Allocution dans le cadre de la Journée de la dualité linguistique

Ottawa (Ontario), le 13 septembre 2018
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour.

C’est avec enthousiasme que je prends la parole devant vous cet après-midi.

Les deux langues officielles, le français et l’anglais, sont au cœur de ce que nous sommes en tant que Canadiens. Avec les langues autochtones, les « premières langues » du Canada, elles représentent la diversité linguistique de notre société.

J’aimerais préciser que nous sommes réunis aujourd’hui sur une partie du territoire traditionnel non cédé du peuple anishinabé algonquin, un peuple autochtone de la vallée de l’Outaouais. Pendant des milliers d’années, les Algonquins ont habité, chassé, commercé et voyagé sur ces terres.

Comme vous le savez, le deuxième jeudi de septembre est consacré aux deux langues officielles de notre pays. Depuis près d’un siècle, le Canada est considéré comme une figure de proue de la dualité linguistique sur la scène internationale.

Pendant la période de l’entre-deux-guerres, le bilinguisme des diplomates canadiens et leur plaidoyer pour les droits des minorités leur ont valu le respect et l’admiration de leurs collègues de la Société des Nations. Comme l’a dit Ernest Lapointe, ministre de la Justice et diplomate canadien à l’époque : « Pour s’unir et édifier une grande nation, [il faut] faire savoir au monde qu’il s’y parle deux langues, le français et l’anglais, deux langues dont n’importe qui pourrait être fier. »

Il va sans dire que la fonction publique du Canada est une source de fierté, et fait l’envie de nos partenaires internationaux. L’an dernier, selon un nouvel indice d’efficacité, notre fonction publique s’est classée au premier rang.

Depuis l’entrée en vigueur de la Loi sur les langues officielles en 1969, nous avons été témoins de grandes avancées. La portée des services bilingues a augmenté, les communautés minoritaires de langues officielles sont mieux appuyées, la dualité est acceptée par la majorité, et de plus en plus de parents choisissent une éducation bilingue pour leurs enfants. De plus, la capacité de la fonction publique dans les deux langues officielles n’a cessé d’augmenter.

La dualité linguistique enrichit notre culture et nos milieux de travail de multiples façons, tout en symbolisant notre engagement envers la diversité et l’inclusion. Le statut égal entre le français et l’anglais dans les institutions fédérales, assure aux citoyens l’accès à des services fédéraux dans la langue officielle de leur choix, là où il existe une demande importante. C’est également ce statut d’égalité qui garantit aux employés des institutions fédérales situées dans les régions désignées bilingues le droit de travailler dans la langue de leur choix.

Nous reconnaissons particulièrement la contribution du Conseil du Réseau des champions des langues officielles, qui compte plus de 200 champions et co-champions, dont plusieurs sont parmi nous aujourd’hui.

Depuis sa création, le Conseil a assumé un rôle de coordination et de leadership, mis sur pied un comité interministériel sur les langues officielles et proposé au greffier du Conseil privé de l’époque (monsieur Kevin Lynch) de décréter une Journée de la dualité linguistique, que nous célébrons aujourd’hui.

Les champions représentent une ressource d’une valeur incommensurable pour la fonction publique du Canada. Ils sont les cerbères de ce précieux héritage ‒ la dualité linguistique ‒ et garants de son avenir. Je salue leur dévouement, celui de faire reconnaître cet héritage dans la fonction publique fédérale en tant que valeur fondamentale..

Leur mandat de promouvoir la dualité linguistique en tant que valeur personnelle et organisationnelle est indispensable au rayonnement des langues officielles dans l’appareil gouvernemental. Mais nous avons encore du travail à faire. Je remarque une augmentation des plaintes en ce qui a trait au profil linguistique de certains postes depuis quelques années. Environ un cinquième d’entre elles proviennent de fonctionnaires dont les droits n’ont pas été respectés. Depuis des années, 50 % de nos plaintes portent sur le manque de services dans la langue de choix. Et nous continuons de recevoir des plaintes qui touchent les droits linguistiques en milieu de travail de la part des fonctionnaires.

