Notes pour un discours dans le cadre de la conférence sur la Loi sur les langues officielles du Quebec Community Groups Network

Gatineau (Québec), le 11 mars 2020
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonjour,

Je suis ravi de participer à cette commémoration du 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles.

Je voudrais tout d’abord souligner que les terres sur lesquelles nous sommes réunis font partie du territoire traditionnel non cédé du peuple anishinabé algonquin, un peuple autochtone de la vallée de l’Outaouais. Pendant des milliers d’années, les Algonquins ont habité, chassé, commercé et voyagé ici. Nous rendons hommage aux ancêtres des Premières Nations de ces lieux, et nous réaffirmons nos relations les uns avec les autres.

Je tiens également à remercier M. Geoffrey Chambers, président du Quebec Community Groups Network, de m’avoir invité et vous tous pour votre travail acharné ainsi que pour l’engagement du QCGN envers les communautés d’expression anglaise du Québec.

Maintenant, je voudrais porter un regard sur les 50 dernières années – tout particulièrement sur la relation de la communauté d’expression anglaise en situation minoritaire du Québec avec le Commissariat aux langues officielles – et à mesure que nous progressons, vous donner un aperçu de mes opinions sur la situation.

Mettons d’abord les choses en contexte. Au cours des 50 dernières années, chacun des huit commissaires aux langues officielles du Canada a entretenu une relation ouverte avec les communautés d’expression anglaise du Québec – une relation façonnée par leurs points de vue individuels à propos de ce qu’ils croyaient important de faire et par les événements qui se sont déroulés pendant leurs mandats. Avec le recul, on constate que depuis la création du Commissariat aux langues officielles, en 1970, ces relations évoluent dans le sens d’une prise de conscience progressive du caractère vulnérable de la minorité que forment les communautés d’expression anglaise du Québec, et ce, malgré l’influence croissante de l’anglais sur la scène internationale.

J’ai commencé ce travail il y a un peu plus de deux ans. Jusqu’à présent, j’ai rencontré des représentants des communautés d’expression anglaise du Québec – beaucoup sont présents dans la salle aujourd’hui – afin de mieux comprendre les réalités auxquelles sont confrontées vos communautés. Ces discussions sont essentielles et incroyablement importantes à mes yeux. Ce que je sais et ce qu’il faut dire, c’est que vos communautés ne sont pas comme les communautés francophones en situation minoritaire dans le reste du pays. Bien que vous soyez une minorité vulnérable, le contexte et les réalités sont différents.

Ce que je reconnais et ce que j’entends de la plupart d’entre vous, c’est que les communautés d’expression anglaise en situation minoritaire au Québec constituent une « minorité relativement jeune ». Maintenant, si l’on considère que la communauté d’expression anglaise est présente au Québec depuis plus de 250 ans, ne nous faisons pas d’illusions. Il semble quelque peu ironique de la positionner comme une jeune minorité. Mais ce que j’ai entendu de votre part est la nécessité de disposer d’un financement afin d’établir ou de développer davantage une infrastructure communautaire dans différents secteurs, notamment la jeunesse, les personnes âgées et les femmes.

Je suis encouragé de voir que Patrimoine canadien et le ministère de la Justice ont désormais pris des mesures pour appuyer l’amélioration du leadership dans les domaines de la jeunesse, des personnes âgées et de l’accès à la justice. Mais je reconnais qu’un meilleur appui sera nécessaire de la part des institutions fédérales à l’avenir.

Et c’est à ce moment que j’interviens. Je suis ici pour parler en votre nom, pour défendre vos droits, pour chercher un appui et pour surveiller les programmes de financement tel que le Plan d’action pour les langues officielles. Ce plan permettra de veiller à ce que le gouvernement réalise son objectif, soit « d’offrir aux communautés les outils dont elles ont besoin pour tirer profit des programmes existants, mais aussi pour saisir les nouvelles occasions de se développer, d’investir et d’améliorer les services. »

Depuis le 19e siècle, le Québec anglophone a historiquement eu un leadership très fort en matière d’éducation. Dernièrement, j’ai été témoin de l’incroyable mobilisation dans vos communautés pour protéger vos droits en vertu de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. L’année dernière, j’ai fait part de mes opinions à un grand nombre d’entre vous au sujet du projet de loi 40, et j’ai fait une déclaration lorsque le gouvernement du Québec a commencé ses audiences publiques. J’étais alors préoccupé par les répercussions que cette nouvelle loi pourrait avoir sur votre communauté, et je continue de l’être.

Il s’agit d’un effort collaboratif. Nous sommes tous ici parce que nous sommes guidés par les principes inhérents qui se trouvent dans la Charte et dans la Loi sur les langues officielles et parce que nous y croyons.

À propos de cette importante mesure législative : les commentaires que vous avez exprimés au cours des consultations et les opinions que vous avez transmises dans le cadre de la conférence de 2017 sur le futur de la dualité linguistique au Canada ont aidé à formuler mes recommandations sur la modernisation de la Loi. Je salue vos efforts et je vous remercie sincèrement pour vos contributions.

L’une des choses qui m’a frappée assez tôt en tant que commissaire est le fait qu’il n’est pas facile d’attirer l’attention des médias pour parler de la modernisation de la Loi ou des politiques sur les langues officielles, en particulier au sein des médias anglophones à l’extérieur du Québec.

