Allocution au Club canadien de Toronto

Toronto (Ontario), le 25 octobre 2018
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames, messieurs, bonsoir.

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant vous. Aussi, je tiens à remercier Dominic Mailloux, président du Conseil d’administration du Club canadien de Toronto, de son invitation. Comme M. Graham Fraser l’a fait par le passé, c’est avec plaisir que je viens vous parler de la vitalité de la communauté francophone de l’Ontario, et de mes priorités en tant que commissaire aux langues officielles.

Tout d’abord, j’attire votre attention sur le fait que les terres sur lesquelles nous sommes réunis font partie du territoire autochtone traditionnel des Haudenosaunee et plus récemment, de la Première nation des Mississaugas de New Credit. Pendant des milliers d’années, ces nations ont habité, chassé, commercé et voyagé ici. Aujourd’hui, les peuples autochtones font partie intégrante de la société ontarienne et torontoise.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, je me suis longtemps consacré aux domaines de l’enseignement, de la recherche et de l’administration universitaire, notamment en tant que recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton de 2012 à 2018.

Je viens d’un tout petit village de la province du Manitoba situé non loin de Winnipeg, Sainte-Anne-des-Chênes. À l’époque, ce patelin était entièrement composé de Canadiens français, et, pourtant, je n’avais pas accès à l’école française. Mes parents et bien d’autres ont revendiqué ce droit et mes frères, eux, ont eu la chance d’être scolarisés dans leur langue maternelle.

J’ai passé ma vie à étudier et à défendre la dualité linguistique. Cette passion a forgé l’homme que je suis aujourd’hui, et c’est donc avec grand honneur que j’ai accepté en décembre dernier le poste de commissaire aux langues officielles du Canada.

Je crois que la dualité linguistique est un puissant symbole d’ouverture, d’empathie et de respect.

Aujourd’hui, en tant qu’agent du Parlement, ma tâche consiste à faire la promotion des langues officielles et à protéger les droits linguistiques des Canadiens. Ainsi, je voyage d’un bout à l’autre du pays pour échanger avec des gens d’affaires, des jeunes, des politiciens, des chercheurs, des dirigeants communautaires et des francophones et francophiles comme vous.

Ce soir, je vous parlerai de mon mandat et de mes priorités, mais aussi de quelques sujets qui, je l’espère, nous tiennent tous à cœur : l’importance du français sur la scène mondiale en tant que troisième langue des affaires, l’effervescence des espaces francophones, des avancements de la francophonie canadienne et des défis auquel elle fait face.

Le Canada a deux langues officielles, le français et l’anglais. Leur statut est inscrit dans l’histoire du pays et dans l’histoire de la province de l’Ontario, conférant des droits et garantissant le soutien institutionnel aux francophones et aux anglophones en situation minoritaire.

Mon mandat en tant que commissaire, est de promouvoir la Loi sur les langues officielles, de veiller à sa mise en œuvre intégrale, de protéger les droits linguistiques des Canadiens et d’assurer la progression de la dualité linguistique et du bilinguisme au Canada.

Depuis 1970 le Commissariat prend toutes les mesures en son pouvoir afin de s’assurer que les trois principaux objectifs de la Loi sur les langues officielles sont atteints, à savoir : l’égalité du français et de l’anglais dans les institutions fédérales, le maintien et l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire, et l’égalité du français et de l’anglais dans la société canadienne.

Le Canada est sensible à l’importance du fait français sur son territoire et déterminé à contribuer à son rayonnement sur la scène internationale. En effet, la francophonie offre une ouverture sur le monde et de nombreuses possibilités. Je trouve que le slogan de cette année, « Innovons ensemble », s’inscrit très bien dans cette dynamique.

Le Canada peut être fier du rôle de premier plan qu’il joue au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Le fait d’y compter quatre sièges – Le Canada certes, mais aussi le Nouveau-Brunswick, le Québec et, bien sûr, l’Ontario – est d’une extrême importance. Cela nous fournit l’occasion de mettre en valeur la dualité linguistique de notre pays et nous donne la possibilité de nous démarquer sur la scène mondiale : pensons notamment à la langue, la culture, l’économie, les nouvelles technologies et la coopération internationale!

