Symposium de l’Université de l’Alberta : Réconcilier le multiculturalisme dans le Canada d’aujourd’hui

Le 12 novembre 2021
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonjour. Je tiens tout d’abord à souligner que je m’adresse à vous depuis le territoire visé par le traité no 1, soit le territoire traditionnel des peuples anishinaabeg, cri, oji-cri, dakota et déné, et la patrie de la Nation métisse. Je suis ravi de me joindre à vous dans vos communautés et territoires respectifs.

Je suis très heureux de prendre part à cette discussion nationale sur le multiculturalisme et de participer à cette occasion qui célèbre la diversité des voix. Je crois qu’examiner les questions sociales actuelles selon cette approche multidisciplinaire est la clé pour aller de l’avant de façon rassembleuse plutôt que diviseuse.

Aujourd’hui, je souhaite traiter de multiculturalisme dans le contexte de mon domaine d’expertise : les langues officielles. Je vous ferai part de certaines de mes expériences de vie ainsi que de quelques réflexions pour l’avenir, particulièrement en ce qui concerne la façon dont les langues officielles sont une composante de l’inclusion, une valeur fondamentale.

Au cours de ma vie, j’ai été témoin de changements extraordinaires dans la société canadienne.

Je viens d’un petit village – Sainte‑Anne‑des‑Chênes – situé à environ 50 kilomètres au sud-est de Winnipeg, au Manitoba. À l’époque de mon enfance, ce patelin était entièrement composé de Canadiens français, et, pourtant, je n’avais pas accès à l’école française.

En fait, je me souviens que mon manuel scolaire de sciences sociales était intitulé My British Heritage, ce à quoi aucun des enfants canadiens-français de ma classe ne pouvait s’identifier. C’est ma mère qui s’est occupée de m’enseigner l’histoire de Louis Riel et des Franco-Manitobains. Et grâce à mes parents, qui se sont battus pour nos droits à l’éducation, mes plus jeunes frères et sœurs ont pu recevoir une éducation en français au Manitoba. Ce fut mes premiers apprentissages au sujet des droits et de la diversité.

J’avais 16 ans lorsque la Loi sur les langues officielles a été adoptée. Pour les personnes de ma génération, moi y compris, l’adoption de cette loi représentait la reconnaissance de notre langue maternelle à l’échelle du pays et une affirmation de notre identité de Canadiens français et de Franco-Manitobains.

Pendant ma jeunesse, j’ai pu constater l’augmentation de la diversité, et la politique de multiculturalisme du Canada a été adoptée en 1971, puis nos droits et libertés collectifs ont été consacrés par la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, pendant la jeunesse de mes propres enfants. J’ai donc l’impression d’avoir été témoin de la transition du Canada : alors qu’on accordait auparavant une valeur principalement folklorique au français et au multiculturalisme, les droits en matière de langues officielles et les droits sur lesquels repose le multiculturalisme sont maintenant reconnus comme des éléments de justice sociale.

J’ai consacré ma vie à l’étude et à la défense de la dualité linguistique, qui est au cœur de la diversité canadienne. Et ce fut pour moi un grand honneur d’être nommé au poste de commissaire aux langues officielles du Canada en janvier 2018.

En tant que commissaire aux langues officielles, je suis l’agent du Parlement responsable de la promotion et de la protection des droits en matière de langues officielles de tous les Canadiens et de toutes les Canadiennes, peu importe leurs origines.

Le bilinguisme officiel, c’est la reconnaissance de deux collectivités de langue officielle pancanadiennes. Il existe deux majorités de langue officielle, l’une francophone (d’expression française) au Québec et l’autre anglophone (d’expression anglaise) ailleurs au Canada. Au sein de celles-ci vivent des communautés de langue officielle en situation minoritaire (d’expression anglaise au Québec et d’expression française ailleurs au Canada). Avec les langues autochtones, les langues officielles sont les langues d’assise de notre histoire.

