Notes pour une allocution dans le cadre de l’assemblée générale annuelle du Quebec Community Groups Network

Montréal (Québec), le 14 juin 2019
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour.

Je suis heureux de prendre la parole devant vous aujourd’hui.

Tout d’abord, je tiens à reconnaître que l’Université Concordia est située sur un territoire autochtone non cédé. C’est à Montréal que la Couronne française et 39 nations autochtones ont signé le traité de la Grande Paix de 1701. Aujourd’hui, Kanesatake et Kahnawake, deux communautés mohawks, se trouvent à proximité. La population autochtone et immigrée de Montréal est de plus en plus diversifiée. Nous respectons les liens continus avec le passé, le présent et l’avenir dans le cadre des relations que nous entretenons avec les Autochtones et les autres peuples de la communauté montréalaise.

Comme la plupart d’entre vous le savent, j’ai habité à Montréal il y a une trentaine d’années, lorsque j’étais doctorant en linguistique à l’Université McGill. En tant que commissaire aux langues officielles, j’ai le mandat de veiller à ce que non seulement les communautés de langue officielle en situation minoritaire survivent, mais qu’elles prospèrent également, et de veiller au respect de la Loi sur les langues officielles. Je crois que la Loi est une planche de salut pour toutes les communautés de langue officielle en situation minoritaire, y compris les communautés anglophones du Québec.

En 2018, les communautés de langue officielle en situation minoritaire partout au Canada ont connu de nombreux revers en raison des coupures et des décisions qui ont affaibli le statut de nos langues officielles, malgré les 50 ans révolus de la Loi sur les langues officielles.

Il va sans dire que ces événements m’ont ébranlé. En effet, je ne m’attendais pas à devoir me prononcer publiquement sur de tels reculs en 2019, en ce 50e anniversaire de la Loi.

Parmi ces reculs, notons, par exemple, l’abolition du Commissariat aux services en français en Ontario et les compressions dans la traduction juridique au Manitoba l’an dernier, des compressions budgétaires dans l’apprentissage de la langue seconde il y a quelques semaines dans certaines provinces et, plus près de nous, la décision manifeste du ministre de l’Éducation du Québec d’invoquer des pouvoirs exécutifs spéciaux dans la Loi sur l’instruction publique afin d’imposer le transfert d’établissements de la minorité anglophone à une commission scolaire francophone; sans oublier le projet de loi imminent sur l’abolition des commissions scolaires et des élections scolaires dans leur forme actuelle.

Les écoles font office de pilier pour les communautés. Ces situations sont délicates et, à mon avis, il est préférable de les régler par la consultation et le dialogue. Les gouvernements fédéral et provinciaux doivent veiller à consulter leurs communautés de langue officielle en situation minoritaire, et agir avec prudence lorsqu'ils proposent des changements majeurs à leurs politiques.

La question des commissions scolaires peut avoir des répercussions nationales, et je la suis de près.

Lorsque d’autres gouvernements provinciaux et territoriaux ont aboli les commissions scolaires au Yukon, à l’Île-du-Prince-Édouard et en Nouvelle‑Écosse, ils ont, en fin de compte, aboli les conseils de leurs communautés majoritaires, mais ont conservé les conseils de leurs communautés minoritaires.

L’importante décision de la Cour suprême du Canada dans l’affaire Mahe a été rendue avant l’ère de l’information. À cette époque, on ne trouvait pas de Google et encore moins de Survey Monkey. L’idée que les élections scolaires, avec leurs bulletins de vote en papier, leurs urnes et leurs directeurs du scrutin n’en valent plus la peine ne tient pas compte du fait que les progrès technologiques rendent la consultation en ligne très facile de nos jours.

Je ne suis pas avocat, je ne peux donc me prononcer sur le dénouement de ce dossier. Toutefois, vous pouvez compter sur mon indéfectible soutien.

Comme vous le savez sans doute, j’ai passé une grande partie de ma carrière dans l’administration scolaire et postsecondaire et je connais donc certaines des décisions difficiles qui surviennent de temps à autre. Je sais aussi que des solutions émergent souvent d’un dialogue ouvert. J’encourage donc le gouvernement du Québec à consulter la communauté et à considérer toutes les conséquences qu’une décision de cette ampleur pourrait avoir sur l’avenir des communautés anglophones de la province.

