Allocution au Forum sur les meilleures pratiques en matière de langues officielles

Ottawa (Ontario), le 29 novembre 2018
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour.

Je suis très heureux de prendre la parole devant vous ce matin et de vous présenter ma vision des langues officielles pour ajouter aux échanges que je souhaite nombreux et fructueux tout au long de la journée.

Aussi, je souhaite remercier le comité d’organisation tripartite de ce forum, le Secrétariat du Conseil du Trésor, Patrimoine canadien et le Conseil du Réseau des Champions des langues officielles de m’avoir invité et d’avoir organisé un tel forum d’échange.

Tout d’abord, je tiens à saluer l’ardeur de tous les champions et l’ensemble des autres ambassadeurs des langues officielles réunis en ce lieu, qui fait également partie du territoire traditionnel non cédé du peuple anishinabé algonquin, un peuple autochtone de la vallée de l’Outaouais. Pendant des milliers d’années, les Algonquins ont habité, chassé, commercé et voyagé sur ces terres. Dans cette ère de réconciliation, je crois qu’il est particulièrement important de rendre hommage aux ancêtres des Premières Nations et de réaffirmer nos relations les uns avec les autres.

Les deux langues officielles, le français et l’anglais, sont au cœur de ce que nous sommes en tant que Canadiens. Avec les langues autochtones, les « premières langues » du Canada, elles représentent la diversité linguistique de notre société.

Ce matin, je vous parlerai d’un projet prioritaire, soit la modernisation de la Loi sur les langues officielles, de langue de travail et d’un nouvel outil qui a comme objet d’aider les institutions fédérales à progresser de façon continue en matière de langues officielles.

Je vous entretiendrai également sur quelques sujets qui, je l’espère, nous tiennent tous à cœur et qui contribuent à l’avancement des meilleures pratiques en matière de langues officielles.

Comme l’a dit Charlemagne il y a plus de mille ans : « Avoir une autre langue, c’est posséder une deuxième âme. » Quel reflet éloquent de notre dualité linguistique aujourd’hui! En effet, cette dualité représente un puissant symbole d’ouverture, d’empathie et de respect.

À ce propos, je profite de cette tribune pour parler d’un sujet qui ne laisse personne indifférent. L’annonce du gouvernement de l’Ontario d’abolir le Commissariat aux services en français et de démanteler le projet de l’Université de l’Ontario français m’amène à un bien triste constat : la mouvance qui porte atteinte aux droits linguistiques n’a plus de frontières.

Comme j’ai pu le constater, l’onde de choc créée par cette annonce provoque l’indignation non seulement des Franco-Ontariens, mais de l’ensemble des Canadiens. Ce recul en matière de droits linguistiques me consterne au plus haut point.

Nous commençons à voir des exemples qui dépassent les frontières de l’Ontario. Entre autres, pensons au transfert de la Direction des affaires francophones de la Saskatchewan du Conseil exécutif provincial au ministère des Parcs, de la Culture et du Sport; à l’incertitude entourant l’avenir de la dualité linguistique à la suite des élections provinciales au Nouveau-Brunswick; ou même à la dissolution de la Direction de l’éducation française au sein du ministère de l’Éducation en Alberta, où les services de langue française sont maintenant gérés de manière intégrée à celle de la majorité.

Il est surprenant de voir des enjeux de cette ampleur se retrouver sur la sellette près de 50 ans après la mise en œuvre de la première Loi sur les langues officielles. Nul doute, cette mouvance foule aux pieds les valeurs fondamentales des Canadiens. Le Canada doit demeurer un chef de file et un phare en matière de dualité linguistique, et il se doit d’appuyer les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Et vous avez un rôle important à jouer dans cette démarche.

Comme vous le savez tous, l’année 2019 marquera le 50e anniversaire de la première Loi sur les langues officielles. Le Commissariat a amorcé sa réflexion sur la modernisation de la Loi à l’été 2017 et a multiplié ses interventions au cours des derniers mois afin de poursuivre le dialogue avec les divers intervenants clés.

En m’appuyant sur une consultation en ligne au printemps 2018 qui a généré plus de 4 000 réponses, je soutiens que la Loi doit être modifiée, et ce, afin de refléter les nombreux changements qui ont marqué la société canadienne depuis 1988, année où la Loi a connu sa dernière révision majeure.

