Allocution dans le cadre de la rencontre annuelle de la Fédération de la jeunesse canadienne-française

 

Ottawa (Ontario), le 7 septembre 2018
Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonjour,

C’est un immense plaisir pour moi de prendre la parole devant vous aujourd’hui. Je tiens à saluer tous les jeunes réunis ici, en ce lieu, qui fait également partie du territoire traditionnel non cédé du peuple anishinabé algonquin, un peuple autochtone de la vallée de l’Outaouais. Pendant des milliers d’années, les Algonquins ont habité, chassé, commercé et voyagé sur ces terres.

Depuis mon entrée en poste, je voyage d’un bout à l’autre du pays pour échanger avec des chercheurs, des dirigeants communautaires, des gens des communautés francophones en situation minoritaire du Canada et de la communauté anglophone du Québec, ainsi que de jeunes Canadiens comme vous. Le 21 juin dernier, par exemple, j’étais avec des représentants du secteur de l’éducation postsecondaire à l’Île-du-Prince-Édouard, afin de discuter d’un réseau de partenaires qui vise à valoriser davantage la langue française et la culture qui s’y rattache. Bref, je cherche à établir des liens avec ceux qui ont à cœur l’avenir des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

En tant qu’agent du Parlement, mon travail est de faire la promotion des langues officielles et de protéger les droits linguistiques des Canadiens. À titre de commissaire aux langues officielles, je veille à ce que les communautés de langue officielle en situation minoritaire puissent s’épanouir, comme je veille évidemment à faire respecter la Loi sur les langues officielles, qui aura 50 ans en 2019.

La dualité linguistique est une des valeurs fondamentales du Canada. Son respect et son renforcement dépendent grandement de notre capacité à favoriser le développement de communautés fortes et engagées. En investissant dans l’avenir, dans les jeunes et dans les communautés, nous assurons la pérennité et la vitalité des langues officielles au Canada. La dualité linguistique a triomphé à différents moments de l’histoire du Canada. Comme l’a dit José Rizal, un grand linguiste du XXe siècle : « La jeunesse est l’espoir de notre avenir. » Aujourd’hui, vous représentez le futur de ce précieux héritage.

Vous êtes ici aujourd’hui parce que vous êtes porteurs de changement dans votre communauté au quotidien, et je suis ici parce que je crois en la Fédération de la jeunesse canadienne-française et en votre travail.

L’ouverture à la diversité linguistique des jeunes Canadiens francophones et anglophones a été démontrée par près d’un siècle d’efforts, qu’il s’agisse de nouer des liens entre les deux communautés linguistiques ou d’apprendre et de mettre en pratique une seconde langue officielle.

Près de 500 000 jeunes Canadiens anglais participent à des programmes d’immersion française, manifestant ainsi leur enthousiasme pour l’apprentissage de leur seconde langue officielle.

Et aujourd’hui, des centaines de milliers de jeunes Canadiens français ont la chance de fréquenter une école dans leur langue maternelle, ce qui était difficile à une certaine époque et demeure un enjeu actuel dans certaines régions.

Bref, la jeunesse représente une véritable force du changement.

Aujourd’hui, les jeunes sont plus susceptibles que leurs parents et leurs grands-parents de parler les deux langues officielles. D’ailleurs, 90 % des Canadiens âgés de 18 à 34 ans qui ont répondu au sondage Nielsen de 2016 sur les langues officielles et le bilinguisme appuient fortement le bilinguisme.

On remarque l’émergence de plus en plus d’espaces francophones au Canada, comme la Cité des Rocheuses, à Calgary, ou la Cité francophone, à Edmonton, en guise d’exemples de ce qui se fait dans l’Ouest. On voit bien les avantages d’un endroit pour se rassembler entre Franco-Albertains, mais qu’en est-il lorsqu’on est en relation, en personne ou en ligne, avec des francophones d’autres parties du pays, du Québec, d’Europe et d’Afrique?