Le bilinguisme officiel, c’est aussi la reconnaissance que les deux langues officielles appartiennent à tous les Canadiens et à toutes les Canadiennes, peu importe leurs origines ethniques, culturelles ou linguistiques. Le français et l’anglais sont les langues d’intégration des centaines de milliers de nouveaux arrivants et de leurs enfants. En fait, le Canada compte près de sept millions de personnes qui n’ont ni le français ni l’anglais comme langue maternelle, mais qui utilisent l’une des langues officielles, ou les deux, pour participer à la société en général.

Comprendre et mieux expliquer la relation entre le multiculturalisme et le bilinguisme officiel a longtemps posé des difficultés au Commissariat, mais nous avons toujours cru que les deux politiques, en plus d’être complémentaires, se renforcent mutuellement.

Les principes de bilinguisme officiel et de multiculturalisme qui sont en vigueur aujourd’hui ont les mêmes origines : la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, qui a mené ses activités de 1963 à 1969. Les commissaires croyaient que le bilinguisme officiel et le multiculturalisme pouvaient se renforcer mutuellement. Ils ont expliqué qu’« [u]n pays comme le Canada doit reconnaître la diversité dans l’unité, se montrer hospitalier et proscrire toute forme de discrimination ». Ils ont ajouté que « [l]a présence au Canada d’un grand nombre de personnes de langue et de culture distinctes, en raison de leur naissance ou de leurs origines, constitue pour le pays une richesse d’une valeur inappréciable que les Canadiens ne doivent pas laisser perdre ». De plus, ils ont affirmé que tout Canadien et toute Canadienne devraient être encouragés à intégrer l’un des groupes de langue officielle, ou les deux, sans perdre son identité ni sa langue et sa culture d’origineNote de bas de page 1.

Ces recommandations sont devenues le fondement de la Loi sur les langues officielles de 1969 et de la politique de multiculturalisme de 1971, la première du genre dans le monde.

Il est important de reconnaître le rôle de premier plan joué par les Canadiens et Canadiennes d’origine ukrainienne dans la mise en place de la politique de multiculturalisme du Canada en 1971. La communauté ukrainienne-canadienne était une importante défenseure de la reconnaissance des minorités ethnoculturelles du pays et elle a grandement contribué à l’avancement de l’identité de pays multiculturel dans un cadre bilingue du Canada.

En 1988, une nouvelle version de la Loi sur les langues officielles et la Loi sur le multiculturalisme canadien ont été adoptées à une semaine d’intervalle. Ces deux lois déclaraient l’importance de préserver et d’accroître l’utilisation de langues autres que le français et l’anglais tout en renforçant le statut et l’usage des langues officielles du CanadaNote de bas de page 2.

Des moments importants de notre histoire ont eu lieu récemment. Comme vous le savez, le mois dernier, la politique de multiculturalisme du Canada a célébré son 50e anniversaire, et le moment est opportun pour prendre le temps de réfléchir à ce que nous avons appris au cours de ces années et à la façon dont nous envisageons l’avenir du multiculturalisme au pays. Il ne fait aucun doute que le Canada a considérablement évolué depuis 1971, et notre vision du multiculturalisme continuera inévitablement d’évoluer au même rythme que le tissu social.

En 2019, nous avons célébré le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles. Aujourd’hui, l’une de mes priorités consiste à veiller à ce que cette loi fasse l’objet de l’importante modernisation dont elle a besoin pour répondre aux besoins des Canadiens et des Canadiennes, maintenant et à l’avenir.

En outre, le 30 septembre dernier marquait la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, qui vise à rendre hommage aux enfants disparus et aux survivants des pensionnats autochtones, à leurs familles et à leurs communautés. Nous prenons de plus en plus conscience que nous devons tous en apprendre davantage sur l’histoire des pensionnats autochtones – et sur l’histoire des peuples autochtones en général – afin d’aider à atténuer les lacunes de l’enseignement traditionnel de l’histoire du Canada.

Et la sensibilisation et le soutien accrus du public que je constate actuellement à l’égard de la préservation et de la promotion des langues autochtones me rassurent. J’appuie sans réserve la promotion, la protection et la revitalisation des langues autochtones dans le cadre du processus de réconciliation.