Sur le plan national, après 50 ans et à la mesure de ces conjonctures, il est temps, à mon avis, que le gouvernement fédéral prenne les mesures nécessaires pour établir un dialogue avec les provinces et les territoires, comme un sommet fédéral territorial provincial, pour se pencher sur l’avenir de la dualité linguistique et des communautés en situation minoritaire et ultimement trouver des solutions concrètes et durables.

La Loi relève du secteur fédéral. Par contre, la façon dont les Canadiens vivent leur langue est en partie éclairée par le secteur provincial et municipal, comme à l’école, au travail, en ligne, dans les activités parascolaires ou simplement en commandant un café. Comment alors assurer une présence significative de nos deux langues dans ces espaces, où le pouvoir de la législation fédérale est limité? Il s’agit d’une question qui pourrait faire l’objet de discussions lors d’un éventuel sommet. Je l’ai répété à plusieurs reprises, les langues officielles, c’est l’affaire de tous!

Je tiens à ajouter que les provinces et les territoires ont aussi un rôle déterminant à jouer dans la protection des communautés de langue officielle en situation minoritaire pour veiller à ce que la dualité linguistique reste à l’ordre du jour. Ils doivent reconnaître la contribution économique et culturelle des communautés de langue officielle en milieu minoritaire partout au Canada. En guise de résultat concret, je crois qu’un sommet fédéral-provincial-territorial pourrait servir à sensibiliser les joueurs clés et à renouveler leur engagement envers la dualité linguistique.

La dualité linguistique représente l’inclusion, une valeur canadienne. Elle a contribué à montrer que les différences et la diversité sont des atouts sur lesquels nous devons bâtir, et non des faiblesses.

Afin que la dualité linguistique puisse prendre son sens et nous souder les uns aux autres, les langues officielles du Canada doivent occuper la place qui leur revient. Et, pour les garder à cette place qui est la leur, il faut soutenir nos communautés de langue officielle partout au Canada. Les écoles sont au cœur même de ces communautés.

À mon avis, l’opinion de plus en plus répandue que les écoles et les conseils scolaires jouent un certain rôle pour favoriser une vitalité élargie des communautés est un signe de maturité et d’avancement sur le plan politique.

J’aimerais juste prendre une minute pour tous vous remercier de votre travail et pour l’engagement du Quebec Community Groups Network envers les communautés anglophones du Québec. Vous jouez un rôle important dans la société canadienne et nous ne devons jamais perdre de vue le contrat social qui nous unit.

Le gouvernement du Canada, les institutions fédérales, les tribunaux, les communautés et de nombreuses personnes ont contribué à faire du français et de l’anglais les langues de conversation au pays. Nous avons fait beaucoup de chemin depuis 1969. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, je constate que le Canada est loin d’être arrivé à destination en ce qui a trait aux langues officielles.

Alors que la Loi se tournera résolument vers l’avenir en 2019, il va sans dire que celui-ci appartient aux jeunes. La dernière refonte majeure de la Loi remonte à loin, bien avant Internet, les médias sociaux et la naissance de la jeunesse actuelle, les fameux « millénariaux » et la génération qui les suit. Plus que jamais, les jeunes revendiquent le respect de la dualité linguistique canadienne. Ils imaginent un pays où il sera désormais normal de vivre en français et en anglais. Ils sont d’avis que le gouvernement fédéral a un rôle de chef de file à jouer dans la concrétisation de cette idée et ils ont une soif réelle de participer à la culture de l’autre.

Je constate qu’il y a une fragilité dans notre unité. Le manque de vigilance a entraîné une certaine complaisance et l’érosion des droits linguistiques en est l’une des conséquences. À mon avis, moins nous en parlerons, plus nous irons vers l’effritement et je crois que le Canada doit travailler à sa propre édification. Les gestes récents de certains gouvernements sont alarmants. Cependant, la pire menace qui plane sur le régime linguistique canadien est l’indifférence.

La dualité linguistique n’est pas seulement l’affaire des francophones ou des anglophones en situation minoritaire. C’est une richesse qui appartient à tous les Canadiens.

Je vous remercie de m’avoir invité à vous faire part de mes réflexions aujourd’hui. Je vous souhaite une bonne assemblée générale annuelle.

Date de modification :
2019-06-14