Allocution pour le panel sur l’immigration francophone

Winnipeg (Manitoba), le 14 août 2017
Ghislaine Saikaley - Commissaire aux langues officielles par intérim

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour

Permettez-moi d’abord de vous remercier de m’inviter à ce panel sur l'immigration francophone au Canada, un thème d’une grande importance, tout particulièrement dans le domaine de l’éducation, alors que l’école joue un rôle crucial pour faciliter l’intégration des immigrants.

On m’a demandé de prononcer cette allocution uniquement en français, mais sachez que je me ferai un plaisir de répondre à vos questions dans la langue officielle de votre choix.

Winnipeg, avec le quartier de St. Boniface, est un château-fort de la francophonie canadienne et une terre d’accueil pour les immigrants francophones.

Cette ville est un excellent choix pour y débattre de la question de l’immigration francophone.

D’entrée de jeu, à la question « Atteindre la cible nationale d'immigrants francophones : objectif réaliste ou utopie ? », je répondrai avec réalisme qu’il est possible d’atteindre cette cible si nos gouvernements collaborent et posent des gestes concrets en vue de palier le déséquilibre de l’immigration francophone.

L’immigration est un facteur déterminant de la croissance démographique au Canada, comme nous le rappellent les données du Recensement de 2016 publiées le 2 août par Statistiques Canada. C’est doublement vrai pour les communautés francophones.

Cette tendance ne risque pas de s’inverser dans les années à venir. Les estimations démographiques des Nations Unies ont montré qu’il y aura plus de 700 millions de francophones dans le monde d’ici 2050, et 85 % de cette population proviendra du continent africain.

La question est de savoir quelle proportion de ces francophones le Canada accueillera-t-il au cours des prochaines années.

Si le taux d’immigration francophone actuel se maintient, je dirais : pas beaucoup, ou, en tout cas, pas assez. Les récents ajustements visant à accueillir davantage d’immigrants de langue française devront porter fruit et d’autres changements devront être apportés. Je reviendrai sur ce sujet dans quelques minutes.

Le Manitoba compte notamment sur l'immigration africaine pour atténuer l'effet de la baisse de la proportion de francophones. Me préparer à cette discussion m’a fait penser à l’un des immigrants de l’Afrique francophone que le Canada a accueillis à bras ouverts, l’humoriste et conteur Boucar Diouf.

Fidèle à ses habitudes, il cite son grand-père, qui disait : « S'intégrer à une nouvelle culture, c'est comme lire un livre plusieurs fois. La première lecture, généralement, c'est pour se familiariser avec les personnages. À la deuxième lecture, on s'intéresse davantage à l'histoire. Mais, à la troisième lecture, si on est capable de raconter l’histoire avec passion, c'est qu'elle est devenue aussi la nôtre, et les personnages des membres de notre propre famille. »

Certes, nous voulons tous attirer d’autres Boucar Diouf chez nous, que l’on soit à Edmonton, à Windsor, à Moncton ou à St. Boniface. Cette diversité renforce nos communautés et le Canada. Elle est intimement liée aux efforts déployés par les gouvernements, les municipalités, les communautés et les écoles pour faciliter le processus d’immigration.

Les cibles fédérales en matière d’immigration dans les communautés francophones depuis 2003 ont pour but l’atteinte d’un taux d’immigration de langue française équivalent au poids démographique des francophones en situation minoritaire.

Les cibles actuelles sont de 4 % d’immigrants économiques d’expression française d’ici 2018. Actuellement, on parle de 1,4 %. Nous avons encore du chemin à faire en la matière, mais nous sommes sur la bonne voie.

Premièrement, l'immigration doit contribuer à maintenir, voire à augmenter, le poids démographique des communautés francophones en situation minoritaire au Canada.

Deuxièmement, les politiques et les programmes d'immigration fédéraux, provinciaux et territoriaux doivent être conçus et adaptés pour répondre aux besoins de recrutement, d'intégration et de rétention des immigrants francophones spécifiques aux différents contextes des communautés francophones en situation minoritaire au Canada.

Troisièmement, de solides partenariats fédéral-provinciaux-territoriaux-communautaires et des stratégies à long terme sont nécessaires pour que l’immigration vienne appuyer le développement et la vitalité des communautés francophones en situation minoritaire.

Enfin, les gouvernements doivent se doter d’un cadre d’évaluation et de reddition de comptes pour mesurer les progrès réalisés et assurer l’atteinte des objectifs en matière d’immigration dans ces communautés.

Ces dernières années, le gouvernement fédéral a pris de bonnes et de mauvaises décisions en matière d’immigration francophone. Avant les fleurs, commençons par le pot…

En septembre 2014, Citoyenneté et Immigration Canada, ministère aujourd’hui appelé Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, a éliminé le programme Avantage significatif francophone. Le Commissariat a aussitôt reçu des plaintes selon lesquelles cette décision allait nuire à la capacité des communautés francophones en situation minoritaire d’attirer des immigrants qui auraient de bonnes chances de s’établir de façon permanente dans ces communautés.

L’enquête a donné raison aux plaignants.

La décision du Ministère d’éliminer le programme a été pour le moins surprenante, étant donné qu’en janvier 2014, en réponse à une recommandation du commissaire aux langues officielles dans un rapport d’enquête précédent, ce même ministère avait créé son Secrétariat aux langues officielles.

Suite à notre enquête, mon prédécesseur a formulé quatre recommandations, qui ont été mises en œuvre par le Ministère. Celui-ci a notamment élaboré une procédure pour s’assurer que des consultations ont lieu avec les communautés de langue officielle en situation minoritaire afin de déterminer les répercussions possibles des décisions que le Ministère prévoit adopter. En outre, cette procédure permet l’élaboration d’outils et de mesures appropriés en vue d’accroître l’immigration francophone hors Québec.

