Notes pour une allocution dans le cadre de la Table de ronde sur l’immersion française à l’Assemblée générale annuelle de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick

Fredericton (Nouveau-Brunswick), le 15 juin 2019
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames, messieurs, bonjour.

C’est un immense plaisir pour moi de revenir une fois de plus au Nouveau-Brunswick et de prendre la parole devant vous cet après-midi.

Tout d’abord, j’attire votre attention sur le fait que les terres sur lesquelles nous sommes réunis font partie du territoire traditionnel non cédé des Malécites et des Mi’kmaq.

Pendant des milliers d’années, ces peuples autochtones ont habité, chassé, commercé et voyagé ici. Ils ont été des alliés importants tout au long de l’histoire de la province. Aujourd’hui, ces peuples constituent un élément clé de la société néo-brunswickoise.

Avant d’aborder le sujet de l’immersion française, l’objet des discussions de cet après-midi, j’aimerais saluer le ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance du Nouveau-Brunswick, Dominic Cardy, ainsi que mon homologue Michel Carrier, commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick. J’aimerais également remercier la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick pour l’invitation et pour son ouverture à étudier cette question, qui est réellement une question de société.

Habituellement, lorsque je m’adresse à une assemblée d’un organisme francophone, je le fais uniquement en français. Cependant, en raison de la thématique et de la présence de participants des deux groupes linguistiques, cette allocution sera donnée dans les deux langues officielles du pays.

L’une de mes principales responsabilités, en tant que commissaire aux langues officielles du Canada, est de contribuer à la promotion du français et de l’anglais dans la société canadienne. Ma vision en ce qui concerne l’immersion est claire; je crois que chaque enfant au Canada devrait avoir l’occasion de devenir bilingue. Plus que jamais, les Canadiens veulent que leurs enfants puissent profiter des avantages d’apprendre nos deux langues officielles.

Voici donc, si vous le permettez, un bref survol historique. Le français de base est enseigné dans les écoles canadiennes depuis plus d’un siècle. Le tout premier programme d’immersion précède la Loi sur les langues officielles. Le St-Lambert Bilingual Study Group, lancé par de braves mères de famille, en 1965, a servi de tremplin aux programmes d’immersion française dans les écoles. Le nombre d’inscriptions s’est vu décuplé dans les années 1970 et 1980.

Par exemple, près de 260 écoles au Canada proposaient ce programme au cours de l’année scolaire 1976-1977. Plus d’une décennie plus tard, en 1991-1992, on parlait de 1 800 établissements. Au cours de la même période, le nombre d’inscriptions est passé de 23 000 à plus de 267 000 pour les programmes d’immersion française, et de 1,5 million à 1,8 million pour les programmes réguliers en français langue seconde.

Revenons maintenant à notre époque. En 2015-2016, quelque 430 000 élèves étaient inscrits aux programmes d’immersion française au Canada, comparativement à 360 000 en 2011-2012. Il s’agit d’une augmentation de près de 20 % en seulement quatre ans, dans une population étudiante dont le total est resté sensiblement le même.

Au fil des années, et encore aujourd’hui, les réductions proposées dans les programmes de français langue seconde ainsi que l’accès limité à ces programmes sont inquiétants et posent une sérieuse menace pour les parents qui désirent que leurs enfants en bénéficient. Pour de nombreux élèves, ces obstacles ont des répercussions profondes sur leur avenir puisque ces élèves ne seront pas en mesure d’apprendre leur langue seconde dans un contexte scolaire.

L’accès à l’éducation en français langue seconde, un enjeu auquel j’accorde une attention particulière, est parsemé d’embûches. Ainsi, je souhaitais faire la lumière sur ces obstacles et contribuer aux stratégies qui ont pris naissance à la suite de réflexions amorcées par un réseau de professionnels qui se sont penchés sur la question. En effet, mon équipe a confié à l’organisme Canadian Parents for French la tâche de former un groupe d’experts chevronnés, chargés de mener à bien mon étude, que j’ai lancée l’hiver dernier.

Cette étude démontre que l’un des défis demeure le recrutement et la rétention des enseignants en français langue seconde. Il s’agit d’un problème de longue date qui nécessite des solutions durables.

Récemment, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il souhaitait faire passer de 17,9 % à 20 % le taux de bilinguisme au Canada d’ici 2036 en augmentant le taux de bilinguisme chez les anglophones. Pour atteindre cet objectif louable, il faut notamment mettre l’accent sur le recrutement et sur le maintien en poste des enseignants.