L’essor de la société canadienne est lié à la promotion d’un plus grand usage et d’une plus grande visibilité de la langue française. Celle-ci, parlée par plus de 274 millions de personnes aux quatre coins du monde, s’étend sur les cinq continents. À l’échelle planétaire, le nombre de locuteurs francophones augmente sans cesse.

Aussi, la dualité linguistique est une des valeurs fondamentales du Canada. Son respect et son renforcement dépendent grandement de notre capacité à favoriser le développement de communautés fortes et engagées. En investissant dans l’avenir, dans les jeunes et dans les communautés, nous assurons la pérennité et la vitalité des langues officielles au Canada.

D’ailleurs, 90 % des Canadiens âgés de 18 à 34 ans qui ont répondu au sondage Nielsen de 2016 sur les langues officielles et le bilinguisme appuient fortement le bilinguisme.

Je sais que depuis plus d'une décennie, les Franco-Torontois parlent d’instaurer un Quartier francophone au centre-ville, délimité par les rues College et Carlton. En effet, l’église Sacré-Cœur, TFO, les bureaux du Théâtre français, le Centre francophone, la Passerelle et le Collège français s’érigent, tels des monuments, dans ce secteur prisé. En plus de favoriser la coopération et la synergie entre les organismes qui y nichent, avoir pignon sur rue affirme aux yeux de tous l’existence d’une communauté qui reste autrement invisible.

Justement, on assiste à l’émergence de plus en plus d’espaces francophones au Canada, comme la Cité des Rocheuses, à Calgary, et la Cité francophone, à Edmonton.

De plus, les recherches indiquent que le succès des espaces francophones dépend non seulement de la présence des institutions au service de la communauté dans sa langue, mais du rôle essentiel du secteur privé. En tant que chefs d’entreprise et dirigeants de la société civile, vous êtes dans une position idéale pour contribuer au succès des espaces francophones de votre ville ‒ en faisant en sorte que votre entreprise demeure un élément fondamental du paysage linguistique de Toronto. Pourquoi pas des affiches bilingues et une offre active aux membres de la communauté, c’est-à-dire à l’accueil, au comptoir et en ligne?

Parlons maintenant de la question de l’immigration francophone et profitons-en pour effectuer un bref survol : des rives de l’Atlantique jusqu’aux côtes de la Colombie-Britannique et aux confins du Nord, les francophones ont grandement marqué l’histoire du Canada. Pendant des siècles, ils ont fondé des collectivités dynamiques, non seulement au Québec et en Ontario, mais partout ailleurs au Canada.

L’immigration a contribué à la croissance démographique, à la richesse culturelle et au développement socioéconomique du Canada.

Le français et l’anglais agissent comme grandes langues de communication, comme on le constate aisément partout où les nouveaux arrivants sont présents en grand nombre. Au Canada, le nombre de personnes dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais a considérablement augmenté depuis le milieu des années 1980. Les immigrants adoptent tout de même souvent l’une des deux langues officielles comme langue d’usage à la maison, au fur et à mesure que leur séjour au Canada se prolonge.

La collaboration entre tous les ordres de gouvernement et les communautés francophones en situation minoritaire est essentielle afin d’attirer, d’accueillir et d’intégrer avec succès des nouveaux arrivants d’expression française dans nos collectivités, nos milieux de travail, nos établissements scolaires et nos vies.

Ainsi, la francophonie a beaucoup progressé au cours des dernières décennies. Heureusement, car en milieu minoritaire, si on n’avance pas, on recule! Laissez-moi réitérer quelques points essentiels ici :

Il faut souligner qu’en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés, les établissements scolaires de langue française hors Québec se sont multipliés au cours des années 2000.

Depuis, d’autres progrès ont été réalisés, et l’Ontario compte plus de 100-000  étudiants dans plus de 450 écoles de langue française. Lorsque j’assumais les fonctions de sous-ministre adjoint, nous étions à 92-000. Il s’agit d’une croissance exceptionnelle!

