Allocution prononcée au Collège des Forces armées canadiennes : L’importance du bilinguisme à l’intérieur des Forces armées canadiennes

Toronto (Ontario), le 12 avril 2018
M. Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Commandant du Collège des Forces canadiennes, Brigadier-général Cotten,
Personnel cadre,
Étudiants,
Mesdames, Messieurs
Bonjour.

J’aimerais d’abord et avant tout vous remercier de m’avoir invité à parler de l’importance du bilinguisme à l’intérieur des Forces armées canadiennes.

Mais avant d’aborder ce sujet, permettez-moi de souligner que les terres sur lesquelles nous sommes réunis font partie du territoire traditionnel des Premières Nations des Hurons-Wendat et des Pétun, des Sénéca et, plus récemment, des Mississaugas de la Première Nation New Credit.

Le territoire faisait l’objet du traité de la ceinture wampum faisant référence au concept du « bol à une seule cuillère », entente entre la Confédération iroquoise et les Ojibwés et nations alliées convenant de partager et préserver pacifiquement les ressources sur tout le pourtour des Grands Lacs.

Ce territoire est également visé par les traités du Haut-Canada.

Aujourd’hui, le lieu de rassemblement de Toronto est encore l’endroit où habitent de nombreux Autochtones de l’Île aux tortues et nous sommes reconnaissants d’avoir l’occasion de travailler au sein de la communauté sur ce territoire.

Et tant qu’à parler de lieux, je tiens à vous exprimer tout le respect que je ressens au sein de ces murs. Je vois des hommes et des femmes, des leaders ici devant moi, mais aussi tous les autres qui y sont passés au fil des années. Félicitations pour le 75e anniversaire de votre Collège en octobre prochain!

Vous êtes ici pour vous perfectionner et devenir de meilleurs leaders. Je suis ici pour vous parler d’une compétence que je juge essentielle à tout leadership. Il s’agit bien sûr du bilinguisme.

Vous, officiers des Forces armées, savez parfaitement ce que représentent les valeurs canadiennes. C’est un peu pour cela, j’imagine, que vous vous êtes engagés – pour défendre vos valeurs, celles que vous partagez avec nous tous.

La dualité linguistique est l’une de nos valeurs communes en tant que Canadiens.

L’égalité du français et de l’anglais fait partie des valeurs fondamentales du Canada, au même titre que la paix, le respect, l’inclusion, les droits de la personne et la liberté. Ce sont des valeurs que vous transmettez dans l’exercice de vos fonctions, que ce soit dans l’armée de terre, de l’air ou la marine.

Le Canada s’est construit en grande partie en français et en anglais. Encore aujourd’hui, ces deux langues constituent un pont entre nous et sont à la base des communications d’une population diversifiée et en constante évolution.

J’ai la dualité linguistique et les communautés francophones et anglophones en situation minoritaire tatouées sur le cœur.

Je viens d’un tout petit village du Manitoba, Sainte-Anne-des-Chênes. À l’époque, ce patelin était composé à 100% de Canadiens français, et pourtant, je n’avais pas accès à l’école française.

Mes parents et bien d’autres ont revendiqué ce droit, et mes frères, eux, ont eu cette chance d’être scolarisés dans leur langue maternelle. Chez nous, la dualité linguistique, le bilinguisme et l’avenir de notre communauté faisaient partie de nos discussions familiales quotidiennes.

Ces discussions, ces combats pour l’obtention de nos droits ont forgé l’homme que je suis aujourd’hui. C’est donc avec grand honneur que j’ai accepté le poste de commissaire aux langues officielles du Canada.

J’ai passé ma vie à étudier et à défendre la dualité linguistique. Certains diront que c’est le combat d’une vie, moi je pense plutôt que c’est la passion de ma vie.

Ce que je veux illustrer par mon histoire, c’est le Canada que vous représentez. La dualité linguistique n’est pas un concept en l’air, qui paraît bien dans une conversation de salon. Cela représente la  cohabitation du français et de l’anglais dans notre pays. Vos compatriotes s’expriment dans l’une ou l’autre de ces deux langues officielles ou dans les deux… ou même dans les deux et plusieurs autres. C’est le Canada.

La dualité linguistique est un puissant symbole d’ouverture, d’empathie et de respect.