Aussi, les provinces et les territoires font face à d’autres difficultés communes. Certains de ces enseignants affirment qu’ils ont un statut inférieur dans des écoles et qu’ils manquent d’occasions de perfectionnement professionnel, ce qui peut les amener à délaisser l’enseignement du français langue seconde au profit de l’enseignement en anglais. En outre, la standardisation insuffisante des compétences requises au Canada restreint la capacité des enseignants en français langue seconde à travailler dans différentes régions du pays.

Pour ces raisons, j’ai recommandé à la ministre du Tourisme, des Langues officielles et de la Francophonie de mettre sur pied une table de consultation nationale sur le français langue seconde en collaboration avec les partenaires provinciaux et territoriaux et les associations d’intervenants du domaine, et de standardiser les capacités langagières et les compétences requises pour enseigner le français langue seconde au Canada.

Ces recommandations bénéficieront à toute une génération d’apprenants d’une langue seconde. La ministre, de pair avec les provinces et territoires, doit chercher des solutions durables en ce qui concerne le recrutement et le maintien en poste des enseignants en français langue seconde en vue de favoriser l’augmentation du bilinguisme au Canada.

Dans le domaine de l’apprentissage des langues officielles au Canada, de nombreux gains sont le fruit d’efforts de parents qui reconnaissent les avantages du bilinguisme. Des groupes, dont Canadian Parents for French, ont grandement contribué à sensibiliser la population aux atouts et aux difficultés associés à l’apprentissage du français langue seconde dans les écoles, notamment au Nouveau-Brunswick, où la décision de repousser la première année du primaire comme point d’entrée en immersion française a été mise en suspens.

Les Canadiens appuient fortement l’apprentissage des deux langues officielles : huit Canadiens sur dix conviennent qu’il faut déployer plus d’efforts pour que les jeunes puissent devenir bilingues et que les gouvernements des provinces devraient offrir plus de places dans les programmes d’immersion (sondage Nielsen, 2016). Nos observations sur le terrain appuient ces données, comme en témoigne la popularité des programmes d’immersion partout au pays. Certains parents sont même prêts à camper à l’extérieur de l’école pour pouvoir inscrire leurs enfants à ces programmes contingentés!

C’est pourquoi j’interpelle les ministres de l’Éducation dans l’ensemble du pays à penser à l’avenir de nos jeunes et à mettre en place des politiques qui favorisent l’apprentissage de la deuxième langue officielle. Ils jouent un rôle important pour contribuer à cette vision commune et pour favoriser l’essor du bilinguisme au pays, alors que nous célébrons les 50 ans de la Loi sur les langues officielles.

Les langues officielles n’ont rien à voir avec une compétition où l’on se dispute un prix. En effet, la reconnaissance de la diversité linguistique n’implique jamais de situation gagnant-perdant, où l’on accroît ce que l’on possède aux dépens des acquis de l’autre.

Du point de vue historique, économique, géographique et surtout linguistique, aucune autre province ne représente mieux la réalité canadienne que celle du Nouveau-Brunswick.

À mon avis, le Nouveau-Brunswick est un modèle à suivre en raison de son bilinguisme officiel qui célèbre cette année également ses 50 ans. N’oubliez jamais que les yeux des autres provinces canadiennes sont tournés vers les actions du gouvernement du Nouveau-Brunswick.

À l’instar des pionniers de jadis, il est important que les décisions du gouvernement reflètent des principes d’ouverture, d’inclusion, de respect de l’autre et de protection des deux groupes linguistiques, et ce, peu importe les domaines (culture, santé, éducation) et la langue officielle.

Dans un contexte financier précaire, quelle belle occasion pour le gouvernement d’innover dans ses réponses aux divers défis soulevés en ce qui concerne l’immersion, tout en tenant compte de données probantes existantes et des conseils des nombreux experts en la matière.

Avoir deux langues officielles est ce qui distingue le Canada en tant que société ouverte et inclusive. Celles-ci font du Canada une entité supérieure à la somme de ses parties en favorisant l’unité nationale, en contribuant à faire de nous un acteur sur la scène internationale, et en créant des possibilités pour nos enfants d’apprendre et de grandir en s’exposant à une autre langue et à une autre manière de penser.

Il va sans dire que la promotion et la protection des langues officielles ont été jalonnées de défis, de conflits et de tension. Toutefois, leur succès est tributaire de l’esprit de collaboration des anglophones, des Acadiens et des Néo-Brunswickois allophones qui œuvrent main dans la main dans un respect mutuel. Le temps est propice pour saisir les occasions de collaborer et de faire progresser la place du français et de l’anglais tant au Nouveau-Brunswick que dans le reste du pays.

Je vous remercie de votre attention.

Date de modification :
2019-06-17