On ne peut passer sous silence la pénurie d’enseignants qui frappe l’Ontario – dans les écoles françaises, ainsi que dans les programmes de français langue seconde des écoles anglaises. J’y ai fait face tout au long de mon séjour dans le système d’enseignement ontarien et il s’agit toujours d’un grave problème.

Le nombre d’enseignants a bien sûr augmenté, mais cette croissance suit à peine celle du nombre d’élèves, ce qui impose des limites à la croissance du système d’enseignement en français langue maternelle, comme de l’enseignement du français langue seconde.

D’ailleurs, enseigner ne devient pas plus facile, surtout avec les défis que représentent le grand nombre de familles exogames et les nouveaux arrivants. Pour ces derniers, l’école est un pilier de l’intégration à leur société d’accueil, et à la communauté francophone.

Une meilleure collaboration stratégique pancanadienne, la formation de nouveaux enseignants, le développement d’un système plus efficace pour faciliter le recrutement partout Canada et le recours à des enseignants étrangers doivent donc être des priorités.

Aussi, je suis content de voir que Patrimoine canadien fournira aux milieux éducatifs les moyens de pallier cet obstacle à l’essor des écoles françaises et des programmes du français langue seconde dans les écoles anglaises.

En effet, quelque 62,6 des 500 millions dollar du Plan d’action pour les langues officielles seront consacrés dès 2019 à soutenir des stratégies de recrutement d’enseignants.

Parlons un peu des études postsecondaires. Enfin, les étudiants ontariens auront leur université francophone à Toronto. J’espère que celle-ci forme un grand nombre d’enseignants. Je vois d’un très bon œil la proposition d’un éventail de grades universitaires et de programmes d’études en français, qui du même coup assureront la promotion du bien-être linguistique, culturel, économique et social de ses étudiants et de la communauté francophone de Toronto et de l’Ontario. La création d’une université de langue française gouvernée par et pour les francophones est réclamée depuis très longtemps par la communauté.

Faut-il rappeler que l’Ontario est la province qui compte la plus importante population de francophones à l’extérieur du Québec, soit plus de 620-000? Au total, plus de 1,5 million d’Ontariens parlent la langue française. Ici à Toronto, environ 100-000 résidents sont francophones, tandis que 400-000 autres peuvent parler la langue!

Dans ce contexte, la création d’une université de langue française est essentielle, afin que les jeunes aient la possibilité de suivre un cheminement scolaire entièrement en français.

Je tiens également à vous parler d’un enjeu dont il a été question lors du troisième Sommet sur l’éducation à Ottawa l’an passé : l’insécurité linguistique. Hélas, de nombreux francophones qui vivent en milieu minoritaire au Canada se sentent jugés sur la qualité de leur français ou leur accent. Pourtant, une langue ne connaît jamais de perfection statique.

Chacun a son histoire et son accent. Idéalement, rencontrer un autre francophone devrait susciter la curiosité envers nos usages particuliers de la langue française, ainsi qu’un élan de solidarité.

Les variétés de français du Canada sont intimement liées à la réalité sociale des communautés francophones qui en font usage. Nos accents n’ont aucune incidence sur le sens des mots. Au contraire, ils s’ajoutent, telles des notes harmonieuses, à la riche trame musicale de la francophonie canadienne.

On n’a qu’à penser au coloré personnage de Paige Beaulieu, joué par l’excellente comédienne franco-ontarienne Katherine Levac, ou le populaire groupe folk néo-Brunswickois Les Hay Babies, qui célèbrent leur accent dans leurs compositions.

Cela dit, les recherches démontrent que l’insécurité linguistique représente également un enjeu chez les personnes dont le français est la langue seconde. En tant que francophones, nous devrions inviter et encourager nos homologues anglophones et allophones francophiles à employer la langue. Près de 500-000 personnes dans la région de Toronto peuvent parler le français : c’est le temps de mettre à profit ce potentiel caché.

L’année 2019 marquera le 50e anniversaire de la première Loi sur les langues officielles. Le moment ne peut être mieux choisi pour le gouvernement d’y apporter des changements. Il va sans dire que nous avons besoin d’une loi qui peut répondre de façon proactive à la réalité changeante du Canada et je crois, par conséquent, qu’une modernisation est impérative.