Dans cet ordre d’idées, c’est toujours avec un grand respect que je côtoie des hommes et des femmes qui ont choisi de servir leur pays et de poursuivre leurs études en vue de mieux y arriver. J’admire votre dévouement. En choisissant une carrière militaire, vous placez les intérêts des autres avant les vôtres, et c’est un choix qui vous honore. Une carrière militaire n’est pas un choix facile. Ce choix laisse déjà entrevoir que vous possédez des compétences en leadership.

Et selon moi, la connaissance des deux langues officielles est une compétence essentielle en leadership. Et tout particulièrement dans les Forces armées canadiennes, parce qu’au sein des Forces, plus que dans n’importe quelle autre organisation, les chefs doivent faire la preuve qu’ils méritent le respect de leurs subordonnés.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais prendre quelques instants pour bien établir les éléments principaux que soutient la Loi sur les langues officielles. C’est la partie cartésienne de mon discours.

En tant que commissaire aux langues officielles, je veille notamment à ce que les deux communautés de langue officielle vivent dans le respect l’une de l’autre, comme je veille évidemment à faire respecter la Loi qui aura en 2019, déjà 50 ans.

Même si nous avons accompli bien des progrès depuis 50 ans, il reste encore du chemin à parcourir en matière d’égalité de statut de nos langues officielles.

Comme toute autre institution fédérale, les Forces armées canadiennes ont certaines obligations en vertu de la Loi, notamment en ce qui concerne le service au public, la langue de travail ainsi que le développement des communautés de langue officielle en situation minoritaire et la promotion des langues officielles, en général.

Commençons par la partie IV de la Loi qui porte sur les services au public dans les deux langues officielles.

On s’attend à ce que, en tant que membres des Forces armées, vous entriez en communication avec les communautés de langue officielle là où vous serez assignés.

Rappelez-vous les grandes inondations de l’année dernière au Québec et en Ontario. Les Forces armées ont prêté main-forte aux nombreux citoyens aux prises avec la montée des eaux. Cela a duré des semaines. Les gens étaient vraiment à bout. Mais je me souviens de l’entraide, d’images de soldats et de civils travaillant ensemble. Ils devaient communiquer dans une ou l’autre des langues officielles. Dans des moments pareils, on voit la force du bilinguisme. Pensons à la tempête de verglas de 1998 au Québec et en Ontario, ou celle de 2017 dans la Péninsule acadienne du Nouveau-Brunswick.

Une main d’œuvre capable d’agir, de coordonner, de communiquer, ou encore de rassurer les personnes en détresse et ce, dans les deux langues officielles est une main-d’œuvre qui démontre du leadership, de la préparation, de l’efficacité et du respect. Ce sont là vos grandes qualités.

Le monde dans lequel nous vivons change constamment, et en lisant la mission du Collège, j’ai réalisé à quel point vous jouez un rôle majeur sur cet échiquier. Mais la partie de la Loi qui vous touche certainement le plus est celle portant sur la langue de travail, la partie V.

Dans les institutions fédérales, les gestionnaires ont l’obligation de respecter les droits des employés en matière de langue de travail, en créant des milieux de travail propices à l’usage des deux langues officielles. Ainsi, il devient plus facile pour tout le monde de développer un large éventail de compétences en leadership, y compris la capacité de s’exprimer couramment dans les deux langues officielles.

Il est avantageux pour les Forces d’avoir des officiers qui peuvent servir un peu partout, y compris au sein de l’une des 213 unités bilingues ou des 55 unités francophones, sans oublier les 288 unités anglophones.

Le Collège a pour mission de vous préparer à occuper des postes de commandement et d’état-major interarmées ou à remplir des responsabilités stratégiques futures au sein d’un environnement de sécurité mondial complexe.

Comprendre toutes les subtilités des relations nationales et internationales exige de plus en plus de compétences variées. En tant que militaires canadiens, vous devez avoir plus d’une corde à votre arc. Vous devez à la fois développer vos aptitudes intellectuelles, votre forme physique, vos compétences en leadership, tout en étant en mesure de communiquer en français et en anglais, nos deux langues officielles. 