L’un des thèmes principaux abordés lors du troisième Sommet sur l'éducation, qui s'est déroulé l’an passé à Ottawa, était l’insécurité linguistique. L’un des constats était que de nombreux francophones qui vivent en milieu minoritaire au Canada se sentent jugés sur la qualité de leur français ou leur accent. Pourtant, une langue ne connaît jamais de perfection statique.

N’avons-nous pas tous la même relation avec la langue française? Chacun a son histoire et son accent. Idéalement, rencontrer un autre francophone devrait susciter la curiosité envers nos usages particuliers de la langue française ainsi qu’un élan de solidarité.

Les variétés de français du Canada sont intimement liées à la réalité sociale des communautés francophones qui en font usage. Nos accents n’ont aucune incidence sur le sens des mots. Au contraire, ils s’ajoutent, telles des notes harmonieuses, à la riche trame musicale de la francophonie canadienne.

Et comme l’indique votre mémoire déposé devant le Comité sénatorial permanent des langues officielles l’an dernier, le visage de la francophonie se transforme au pays. Hélas, le fait demeure que de nombreux jeunes francophones ne se sentent pas à l’aise de s’exprimer en français, et ce, pour diverses raisons. Le phénomène n’est pas nouveau, mais je comprends qu’il se manifeste de différentes façons aujourd’hui.

Je suis heureux de constater que des pistes de solution ont été proposées, qui pourront être mises en œuvre par les différents secteurs des communautés afin d’accroître la sécurité linguistique partout au pays.

Permettez-moi de passer du coq à l’âne. On m’a demandé de parler de l’importance de déposer des plaintes lorsque les institutions fédérales semblent agir à l’encontre de la Loi sur les langues officielles.

C’est un sujet que j’aime bien. Réagir lorsque nos droits n’ont pas été respectés, c’est positif. C’est affirmer que l’on croit que les choses peuvent changer de façon concrète.

Trop souvent, les entorses à la Loi passent sous silence et demeurent sans conséquence pour ceux qui les commettent. En effet, les enquêtes du Commissariat aux langues officielles peuvent amener des changements durables et, à l’occasion, servent à défendre les droits linguistiques des communautés jusque devant les tribunaux.

Il ne faut jamais négliger le pouvoir d’une plainte; c’est pourquoi je tiens à vous parler un peu des processus de plainte au Commissariat. De plus, je vous donnerai des exemples sur la façon dont les plaintes peuvent mener à d’autres interventions, pour le plus grand avancement de la dualité linguistique et des dossiers importants pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Certaines institutions fédérales ne font jamais l’objet de plaintes, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas de problème.

Nous recevons un plus grand nombre de plaintes à l’encontre des institutions fédérales davantage présentes dans le quotidien des Canadiens, ou alors de celles qui jouent un rôle important dans le développement et l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

La base de données en ligne Burolis informe le public sur les bureaux fédéraux qui fournissent des services en français, en anglais ou dans les deux langues, conformément au Règlement sur les langues officielles — communications avec le public et prestation des services. Le portail Web Burolis demeure la référence pour savoir quels bureaux ont des obligations.

Nous savons qu’une révision du Règlement est en cours. D’ailleurs, nous avons déposé un rapport spécial au Parlement pour énoncer les principes que nous jugeons importants dans le cadre d’une révision en profondeur du Règlement.

Notre position dans ce dossier vient bien entendu de nos discussions avec les représentants des communautés de langue officielle en situation minoritaire, mais aussi en grande partie des renseignements que nous avons recueillis au fil des ans à la suite de milliers de plaintes déposées en vertu de la partie IV, qui a trait aux communications avec le public et à la prestation des services.

À quoi sert de porter plainte?

