Allocution pour la journée de réflexion intitulée Francophonie canadienne, Histoire et migrations

Gatineau (Québec), le 1er mars 2018
M. Raymond Théberge - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames et Messieurs, Bonjour.

Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier de cette invitation. Comme vous le savez, je viens de débuter mon mandat. Je tiens à dire que je me sens privilégié d’avoir été nommé commissaire aux langues officielles et d’être parmi vous aujourd’hui pour poursuivre la réflexion sur un sujet qui est primordial pour nos communautés de langue officielle en situation minoritaire : l’immigration.

Étant moi-même Franco-Manitobain, je suis bien placé pour savoir que la migration des francophones vers l’Ouest du pays a contribué sans contredit à l’épanouissement culturel et socioéconomique des provinces de l’Ouest.

Mon grand-père a quitté le Québec pour s’établir en Saskatchewan sur une terre de 160 acres. Il a fait partie des colonisateurs de l’Ouest. Il a bâti, avec bien d’autres, sa province d’adoption.

Le village où je suis né, Sainte-Anne-des-Chênes, au Manitoba, était à l’époque composé de presque 100 % de francophones. Pourtant, il n’y avait pas d’école publique française. Mes parents m’ont donc envoyé au collège privé pour que je reçoive une éducation en français.

Quand est venu le tour de mes frères d’aller à l’école, ils ont eu la chance de le faire en français à l’école publique. Les choses avaient changé. Les revendications des francophones avaient finalement porté fruit.

La migration des francophones vers l’Ouest n’a pas altéré leur désir profond de conserver leur langue et leur culture. En ce sens, la francophonie est très résiliente. Pour mes parents, l’éducation en français n’était pas une option parmi d’autres : elle était non négociable.

Avant de me rendre à Ottawa pour étudier, j’étais un Canadien français. À mon retour, quelques années plus tard, j’ai appris – avec un peu d’étonnement d’ailleurs – que je faisais partie d’une communauté de langue officielle en situation minoritaire. C’était la première fois qu’on m’accolait l’adjectif minoritaire.

Les Canadiens français, comme on les appelait à l’époque, sont à l’origine des descendants d’émigrants venant de la France. Cependant, bien sûr, ils sont des descendants d’autres peuples aussi : par exemple les Premières Nations, membres avec lesquels certains Français se sont mis en couple. La migration des francophones vers l’Ouest représentait une occasion de prospérer et de s’établir : des terres fertiles et le chemin de fer. C’était le temps de s’approprier du territoire. Ils venaient d’abord d’Europe, mais aussi maintenant de l’Afrique, du Moyen-Orient, des Antilles, etc.

Les communautés de langue officielle, tant en situation majoritaire que minoritaire, sont de plus en plus diversifiées en raison de l’immigration et des mariages mixtes. Elles deviennent également de plus en plus bilingues, ou même trilingues. Cette réalité a contribué à la richesse du tissu culturel du Canada, mais également à la complexification des identités linguistiques individuelles.

Bien que cette réalité présente de nouvelles possibilités, elle comprend également de nouveaux défis, en particulier pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Alors que ces dernières continuent, dans la majorité des cas, à grandir en nombre, leur poids démographique relatif continue de diminuer dans plusieurs provinces, puisque la plupart des immigrants intègrent les communautés de langue officielle en situation majoritaire.

Selon les récentes données linguistiques publiées par Statistique Canada, le taux de bilinguisme a augmenté dans presque chaque province et territoire du pays, ce qui est bon signe. Toutefois, les projections de Statistique Canada suggèrent que, d’ici 2036, la proportion de francophones au pays ne cessera de diminuer. En plus des défis démolinguistiques, ces communautés francophones en situation minoritaire font face à d’importants défis socioéconomiques.

En somme, ces projections mettent à l’avant-plan l’importance des efforts actuels pour faire des communautés de langue officielle en situation minoritaire de tout le pays des sociétés d’accueil pour les immigrants. Cependant, pour ce faire, ces communautés ont besoin du soutien des gouvernements ainsi que de politiques et de programmes adaptés.

Par exemple, je crois que la capacité qu’ont les communautés francophones en situation minoritaire à se développer, à favoriser l’épanouissement de leurs membres et à contribuer à leur pleine mesure à l’avancement de la société canadienne serait encore plus grande si elles réussissaient à attirer davantage d’immigrants d’expression française.

Pour moi, les projections linguistiques publiées par Statistique Canada sont un appel à l’action en matière d’immigration, qui est l’un des facteurs prépondérant du maintien du poids démographique des communautés francophones en situation minoritaire.