Le point que je désirais faire ici est que les plaintes sont parfois nécessaires pour faire bouger les choses et elles donnent des résultats.

  • les services et l’accompagnement offerts aux immigrants d’expression française par les communautés francophones en situation minoritaire;
  • l’information et les ressources à l’intention des nouveaux arrivants d’expression française;
  • l’élaboration, par le gouvernement fédéral en collaboration avec les provinces et territoires, d’un plan d’action concret assorti de cibles en immigration francophone et d’un échéancier;
  • Et finalement, des incitatifs à l’intention des employeurs pour le recrutement et la sélection de travailleurs francophones et bilingues.

Depuis, nous avons constaté la mise en œuvre d’initiatives prometteuses qui vont dans le sens de ces recommandations, notamment la mise en place du programme Mobilité francophone en juin 2016. Créé par le gouvernement fédéral, ce programme a été conçu pour simplifier le processus d'embauche de travailleurs étrangers francophones hors Québec, en modifiant le système Entrée express pour faciliter la sélection de candidats francophones.

Mis en place en janvier 2015, le système Entrée express est la réforme du système d’immigration canadien qui a suscité le plus d’attention en matière d’immigration au sein des communautés francophones en situation minoritaire.

En deux mots, il s’agit d’un système de gestion des demandes d’immigration pour les programmes économiques, qui attribue un rang aux candidats selon divers critères, dont les compétences linguistiques.

Les visées de ce programme rejoignent les priorités du Commissariat, qui accorde une grande importance à l’atteinte des objectifs en matière d’immigration dans la langue officielle de la minorité linguistique dans l’ensemble du pays.

Du 1er janvier 2015 au 29 mai 2016, 2,4 % des candidats ayant reçu une invitation à déposer une demande ont soumis des résultats d’un test de français pour leur première langue officielle. En septembre 2016, ce pourcentage s’élevait à 4,1 %.

Il importe aussi de souligner les initiatives faites en ce sens par les provinces et les territoires.

À commencer ici, au Manitoba, alors que la province vient récemment de se doter de la toute nouvelle Loi sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine, qui comporte également une définition plus inclusive et qui reflète un meilleur portrait de la communauté franco-manitobaine.

En outre, il faut encourager la collaboration entre les gouvernements, comme cela a été le cas lors du tout premier forum fédéral-provincial-territorial sur l’immigration francophone, qui s’est tenu à Moncton en mars 2017.

À l'issue de ce forum, les ministres présents ont convenu de collaborer pour accroître les efforts de promotion visant les immigrants d'expression française et de favoriser leur recrutement, leur sélection et leur intégration.

Dans mon rapport annuel 2016-2017, j’ai souligné l’importance d’examiner l’état de santé du régime linguistique fédéral, en tenant compte des nombreux changements qui ont marqué la société canadienne depuis 1988. Ce processus de changements risque de s’accélérer.

De fait, les immigrants et les personnes de deuxième génération pourraient représenter près d’une personne sur deuxNote de bas de page 1 au pays en 2036.

Le défi est d’attirer ces immigrants dans toutes les régions du pays et de favoriser leur intégration au sein des communautés francophones en situation minoritaire. Cela ne relève pas de l’utopie : d’autres l’ont fait avant nous depuis 150 ans.

Entre 1885 et 1921, au moment où l'Ouest canadien recevait un grand nombre d’Ontariens anglophones, la population francophone n'a cessé d'augmenter, passant d'environ 17 000 en 1885 à 125 000 en 1921.

Je prends en exemple les immigrants français, belges et suisses qui sont venus s’installer en grand nombre dans le Sud du Manitoba et de la Saskatchewan. Ils ont joué un rôle de tout premier plan dans plusieurs villes et villages, entre autres St. Boniface, Notre-Dame-de-Lourdes et St. Claude, au Manitoba, ainsi que Bellegarde, St. Brieux et Bellevue, en Saskatchewan.

Mais ne soyons pas dupes. Les immigrants francophones ont parfois des espoirs déçus lorsqu’ils arrivent au Canada. Avant de venir s'installer au pays, les immigrants francophones ont des attentes, des idées préconçues, des rêves.

Certains croient qu'on peut parler français, tout le temps, d'un océan à l'autre. Mais la réalité est tout autre.

Lorsqu’ils s’établissent dans des milieux majoritairement anglophones, ils constatent qu’il existe peu de services en français.

C’est pourquoi le gouvernement fédéral et ceux des provinces et territoires doivent mettre l’épaule à la roue et prendre des initiatives afin que la cible nationale d'immigrants francophones soit atteinte.

Ce n’est pas utopique. C’est réaliste. Il s’agit seulement de se donner les moyens de réussir.

Je crois que cette réussite passe aussi par les écoles de langue française, qui ont un rôle de premier plan à jouer dans l’intégration des nouveaux arrivants.

Vous le voyez vous-mêmes dans vos réseaux scolaires respectifs. L’immigration francophone change le visage de nos écoles et cela crée de nouveaux besoins auxquels nous n’étions pas habitués dans nos sociétés traditionnelles. Nous devons nous y adapter. C’est le Canada du 21e siècle.

En cette année du 150e anniversaire de la Confédération canadienne, nous avons plusieurs bonnes raisons de célébrer ce que nous avons accompli.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite de bonnes discussions.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Selon la publication de Statistique Canada intitulée Immigration et diversité : projections de la population du Canada et de ses régions, 2011 à 2036, les immigrants et les personnes de deuxième génération pourraient représenter entre 44,2 % et 49,7 % au pays en 2036, en hausse par rapport à 2011 (38,2 %).

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Date de modification :
2018-09-13