Je crois qu’il est très important de comprendre qu’au Canada, nos politiques en matière de multiculturalisme et de langues ont toujours été destinées à coexister et à se renforcer mutuellement. Nous avons une politique sur les langues officielles et une politique sur le multiculturalisme et, maintenant, une politique sur les langues autochtones. « Et », un mot qui représente l’inclusion, l’une de nos grandes forces en tant que pays.

La diversité au pays est déjà très grande et elle le deviendra encore plus. Le gouvernement envisage d’accueillir 1,2 million d’immigrants au Canada d’ici 2023.

Célébrer notre diversité, assurer le respect des langues officielles et cheminer sur la voie de la réconciliation sont des ambitions complémentaires et, effectivement, de nombreux Canadiens et de nombreuses Canadiennes se sentent touchés par plus d’un de ces dossiers clés pour le développement de la nation.

Appartenir à différents groupes et conjuguer de multiples identités est maintenant monnaie courante pour bon nombre de Canadiens et Canadiennes, moi y compris. Mes petits-enfants sont à la fois Autochtones et membres d’une communauté francophone en situation minoritaire du Manitoba. C’est ce à quoi ressemble le Canada en 2021. Peut-être, c’est ce à quoi il a toujours ressemblé, et nous en sommes simplement plus conscients maintenant.

En fait, je crois que c’est en raison de la sensibilisation et de la reconnaissance accrues à l’égard de notre diversité que nous considérons de plus en plus ces politiques fédérales comme synergiques plutôt qu’incompatibles.

Selon moi, la réconciliation avec les peuples autochtones, la reconnaissance de deux langues officielles et la célébration de la diversité ethnoculturelle font partie intégrante de la valeur sociétale générale appelée le « vivre ensemble ».

Vivre dans un pays qui soutient cette possibilité de complémentarité, où des politiques coexistantes mettent l’accent sur l’inclusion et le respect des droits, revêt de l’importance pour moi, tant dans ma vie personnelle que dans mon rôle de commissaire aux langues officielles.

Cela dit, ce n’est pas un secret que certaines personnes, tant au Canada français qu’au Canada anglais, estiment que la politique de langues officielles et la politique de multiculturalisme du pays sont incompatibles.

On entend parfois dire que le bilinguisme officiel nuit au multiculturalisme, car il privilégie le français au détriment des autres langues minoritaires. Toutefois :

  • Les deux groupes pancanadiens de langue officielle, tant en contexte majoritaire qu’en contexte minoritaire, sont de plus en plus diversifiés, ce qui fait qu’on y entend déjà, en plus du français et de l’anglais, de nombreuses langues minoritaires. Le Canada est déjà un pays multiculturel dans un cadre bilingue.
  • La politique de bilinguisme officiel reconnaît que les deux langues officielles appartiennent à tous les Canadiens et à toutes les Canadiennes, peu importe leurs origines ethniques, culturelles ou linguistiques.
  • Aujourd’hui, le français et l’anglais sont les langues de la conversation nationale, du gouvernement et de la démocratie parlementaire du Canada, de ses établissements d’enseignement, de son système judiciaire et de ses espaces culturels. Ils sont aussi les langues utilisées pour le commerce et les relations internationales. Dans chacun de ces cas, le fait d’avoir deux langues officielles permet une participation accrue de divers groupes.
  • Je crois que la présence de deux langues officielles peut laisser à d’autres langues la possibilité de s’épanouir, et ce, encore plus qu’elles le pourraient dans un Canada où n’y aurait qu’une seule langue officielle. Avoir plus d’une langue officielle constitue un fondement pour l’acceptation et le respect des différences.
    • Selon les données disponibles, des enfants de communautés de langue officielle en situation minoritaire ont plus tendance à avoir une langue non officielle comme langue maternelleNote de bas de page 3.
    • Il ne s’agit pas de diminuer les droits d’un groupe pour augmenter ceux d’autres groupes. En fait, l’affaiblissement des droits ne profite à personne.
    • Faire régresser les droits linguistiques des francophones n’entraînerait d’aucune façon l’augmentation des droits associés à d’autres langues. En effet, une telle mesure n’entraînerait probablement que la diminution de la diversité linguistique et du respect pour la différence linguistique.