Ce n’est pas la première fois que le Commissariat aux langues officielles se penche sur la question. Vous vous souviendrez qu’en 2014, l’ancien commissaire Graham Fraser est intervenu en matière d’immigration au sein des communautés francophones en situation minoritaire, en collaboration avec le commissaire aux services en français de l’Ontario et la commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick. Les trois commissaires ont cerné quatre principes pour guider les gouvernements en matière d’immigration.

M. Fraser a également formulé des recommandations à l’intention du ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté dans un rapport publié conjointement avec le commissaire aux services en français de l’Ontario en novembre 2014 et dans son rapport annuel de 2014-2015.

Au cours des dernières années, nous avons constaté plusieurs avancées notables, y compris la mise en place du programme Mobilité francophone et l’apport de modifications au système Entrée express, l’adoption d’une nouvelle définition d’ « immigrant de langue officielle » et diverses consultations auprès des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

L’automne dernier, le gouvernement a annoncé qu’il comptait accueillir 300 000 immigrants par année. Il devient alors primordial que le gouvernement atteigne son objectif de 5 % d’immigrants francophones afin d’assurer le poids démographique des francophones en milieu minoritaire, car, jusqu’à maintenant, ses efforts n’ont pas donné les résultats escomptés.

Alors, je pense que le gouvernement fédéral doit faire encore plus pour attirer les immigrants francophones et pour donner aux communautés de langue officielle en situation minoritaire les moyens nécessaires pour accueillir et intégrer ces nouveaux arrivants.

Il peut le faire notamment dans le cadre du prochain plan d’action pour les langues officielles. Ce plan, que l’on attend impatiemment, doit être dévoilé bientôt, selon ce qui est rapporté dans les médias.

L’immigration francophone était au cœur des préoccupations de mes prédécesseurs, et je peux vous assurer que cette question fera partie des miennes.

Maintenant, si vous me le permettez, j’aimerais prendre quelques minutes pour parler d’un autre sujet qui, d’après moi, aura une incidence sur l’avenir de la francophonie canadienne.

Comme vous le savez sans doute, le Commissariat a entrepris une réflexion sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles. Après tout, la Loi aura 50 ans en 2019; alors, le moment ne pouvait être mieux choisi pour proposer au gouvernement d’y apporter des changements.

Je ne suis en poste que depuis un mois, mais je suis convaincu que la Loi doit être modernisée afin de refléter les nombreux changements qui ont marqué la société canadienne depuis 1988, notamment sur les plans de la composition démographique du pays, de l’immigration, de l’urbanisation ainsi que de la technologie et de son incidence sur les nouveaux modes de prestation de services au public et le milieu de travail dans les institutions fédérales.

Plus que jamais, nous avons besoin d’une loi qui puisse répondre de façon proactive à la réalité changeante du Canada.

Alors que ma réflexion se précise sur plusieurs enjeux, mon équipe poursuit ses consultations auprès d’intervenants clés et entamera une consultation plus large auprès du public très bientôt. Ces consultations contribueront de façon importante à notre réflexion.

Au cœur de cet important exercice, il y a par exemple l’égalité linguistique dans le domaine de la justice, la possibilité d’affirmer le rôle historique de promoteur et d’éducateur du commissaire, la nécessité de réfléchir à un possible règlement pour la promotion du français et de l’anglais par le gouvernement fédéral, ou encore l’inclusion d’une clause prévoyant une révision périodique de la Loi.

J’espère que vous participerez d’une façon ou d’une autre à ces consultations. Le Commissariat veut adopter une position qui fasse consensus auprès des Canadiens et des communautés linguistiques.

Depuis mes études à St. Boniface, je peux vous dire que j’ai vu et vécu au rythme des gains, mais aussi des pertes de ma communauté francophone au Manitoba. J’ai pu constater, dans les divers postes que j’ai occupés, tous les progrès réalisés par les communautés francophones et acadiennes.

De Canadien français à Canadien francophone, puis à francophone, mon identité évolue à la même vitesse que la société canadienne.

J’ai acquis la certitude qu’il reste beaucoup à accomplir pour assurer la pérennité de la dualité linguistique au Canada et l’avenir des communautés francophones en situation minoritaire. Nous devons bâtir sur les fondations des langues officielles, de la dualité linguistique. Le défi nous revient. Et en participant à des événements comme celui-ci, je suis convaincu que nous y arriverons.

Merci.

Date de modification :
2020-09-18