignement en français dès la formation de l’Alberta et de la Saskatchewan, à la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, simultanément à celle du gouvernement fédéral.

Les exemples que je viens de citer nous poussent à considérer la Loi comme une entité organique et vivante, plutôt que comme un objet inanimé ou un fait brutal, figé. La Loi est la plus efficace lorsqu’elle sert d’inspiration ou d’outil de revitalisation démocratique contre les dangers de la complaisance et de l’indifférence. Elle contribue à guider l’action collective et à protéger les riches identités communautaires contre les forces de la décadence, nous rendant toutes et tous plus forts par la même occasion.

Cinquante ans après la première mouture de la Loi, le monde a indéniablement et grandement changé. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une loi et d’une réglementation modernisées, actuelles, dynamiques et robustes.

Le projet de loi C-13, qui réforme la Loi sur les langues officielles, a récemment été présenté au Parlement. Celui-ci prévoit des pouvoirs accrus pour le commissaire aux langues officielles et des mécanismes de conformité plus contraignants, comme des sanctions pécuniaires, pour protéger nos langues officielles et les droits des personnes qui les parlent.

Le gouvernement a reconnu qu’il est temps d’évoluer. Je tiens à vous rassurer que le Commissariat fera preuve d’une grande diligence et d’ouverture dans l’étude du projet de loi, afin de veiller à ce que nos langues officielles soient en mesure de faire face non seulement aux défis d’aujourd’hui, mais aussi ceux de demain.

Au Canada, les politiques linguistiques et de multiculturalisme ont été conçues pour coexister : la complémentarité de ces politiques entraîne un renforcement mutuel.

Je crois fondamentalement que nos langues enrichissent les régions dans lesquelles elles se trouvent et que concrètement, elles offrent des nouvelles possibilités sociales, culturelles et économiques. Les langues officielles sont un héritage de notre passé, mais elles sont résolument tournées vers l’avenir, toujours porteuses d’un projet politique et social rassembleur, optimiste et inclusif : des valeurs qui guident mes actions à titre de commissaire.

Merci.

Date de modification :
2022-04-19