On entend parfois aussi dire que le multiculturalisme fait du français une langue minoritaire et qu’il lui fait perdre son statut égal à l’anglais. Toutefois :

  • L’un des objectifs de la politique de multiculturalisme du Canada consiste, « parallèlement à l’affirmation du statut des langues officielles et à l’élargissement de leur usage, à maintenir et valoriser celui des autres langues ». Les politiques de multiculturalisme et de langues officielles du pays n’ont pas été élaborées pour aller à l’encontre l’une de l’autre.
  • Le multiculturalisme aide les Canadiens et Canadiennes de diverses origines à se sentir reconnus, appréciés et réellement chez eux au Canada, ce qui les encourage à adhérer aux valeurs communes qui définissent la société canadienne, notamment celle du bilinguisme officiel.
  • La politique de multiculturalisme du Canada a contribué au renforcement des communautés francophones du pays en encourageant la diversité.
    • Ces cinquante dernières années, la diversité du Canada français s’est accrue davantage en raison de l’arrivée d’immigrants de la francophonie internationale (de l’Afrique, d’Haïti, du Moyen-Orient, de l’Asie du Sud-Est et de l’Europe).
    • De nos jours, au Québec, un francophone sur dix est un immigrant. Ailleurs au Canada, ce ratio est encore plus élevé, soit un francophone sur huit. En Alberta, environ un Franco-Albertain sur quatre est un immigrant.
    • En somme, au Canada, le français est la première langue officielle parlée de quelque 800 000 membres d’une minorité visible.
  • À l’échelle nationale, les parents immigrants souhaitent que leurs enfants apprennent le français, ce qui favorise la vitalité de cette langue dans l’ensemble des provinces et des territoires. Les statistiques démontrent que leurs enfants nés au Canada et que les enfants qui ont une langue non officielle comme langue maternelle sont tout aussi, sinon plus susceptibles d’être bilingues (français-anglais) que les jeunes non-immigrantsNote de bas de page 4.

Je suis persuadé que l’histoire du Canada est sans fin, et c’est tant mieux! Chaque génération réexamine le passé, met en doute la situation actuelle et imagine un avenir plus radieux.

Nous sommes actuellement dans une période charnière pendant laquelle nous examinons attentivement l’identité canadienne et cherchons à repenser la diversité, l’inclusion, la dualité linguistique et la réconciliation pour l’avenir, afin de faire du Canada un meilleur pays.

Certes, il s’agit d’une période de turbulences, mais aussi de grandes possibilités. À mesure que nous avançons, il faut se rappeler qu’il est tout à fait possible et souhaitable de favoriser le respect des langues officielles du Canada tout en faisant du pays une société plus inclusive.

Le Canada peut – ou plutôt il doit – trouver des façons de veiller à ce que tous les Canadiens et toutes les Canadiennes se sentent reconnus, entendus, respectés et acceptés dans notre collectivité politique commune, qu’ils proviennent de communautés francophones, anglophones, autochtones, ethnoculturelles, ou quelque part entre les quatre. Le bilinguisme officiel et le multiculturalisme n’apportent pas toutes les réponses, mais, avec la réconciliation, ils font partie intégrante de ce qui rend le Canada possible.

C’est en tirant parti de nos expertises diversifiées, en écoutant activement et en tenant des débats sains que nous pouvons réinventer le Canada ensemble et aborder des questions importantes, comme : Qu’est-ce que le multiculturalisme au Canada en 2021? Et que sera-t-il dans l’avenir? Qu’avons-nous appris du passé? Quel est le lien entre le multiculturalisme, l’identité autochtone et la réconciliation? Quel est le lien entre le multiculturalisme et les langues officielles? Quel est le lien entre la langue et l’identité?

J’attends avec grand intérêt les discussions qui seront tenues pendant la conférence, discussions qui sont essentielles à la réinvention du Canada pour les générations futures.

Merci de votre attention.

Date de modification :
2021-11-12