  • À faire respecter vos droits linguistiques : il est parfaitement normal d’exiger le respect de ces droits.
  • À trouver des solutions : en tant qu’ombudsman, je mise sur la persuasion et tente d’engager un dialogue constructif avec les institutions fédérales afin de trouver des solutions appropriées, justes et durables. Nul doute, cela peut prendre du temps.
  • À signaler un problème : les vérifications, les enquêtes, les observations et les médias sociaux, notamment, reflètent ce qui se passe dans les institutions fédérales. Cela aide le Commissariat à cerner les problèmes systémiques et à prioriser les interventions.
  • À sensibiliser les institutions fédérales : bien souvent, un manque de connaissances ou une incompréhension des exigences de la Loi se trouve à l’origine des cas de non-respect des obligations linguistiques. En portant plainte, vous contribuez à sensibiliser les institutions fédérales à ce sujet, en plus de participer à un changement de culture.

Il ne s’agit pas toujours de mauvaise volonté de la part de l’institution visée. Les erreurs sont rapidement corrigées.

En voici quelques exemples :

  • L’automne passé, l’Agence des services frontaliers du Canada avait omis d’afficher la version française d’un article sur sa page Facebook. Nous avons reçu une plainte à ce sujet, et nous avons réussi à faire modifier le contenu en 45 minutes.
  • Au cours de l’été 2017, une plainte a été logée au sujet d’une exposition sur l'Arctique au Musée canadien de la nature. Des vidéos, présentées en anglais seulement, comportaient des sous-titres en français. L’utilisation du sous-titrage dans ces vidéos ne respectait pas le statut égal des deux langues officielles. À la suite de l’enquête, le Musée a rapidement remédié à la situation : les nouvelles versions françaises des vidéos étaient prêtes quelques mois plus tard.

En moyenne, nous atteignons bien nos objectifs : près de 80% de nos recommandations sont mises en œuvre. Quelques dossiers ne respectent pas les normes, et nous en sommes conscients. Notre personnel dévoué prend son mandat au sérieux.

Comme vous tous, je crois que la dualité linguistique est la coexistence, dans chaque province et territoire, de deux communautés linguistiques, chacune ayant ses réalités propres et particulières.

Les communautés de langue officielle en situation minoritaire sont une composante essentielle de cette dualité. C’est pourquoi il est essentiel pour nous de demeurer à l’affût de leurs besoins et de leurs préoccupations, afin de nous assurer qu’elles obtiennent les services dont elles ont besoin pour s’épanouir.

Il va sans dire que je veux qu’on intervienne dans les dossiers clés, actuels ou anticipés, dans le plus grand intérêt des Canadiens. Voici donc trois priorités qui retiendront mon attention au cours des prochaines années.

Premièrement, je vais enjoindre aux institutions fédérales de surmonter les obstacles qui freinent l’atteinte des objectifs de la Loi, et ce, grâce à une compréhension approfondie des facteurs de réussite.

Deuxièmement, je vais intervenir auprès du gouvernement fédéral et des institutions fédérales afin que la mise en œuvre du Plan d’action pour les langues officielles 2018-2023 : Investir dans notre avenir donne les résultats escomptés.

Troisièmement, je vais pousser le gouvernement fédéral à passer de la parole aux actes pour une véritable modernisation de la Loi, afin que celle-ci reflète le Canada d’aujourd’hui et de demain. Il ne faut pas que cela s’arrête au Règlement.

La dernière refonte majeure de la Loi remonte à loin, bien avant Internet et les médias sociaux!

L’année 2019 marquera le 50e anniversaire de la première Loi sur les langues officielles. Le moment ne peut être mieux choisi pour proposer au gouvernement d’y apporter des changements. Nous avons besoin d’une loi qui réponde de façon proactive à la réalité changeante du Canada, et je crois, par conséquent, qu’une modernisation est impérative.

Je suis heureux de constater que les propos du premier ministre vont dans ce sens et que le gouvernement est ouvert à s’engager.

Vous rêvez d’un pays où il sera désormais normal de vivre en français et en anglais. Je crois que le vent a tourné et que le Canada doit demeurer un chef de file et un phare en matière de dualité linguistique et d’appui aux communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Merci de votre attention. Je suis prêt à répondre à vos questions.

Date de modification :
2018-09-17