Je suis donc d’avis que le gouvernement fédéral, qui s’est déjà engagé dans cet ambitieux projet, doit prendre en considération trois principes, c’est-à-dire que la Loi soit actuelle, dynamique et robuste.

La Loi modernisée devrait, dans tous ses aspects, refléter la société canadienne d’aujourd’hui, ses besoins, mais aussi ses aspirations pour un pays qui valorise pleinement la dualité linguistique.

Afin d’y parvenir, le gouvernement doit notamment assurer un meilleur accès, en français et en anglais, au système de justice fédéral, veiller à ce que les obligations en matière de communications et de prestation des services soient claires et répondent aux besoins de la population canadienne, actualiser les droits et clarifier les obligations en matière de langue de travail dans la fonction publique fédérale, et élaborer un cadre réglementaire visant à concrétiser l’engagement du gouvernement fédéral à l’égard des communautés de langue officielle en situation minoritaire ainsi que celui visant à promouvoir la pleine reconnaissance et l’usage des deux langues officielles.

Les principes de droit qui ont transformé la manière dont les droits linguistiques sont aujourd’hui interprétés et appliqués, tels que l’égalité réelle, devraient être intégrés dans une Loi modernisée afin de solidifier la fondation sur laquelle elle repose.

La nouvelle Loi devrait également pouvoir s’appliquer en harmonie avec les changements que vit la société canadienne. En effet, assurer sa pertinence au gré de l’évolution des nouvelles technologies ou encore garantir un examen périodique de la Loi sont des solutions précises qui contribueront au maintien de ce dynamisme dont doit faire preuve la Loi.

Maintenant, j’aimerais m’adresser au Comité des sous-ministres adjoints sur les langues officielles en ce lieu et à tous ceux qui, au fil des ans, se sont faits les chantres de la Loi sur les langues officielles. C’est la journée idéale pour faire connaître à tous les participants les mesures que vous prenez afin d’observer ses principes, ses objectifs et son esprit. Je rappelle que le greffier du Conseil privé vous a mandaté d’examiner attentivement les recommandations de son rapport sur la langue de travail dans le but de fournir de l'information aux organismes et aux employés fédéraux sur leur mise en œuvre.

Votre mandat de promouvoir la dualité linguistique en tant que valeur personnelle et organisationnelle est indispensable au rayonnement des langues officielles dans l’appareil gouvernemental. Plus que jamais, je compte sur votre appui pour faire en sorte que les langues officielles soient mises de l’avant dans vos institutions fédérales respectives. C’est en investissant dans l’avenir et dans les communautés que nous assurons la pérennité et la vitalité des langues officielles au Canada. L’exemple doit venir d’en haut, du premier ministre lui-même, du cabinet, des hauts fonctionnaires, jusqu’aux pourvoyeurs de services de première ligne.

J’en profite aussi aujourd’hui pour lever mon chapeau au Conseil du Réseau des champions des langues officielles, qui occupe une place unique et essentielle au sein de l’appareil fédéral. Les champions, quant à eux, représentent une ressource d’une très grande valeur pour la fonction publique du Canada. Maîtres d’œuvre des initiatives en langues officielles, ils symbolisent le pont entre la direction et les employés.

La tâche à accomplir semble titanesque parfois, mais, pour viser une prestation des services sans faille, les institutions fédérales doivent progresser elles-mêmes vers une situation où la conformité à la Loi est le résultat d’une culture et de processus qui tiennent pleinement compte des langues officielles. Hélas, il semble qu’on ne tire pas toujours parti des avantages de la dualité linguistique.

Mon équipe travaille sans relâche à élaborer un nouvel outil pour marquer le 50e anniversaire de la Loi en 2019. Le Modèle de maturité des langues officielles permettra d’effectuer un examen diagnostic organisationnel dans les institutions fédérales et à aider celles-ci à progresser de façon continue en matière de langues officielles. Destiné uniquement à la fonction publique fédérale, cet outil sera le tout premier modèle qui met l’accent sur la capacité des institutions fédérales à poser un regard sur les processus et les systèmes en place.