Les médias francophones couvrent les questions liées aux droits linguistiques, mais les médias qui représentent la population d’expression anglaise majoritaire au Canada sont moins intéressés : pas de crise, donc pas d’histoire à raconter.

Je n’ai pas grandi au Québec, et je peux vous dire que de nombreux Canadiens ignorent que le Québec compte une communauté anglophone en situation minoritaire!

Permettez-moi de revenir un peu en arrière pendant quelques instants. Nous sommes en 1969, un mouvement souverainiste se met en branle, et la tension est palpable au Québec avant la crise d’octobre. Il s’agit de l’année de l’adoption de la Loi sur les langues officielles.

À cette époque, la Loi a été créée pour protéger les deux communautés de langues officielles minoritaires, francophone et anglophone. Mais elle a également été adoptée, car elle a largement été reconnue comme étant bonne pour l’unité canadienne et la dualité linguistique, et comme une véritable force unificatrice.

Pour moi, en tant que jeune garçon au Manitoba, la vraie incarnation de la Loi sur les langues officielles était un homme du nom de Keith Spicer. Il a été le premier commissaire aux langues officielles – une vraie vedette! Ma vedette à moi du moins… La personne, le bureau, la Loi, m’ont aidé à comprendre qui j’étais et pourquoi il était important de défendre mes droits en tant que personne.

Les années suivantes ont été marquées par de nombreux défis et réussites. Keith Spicer s’est plongé dans l’embarras en 1973 lorsqu’il a qualifié la minorité anglophone du Québec de « Rhodésiens de Westmount », une remarque qu’il a regrettée. Puis est ensuite venu Max Yalden. Aucun commissaire n’a présidé pendant une période de changements aussi draconiens au Québec qu’il l’a fait entre 1977 et 1983. Après lui, D’Iberville Fortier est devenu le seul commissaire à faire l’objet d’une motion de condamnation par l’Assemblée nationale du Québec pour sa critique du traitement réservé par le Québec aux Anglais et aux anglophones de cette province. Victor Goldbloom a suivi Fortier et a été le premier – et toujours le seul – commissaire issu de la minorité anglophone du Québec. Par la suite, Dyane Adam s’est battue contre les répercussions des fusions municipales forcées sur les communautés d’expression anglaise du Québec, et Graham Fraser a contribué à donner un élan politique à l’idée d’un secrétariat anglophone au sein de l’administration publique du Québec.

Et je suis ici devant vous aujourd’hui pour vous dire ceci : je veux relever trois défis – la perception, la représentation et l’insécurité linguistique.

Bien que le recensement suggère que les communautés d’expression anglaise du Québec présentent des taux de bilinguisme élevés, les recherches menées par la suite par le QCGN – par exemple l’étude de 2009 sur la création d’espaces – ont démontré que les jeunes ne sont pas satisfaits de leur niveau de compétence en français. Nulle part ailleurs dans le monde une communauté d’expression anglaise ne parle une langue seconde aussi largement que les Anglo-Québécois parlent le français. Cependant, le niveau de compétence en français est élevé pour une participation concrète dans la société québécoise. Il s’agit d’un problème.

En tant qu’Anglo-Québécois, vous avez de quoi être fiers : votre histoire collective, vos nombreuses contributions au développement culturel, social, politique et économique du Québec et le rôle essentiel que vous jouez en vue de façonner le Canada d’aujourd’hui.

La minorité de langue anglaise du Québec a encore beaucoup à offrir aux milieux politique, économique et culturel canadien. Votre communauté fait le pont entre la majorité francophone au Québec et la majorité anglophone dans le reste du Canada.

Nous pouvons dire que les communautés en situation minoritaire à l’échelle du Canada ont fait de grands progrès depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969. Mais beaucoup de communautés ont été trop souvent limitées dans leurs progrès parce que la Loi n’a pas suivi le rythme des réalités canadiennes et des besoins des communautés.

Nous avons besoin de beaucoup plus qu’une simple Loi modernisée. Nous avons besoin d’une politique linguistique moins vulnérable aux fluctuations constantes de la population. Nous avons absolument besoin d’une politique qui fait place aux changements inévitables, comme les nouvelles technologies. Nous avons besoin d’une Loi actuelle, dynamique et robuste.

Il ne fait aucun doute qu’un nouveau projet de loi pour moderniser la Loi sur les langues officielles sera déposé et qu’une Loi modernisée sera adoptée. Le Canada aura alors besoin que les communautés de langue anglaise du Québec s’engagent activement dans le processus de suivi – et d’influence – de la mise en œuvre de la nouvelle Loi.

Vous contribuerez ainsi à faire en sorte que la dualité linguistique continue d’être une caractéristique essentielle de la vie politique canadienne – et du Canada lui-même!

En guise de conclusion, je tiens à souligner mon engagement ferme en vue de travailler au maintien et au développement de vos communautés ainsi qu’au respect des droits de toutes les communautés de langue officielle en situation minoritaire au Canada.

Je vous remercie de m’avoir invité à vous faire part de mes réflexions aujourd’hui. Je vous souhaite une conférence très réussie.

Date de modification :
2020-03-11