En mars 2017 à Dorval, par exemple, une formation offerte par Transports Canada ne contenait pas un mot de français. Tous les courriels envoyés aux employés avant la formation étaient rédigés en anglais uniquement.

En avril 2017, dans le cadre d’un webinaire offert par une autre institution sur le système de paye Phénix, la presque totalité des présentations s’est déroulée en anglais. Comble de la négligence, on a quand même invité les participants à poser leurs questions en français.

Lors de cette journée traditionnelle l’an dernier, le greffier du Conseil privé avait publié son rapport sur la langue de travail au sein de la fonction publique intitulé Le prochain niveau : Enraciner une culture de dualité linguistique inclusive en milieu de travail au sein de la fonction publique fédérale. À cet effet, le rapport du greffier du Conseil privé sur la langue de travail dresse un portrait juste et honnête de la situation actuelle au sein de la fonction publique fédérale.

Je tiens toutefois la mise en œuvre des recommandations à l’œil, car je crois que nous stagnons présentement. Une routine s’est établie, je le concède. Il faut démontrer du leadership et de la volonté pour changer la culture. C’est pourquoi j’ai recommandé au greffier, dans mon rapport annuel, d’établir un mécanisme approprié afin d’informer annuellement les employés fédéraux des progrès de la mise en œuvre de l’ensemble des recommandations de son rapport.

Comme vous tous, je me réjouis des recommandations faites dans le rapport. J’aimerais souligner qu’il est temps de franchir un autre seuil en matière de dualité linguistique. Il faut favoriser la pratique de la deuxième langue officielle, en particulier chez ceux qui ont déployé tant d’efforts pour l’apprendre.

Par conséquent, je tiens à faire l’éloge de tous les fonctionnaires qui reviennent de formation et qui mettent un point d’honneur à recourir à leur deuxième langue officielle au travail ‒ dans les réunions, les travaux écrits, la correspondance et la conversation avec les collègues. L’apprentissage d’une deuxième langue officielle n’est jamais chose facile, surtout pour les adultes. Il faut mettre son orgueil de côté pour s’exprimer, avec quelques maladresses parfois, dans une langue qu’on ne manie pas encore avec aisance.

L’insécurité linguistique est un véritable défi pour les apprenants. À cet effet, des recherches indiquent que la meilleure façon d’y remédier est de créer des occasions pour ces derniers de recourir à leur deuxième langue dans un cadre réel, en particulier au travail. Il faut se montrer accueillant et favoriser une offre active auprès de ces nouveaux locuteurs en les invitant à « prendre la parole ». Surtout, évitons de critiquer leur manière de s’exprimer ou de passer d’une langue à l’autre en croyant leur rendre service.

Plus que jamais, il faut instaurer des mesures pour accueillir les employés qui reviennent de formation, par des approches d’intégration ou des stratégies de maintien des acquis.

La Loi sur les langues officielles n’oblige personne à se rompre à l’exercice d’une seconde langue officielle. Nombreux sont les Canadiens qui perçoivent cet apprentissage comme une occasion d’enrichissement personnel. Somme toute, il s’agit d’une façon de contribuer à la cohésion nationale et à la compréhension mutuelle.

Il est important d’offrir à tous un accès à la formation pour apprendre et maîtriser une deuxième langue officielle.

Je comprends que la formation linguistique coûte cher et que les gestionnaires doivent composer avec des contraintes budgétaires, mais cela représente un investissement.

Néanmoins, est-ce que les formations en ligne ou celles offertes par les sous-traitants sont à la hauteur? L’accent est-il mis sur la réduction des coûts, au détriment de la qualité? Il faut se méfier des économies de bout de chandelle. Les institutions fédérales ont parfois tendance à couper les coins ronds dans le but de réduire les coûts, et c’est une erreur.