Le dernier élément que je veux souligner aujourd’hui est la partie VII de la Loi, qui vise à mettre en place des mesures positives pour assurer la vitalité des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Maintenant que veut-on dire par mesures positives? Je l’avoue, j’aimerais que le texte de la Loi soit plus précis, mais en gros, cela veut dire que les Forces armées ont l’obligation d'adopter une approche proactive et systématique tenant compte des besoins et des intérêts des communautés de langue officielle en situation minoritaire, afin :  

  • d’améliorer leur vitalité;
  • de les soutenir et de les aider dans leur développement, ce qui sous-entend de ne pas prendre de décision pouvant leur nuire;
  • de promouvoir la reconnaissance et l’utilisation de l’anglais et du français au sein de la société.

En d’autres termes, les besoins des communautés de langue officielle doivent être pris en compte dans les décisions des Forces armées. Changer ou abolir des programmes ou des services, ou encore déménager une base militaire, sans consulter les communautés de langue officielle, ce n’est pas respecter l’esprit ni la lettre de la partie VII. Même si ces décisions ne relèvent pas nécessairement de vous, il n’en demeure pas moins que vous avez un rôle à jouer pour soutenir les communautés… Vous êtes sur le terrain.

J’irais même plus loin en disant que vous devez être proactifs dans vos décisions et interventions. Ça veut dire que vous devez établir et maintenir un contact continu avec les communautés qui vous entourent.

Vous venez des quatre coins du Canada – d’un océan à l’autre.

Vos connaissances et vos expériences collectives sont aussi vastes que ce grand pays.

Savoir parler les deux langues français et anglais est aussi une façon formidable de vous ouvrir aux autres et de fonder des amitiés profondes dont vous ne pourriez pas profiter autrement. Les relations que vous forgerez au Collège avec vos collègues d’études, vos enseignants et vos officiers, qu’elles soient établies en français ou en anglais, demeureront en vous toute votre vie.

Je ne suis pas naïf; l’apprentissage de sa seconde langue officielle n’est pas une sinécure. La clé, comme dans presque tout, est de pratiquer, pratiquer et pratiquer. De s’ouvrir aux autres et de ne jamais abandonner.

Lorsque vous terminerez votre formation ici au collège, vous aurez plus que jamais une carrière stimulante au service de votre pays. Vous aurez la responsabilité de diriger d’autres militaires. Vous devrez comprendre et vous faire comprendre. Vous devrez argumenter, saisir, nuancer et convaincre. Connaître les deux langues officielles vous donnera une longueur d’avance et vous permettra de donner l’exemple.

J’espère donc que vous vous engagerez à maîtriser votre seconde langue officielle, et que vous continuerez à respecter et à protéger les langues officielles de votre pays, quelle que soit votre langue maternelle.

Ce n’est pas parce que nous sommes un pays doté de deux langues officielles que nous nous limitons à celles-ci. Nous comprenons aussi que nous ne pourrons être justes envers tous si nous n’arrivons pas à instaurer l’équité et le respect entre nos deux grands groupes linguistiques. C’est pourquoi il est si important que le Canada puisse compter sur des forces armées bilingues.

Notre dualité linguistique fait de nous un pays d’ouverture, de découverte et de respect de l’autre. En devenant un leader au sein des Forces armées canadiennes, ce sont ces valeurs que vous transmettez à vos pairs ainsi qu’à vos équipes et que vous démontrez à vos supérieurs et au public là où vous êtes affectés.

Souvenez-vous que la capacité des institutions fédérales de refléter et de transmettre les valeurs canadiennes d’aujourd’hui, tant ici qu’à l’étranger, dépend en grande partie de la vision, de la conviction et des capacités linguistiques de ses leaders.

Je pense entre autres au prochain déploiement au Mali pour soutenir la mission de paix de l’ONU ou nos militaires joueront un rôle crucial. Dans un pays francophone, imaginez l’importance d’être bilingue dans des moments intenses et dangereux? Outre le danger associé à n’importe quelle mission, imaginez les contacts, les relations que vous pouvez développer, entretenir. Si vous pouvez dialoguer avec la population, ou tout au moins avec ses cadres locaux, vous pourrez mieux comprendre les réalités locales et, si la confiance s’instaure, collecter du renseignement. Votre bilinguisme peut vous ouvrir des portes même à l’étranger.

Si vous voulez faire bouger les choses, avoir un effet positif sur vos collègues, faire bonne impression dans le cadre de vos futures missions, alors accordez aux langues officielles une place de choix dans le cadre de vos fonctions au sein des Forces canadiennes.

Je vous remercie. Si vous avez des questions, j’y répondrai avec plaisir dans la langue officielle de votre choix.

Date de modification :
2018-09-13