Cependant, comme je l’ai soulevé lors d’une récente allocution, on ne peut tout régler à coup de législation et de mécanismes. Je suis plutôt d’avis qu’il s’agit d’une question de leadership, de respect et de reconnaissance. Dois-je préciser que nous possédons un héritage précieux, porteur d’un avenir des plus radieux? C’est ainsi que je conçois les choses. Il faut éviter de voir les objectifs en matière de langues officielles comme une pénible course à obstacles.

Certes, nous avons été témoins de progrès notables récemment, comme le dévoilement du Plan d’action pour les langues officielles 2018-2023 : Investir dans notre avenir et la publication du rapport du greffier du Conseil privé sur la langue de travail dans la fonction publique fédérale. La langue de travail est au centre des priorités, mais l’échéancier de mise en œuvre des recommandations du greffier s’échelonne bien au-delà de 2021.

Comme je l’ai souligné lors de la Journée de la dualité linguistique en septembre dernier, il est temps de franchir un autre seuil en matière de dualité linguistique. Par exemple, il importe de favoriser, chez les Canadiens, l’utilisation quotidienne de leur seconde langue officielle, en particulier ceux qui ont déployé tant d’efforts pour l’apprendre.

C’est pourquoi je tiens à faire l’éloge de tous les fonctionnaires qui ont suivi une formation linguistique et qui mettent un point d’honneur à recourir à leur seconde langue officielle au travail ‒ dans les réunions, à l’écrit, dans leur correspondance et dans leurs conversations avec des collègues. L’apprentissage de sa seconde langue officielle n’est jamais chose facile. Il faut mettre son orgueil de côté pour s’exprimer, avec quelques maladresses parfois, dans une langue qu’on ne manie pas encore avec aisance. Alors que la maîtrise des deux langues officielles est une compétence en leadership au même titre que les autres, l’utilisation des deux langues officielles en milieu de travail constitue la preuve d’un leadership bien assumé.

Et maintenant, j’aimerais soulever la question des profils linguistiques. Il est fréquent de voir, par exemple, un poste qui comprend la supervision d’employés dans la région de la capitale nationale jumelé à un profil linguistique BBB. Pourtant, ce profil est loin de suffire aux exigences relatives à un travail de supervision et à la gestion d’une fonction publique bilingue. Je remarque d’ailleurs une augmentation des plaintes en ce qui a trait au profil linguistique de certains postes depuis quelques années. Il y a encore du travail à faire.

Les communautés de langue officielle en situation minoritaire sont une composante essentielle de la dualité linguistique. C’est pourquoi il est essentiel pour nous de demeurer à l’affût de leurs besoins et de leurs préoccupations, afin de nous assurer qu’elles obtiennent les services dont elles ont besoin pour s’épanouir. Je tiens à réaffirmer que le français représente une grande richesse.

Il va sans dire que je veux qu’on intervienne dans les dossiers clés, actuels ou anticipés, dans le plus grand intérêt des Canadiens. Voici donc trois priorités qui retiendront mon attention au cours des prochaines années.

D’abord, je vais inciter les institutions fédérales à surmonter les obstacles qui freinent l’atteinte des objectifs de la Loi, et ce, grâce à une compréhension approfondie des facteurs de réussite.

Je vais aussi intervenir auprès du gouvernement fédéral et des institutions fédérales afin que la mise en œuvre du Plan d’action pour les langues officielles 2018-2023 : Investir dans notre avenir donne les résultats escomptés.

Finalement, je vais continuer à encourager le gouvernement fédéral à passer de la parole aux actes pour une véritable modernisation de la Loi sur les langues officielles, afin que celle-ci reflète le Canada d’aujourd’hui et de demain.

Somme toute, j’invite les institutions fédérales à prendre leur rôle de leaders au sérieux joindre le geste à la parole. Il faut maintenir les langues officielles à l’ordre du jour et ainsi favoriser l’essor de la dualité linguistique au Canada.

Je crois que vous représentez le changement et c’est pourquoi je vous encourage à rechercher l’excellence, rien de moins. Je vous souhaite d’enrichissantes discussions tout au long de cette journée et je vous invite à prendre un moment pour vous poser la question suivante : « Que pourrions-nous faire de plus? » Parce qu’au final, les langues officielles, c’est l’affaire de tous!

Merci de votre attention. Je suis prêt à répondre à vos questions, que je vous invite à poser dans la langue officielle de votre choix.

Date de modification :
2018-11-29