Je suis heureux de constater que les propos du premier ministre vont dans ce sens et que le gouvernement est ouvert à s’engager.

À la lumière d’échanges avec le public, dans le cadre de consultations qui ont généré plus de 4-000 réponses, j’en conclus que la Loi doit être modifiée, et ce, afin de refléter les nombreux changements qui ont marqué la société canadienne depuis 1988, année où la Loi a connu sa dernière révision majeure.

Qu’il s’agisse de l’utilisation des nouvelles technologies, de modes de prestation des services gouvernementaux ou même de l’apport important de l’immigration, la société canadienne a été marquée par de nombreux changements depuis l’adoption de la première Loi, en 1969.

Parmi les changements préconisés, soulignons ceux qui touchent l’égalité linguistique dans le domaine de la justice et de l’éducation, ou encore la nécessité de suivre l’évolution de la société canadienne.

Une Loi modernisée devrait, dans tous ses aspects, refléter la société canadienne d’aujourd’hui, ses besoins, mais aussi ses aspirations pour un pays qui valorise pleinement la dualité linguistique.

Selon moi, la dualité linguistique est la coexistence, dans chaque province et territoire, de deux communautés linguistiques, chacune ayant ses réalités propres et particulières.

Néanmoins, on ne peut tout régler à coup de législation. Je suis plutôt d’avis qu’il s’agit d’une question de leadership, de respect et de reconnaissance; les langues officielles, c’est l’affaire de tous! Au niveau fédéral, l’exemple doit venir d’en haut, du premier ministre lui-même, du cabinet, des hauts fonctionnaires, jusqu’aux pourvoyeurs de services de première ligne. La province a également un rôle clé à jouer, c’est pourquoi je travaille de près avec François Boileau à chaque fois que l’occasion se présente.

Toujours dans l’esprit des langues officielles, je voudrais dire quelques mots sur les langues autochtones canadiennes, les premières langues. En décembre 2016, le gouvernement fédéral a annoncé que le Canada adopterait une loi sur les langues autochtones, développée conjointement avec les peuples autochtones.

L’état actuel de nombreuses langues des Premières Nations, des Inuit et des Métis atteint un point critique pour ce qui est de leur vitalité. En effet, leur préservation, leur protection et leur revitalisation représentent un élément important de la réconciliation. Au Canada, aucune langue autochtone n’est assurée de survie, selon l’UNESCO.

Je vais étudier le projet de loi lorsqu’il sera complété, mais en principe, je n’y vois que du positif. On parle ici d’un statut distinct adapté à la réalité des langues autochtones et cela n’enlève rien à la promotion et la protection des langues officielles.

Enfin, laissez-moi vous décrire brièvement mes trois priorités qui retiendront mon attention au cours des prochaines années.

Premièrement, je vais enjoindre aux institutions fédérales de surmonter les obstacles qui freinent l’atteinte des objectifs de la Loi, et ce, grâce à une compréhension approfondie des facteurs de réussite.

Deuxièmement, je vais intervenir auprès du gouvernement fédéral et des institutions fédérales afin que la mise en œuvre du Plan d’action pour les langues officielles 2018-2023 : Investir dans notre avenir donne les résultats escomptés.

Troisièmement, je vais pousser le gouvernement fédéral à passer de la parole aux actes pour une véritable modernisation de la Loi, afin que celle-ci reflète le Canada d’aujourd’hui et de demain.

La dernière refonte majeure de la Loi remonte à loin, bien avant Internet et les médias sociaux!

Nous rêvons d’un pays où il sera désormais normal de vivre en français et en anglais. Je crois que le vent a tourné et que le Canada doit demeurer un chef de file et un phare en matière de dualité linguistique et d’appui aux communautés de langue officielle en situation minoritaire.

La dualité linguistique est une valeur fondamentale. C’est le pilier de la société. La langue, c’est la diversité et l’inclusion. Nous sommes dans une nouvelle période de réconciliation et la langue en fait partie.

Je tiens à réaffirmer que le français représente une grande richesse, et que ce précieux héritage appartient aussi aux jeunes.

Sur ce, je vous souhaite une bonne soirée et je vous invite à poser vos questions.

Date de modification :
2018-10-26