Il est essentiel que le gouvernement s’assure de la qualité des services de formation destinés aux employés de la fonction publique.

L’apprentissage d’une langue n’existe pas que dans la sphère professionnelle. Au contraire, la langue représente un élément culturel et une façon de vivre. Elle ne s’apprend pas seulement pendant les heures de travail. En fait, on se doit de l’intégrer dans toutes les sphères de notre vie, et de créer un milieu propice à l’apprentissage. Il s’agit d’une ouverture à l’autre langue, à l’autre culture. Il ne faut pas voir cela comme une corvée qui mène à l’obtention d’une simple prime.

Il faut plutôt se demander pourquoi nous devons défendre la dualité linguistique au Canada. En faire un prérequis pour briguer certains postes dans la fonction publique fédérale répond aux exigences de la Loi sur les langues officielles certes, mais avant tout, la dualité linguistique est une valeur canadienne. Apprendre le français et l’anglais est encore plus pertinent de nos jours. Ce sont nos compétences linguistiques qui contribuent à faire de nous une société canadienne plus forte et prospère.

En tant qu’agent du Parlement, ma tâche consiste à faire la promotion des langues officielles et à protéger les droits linguistiques des Canadiens. Je crois que le Canada doit demeurer un chef de file et un phare en matière de dualité linguistique et d’appui aux communautés de langue officielle en situation minoritaire. Voici donc trois priorités qui retiendront mon attention au cours des prochaines années.

Premièrement, je vais enjoindre aux institutions fédérales de surmonter les obstacles qui freinent l’atteinte des objectifs de la Loi, au moyen d’une compréhension approfondie des facteurs de réussite. Il importe que ce leadership soit exercé par le gouvernement et au sein de la fonction publique, et ce, à tous les échelons. En effet, je compte sur votre appui pour faire en sorte que les langues officielles soient mises de l’avant dans vos institutions fédérales respectives, que ce soit dans le contexte d’une réunion ou du lancement d’un nouveau programme pour les Canadiens.

Deuxièmement, je vais intervenir auprès du gouvernement fédéral et des institutions fédérales afin que la mise en œuvre du Plan d’action pour les langues officielles – 2018-2023 : Investir dans notre avenir donne les résultats escomptés. Il est essentiel que les institutions fédérales demeurent à l’affût des besoins et des préoccupations des membres des communautés de langue officielle en situation minoritaire, notamment dans les domaines de l’immigration, de la justice et de la petite enfance, pour faire en sorte que leurs gestes et leurs décisions sont liés aux droits linguistiques des Canadiens et à l’épanouissement des communautés de langue officielle. C’est pourquoi je vais suivre de près la mise en œuvre du Plan d’action 2018-2023. Comme je l’ai déjà mentionné, il est important que les rôles et responsabilités soient précisés et que la reddition de comptes soit bien intégrée.

Finalement, je vais exercer un leadership qui incitera le gouvernement fédéral à passer de la parole aux actes pour une véritable modernisation de la Loi, afin que celle-ci reflète le Canada d’aujourd’hui et de demain. Le Commissariat a amorcé sa réflexion sur la modernisation de la Loi à l’été 2017 et a multiplié ses interventions au cours des derniers mois afin de poursuivre le dialogue avec les divers intervenants clés. Alors que la Loi aura 50 ans en 2019, je suis d’avis qu’elle gagnerait à être révisée afin de tenir compte de l’évolution de la société canadienne.

Enfin, je vois le Canada comme une maison vaste et accueillante pour 36 millions d’êtres humains. Comme la dualité linguistique est au cœur même de la valeur canadienne d’inclusion, elle a contribué à faire de notre diversité et nos différences des forces sur lesquelles nous devons bâtir.

Sur ce, je vous remercie de votre attention et je suis maintenant prêt à répondre à vos questions, que je vous invite à poser dans la langue officielle de votre choix.
Date de modification :
2018-09-13