Allocution dans le cadre de la Table ronde de l’Institut franco-ontarien

Sudbury (Ontario), le 1er février 2019
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour.

C’est un honneur pour moi de prendre part à cette table ronde ce matin, et je tiens à saluer tous les membres du panel.

Tout d’abord, je tiens à souligner que nous nous trouvons sur le territoire désigné dans le traité Robinson-Supérieur et que les terres sur lesquelles nous sommes rassemblés font partie du territoire traditionnel de la nation Atikameksheng Anishnawbek. Pendant des milliers d’années, cette nation a habité, chassé, commercé et voyagé ici. Aujourd’hui, les peuples autochtones font partie intégrante de la société ontarienne.

Laissez-moi d’abord me présenter. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je viens d’un tout petit village du Manitoba situé non loin de Winnipeg, Sainte-Anne-des-Chênes. À l’époque, ce patelin était entièrement composé de Canadiens français et, pourtant, je n’avais pas accès à l’école française. Mes parents et bien d’autres ont revendiqué ce droit et mes frères, eux, ont eu la chance d’être scolarisés dans leur langue maternelle.

Longtemps, je me suis consacré aux domaines de l’enseignement, de la recherche et de l’administration universitaire, notamment à la haute direction de l’Université de Saint-Boniface et au Centre d’études franco-canadiennes de l’Ouest, à Winnipeg. J’ai également assuré la direction de la Société franco-manitobaine, qui défend les intérêts de la communauté francophone au Manitoba.

En 2004, j’ai été nommé sous-ministre adjoint du Bureau de l’éducation française au ministère de l’Éducation, de la Citoyenneté et de la Jeunesse du Manitoba. De 2005 à 2009, c’est au Conseil des ministres de l’Éducation que j’ai poursuivi mon chemin, en tant que directeur général.

En juin 2012, j’ai été nommé à titre de 9e recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick, la plus importante université francophone à l’extérieur de la province du Québec.

J’ai passé ma vie à étudier et à défendre la dualité linguistique. Cette passion a forgé l’homme que je suis aujourd’hui et c’est donc avec grand honneur que j’ai accepté, en décembre 2017, le poste de commissaire aux langues officielles du Canada.

Ainsi, je voyage d’un bout à l’autre du pays pour échanger avec des gens d’affaires, des jeunes, des politiciens, des chercheurs, des dirigeants communautaires et des francophones comme vous.

L’année 2018 s’est terminée sur une note amère pour la francophonie et je crois que 2019 sera déterminante pour l’avenir de cette dernière. Comme nous le savons, la mise au rancart du projet de l’Université de l’Ontario français et la fin de l’indépendance de mon homologue ontarien ont provoqué un tollé d’indignation partout au Canada et embrasé du même coup un foyer de résistance hors du commun. Si la mouvance qui porte atteinte aux droits linguistiques n’a plus de frontières, je peux en dire autant de la vague de solidarité qui a déferlé en réponse à ces reculs.

En tant que commissaire aux langues officielles, c’est mon mandat de veiller à la vitalité des communautés de langue officielle en situation minoritaire partout au pays. Je constate qu’elles se retrouvent maintenant au cœur d’un important débat identitaire. Pour notre mémoire collective, je vous rappelle des exemples de reculs au cours de l’an passé ailleurs au Canada.  

Par exemple, notons l’annonce du changement de statut du Bureau de l’éducation française au sein du ministère de l’Éducation par le gouvernement du Manitoba, la suppression toute récente de 11 postes de traducteurs à temps plein, sans oublier le climat d’incertitude entourant l’avenir de la dualité linguistique, à la suite des élections provinciales au Nouveau-Brunswick. Ces tristes exemples d’actualité, disséminés d’un océan à l’autre, ternissent nos valeurs fondamentales.

Quant à la décision du gouvernement provincial d’abandonner le projet de l’Université de l’Ontario français, c’est un recul important et un manque de vision de la part des élus. Il s’agit d’un projet porteur d’espoir qui comblerait un besoin essentiel de la communauté franco-ontarienne, la plus grande communauté francophone à l’extérieur du Québec. J’ajouterais qu’on ne règle pas les problèmes de déficit économique aux dépens des droits des Canadiens et des communautés minoritaires.

Il est surprenant de voir des enjeux de cette ampleur se retrouver sur la sellette près de 50 ans après la mise en œuvre de la première Loi sur les langues officielles. Pourtant, cette Loi, qui fait partie de la mémoire collective des Canadiens, représente les véritables fondements du contrat social qui nous unit.

Les droits inscrits dans la Charte canadienne des droits et libertés sont le reflet de l’importance que les Canadiens accordent à l’épanouissement des communautés de langue officielle et à l’égalité du français et de l’anglais dans la société canadienne, ainsi qu’au sein du Parlement, du gouvernement du Canada et des institutions fédérales.

Je me demande comment l’on peut en arriver à considérer ce qui fait notre identité nationale comme un vestige oublié? La dualité linguistique représente un puissant symbole d’ouverture, d’empathie et de respect. Par contre, en retirant successivement des pierres à l’édifice, la fondation même de l’identité canadienne ne risque-t-elle pas de s’écrouler?

Pourtant, l’essor de la société canadienne est lié à la promotion d’un plus grand usage et d’une plus grande visibilité de la langue française. Celle-ci, parlée par plus de 274 millions de personnes aux quatre coins du monde, s’étend sur les cinq continents. À l’échelle planétaire, le nombre de locuteurs francophones augmente sans cesse.

Les évènements qui s’enchaînent dans tout le pays m’amènent à conclure que le leadership provincial a perdu de vue certains principes constitutionnels, comme les droits linguistiques. Pourtant, les provinces et les territoires ont un rôle déterminant à jouer dans la protection des communautés et se doivent de veiller à ce que la dualité linguistique demeure à l’ordre du jour.

Au plan national, après 50 ans et à la mesure de ces conjonctures, il est temps, à mon avis, que le gouvernement fédéral prenne les mesures nécessaires pour établir un dialogue avec les provinces et les territoires, comme un sommet fédéral territorial provincial, pour se pencher sur l’avenir de la dualité linguistique et des communautés en situation minoritaire et ultimement trouver des solutions concrètes et durables.

La dualité linguistique est une des valeurs fondamentales du Canada. Son respect et son renforcement dépendent grandement de notre capacité à favoriser le développement de communautés fortes et engagées. L’Ontario est la province qui compte la plus importante population de francophones à l’extérieur du Québec, soit plus de 620 000. Au total, plus de 1,5 million d’Ontariens parlent la langue française.

En conclusion, c’est en investissant dans l’avenir, dans les jeunes et dans les communautés que nous assurons la pérennité et la vitalité des langues officielles au Canada. Notre jeunesse est bien consciente que les luttes sont nécessaires, et que les victoires sont remportées par les communautés qui se tiennent debout. J’ai hâte d’entendre les opinions des autres panélistes, je leur cède donc la parole.

Date de modification :
2019-02-01