Allocution à l’occasion de la Conférence des champions des langues officielles

Ottawa (Ontario), le 1er juin 2017
Ghislaine Saikaley - Commissaire aux langues officielles par intérim

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour.

J’ai le plaisir d’être parmi vous aujourd’hui dans le cadre de cette conférence annuelle des champions des langues officielles, en cette année toute particulière où nous célébrons le 150e anniversaire de la Confédération canadienne.

Depuis 1867, la dualité linguistique contribue à façonner l’image du Canada. Le français et l’anglais font partie intégrante de l’histoire du Canada, et donc de son identité.

Les langues officielles du Canada appartiennent à tous les Canadiens, sans égard à leurs origines linguistiques ou au fait qu’ils soient bilingues, unilingues ou multilingues. C’est dans cette perspective que le Commissariat aux langues officielles a créé une ligne du temps, intitulée: Les langues officielles au Canada : 150 ans d’histoire, afin de découvrir ou de redécouvrir les jalons importants qui ont marqué l’histoire de la dualité linguistique canadienne, partout au pays. On peut consulter cette ligne du temps sur le site Web du Commissariat.

Mon intention aujourd’hui n’est pas de vous donner un cours d’histoire dans ce grand musée – qui abrite tant de souvenirs et d’artéfacts de notre passé militaire –, mais permettez-moi de mentionner certains événements historiques d’importance en lien avec les langues officielles au Canada.

Il y a 150 ans, dans le cadre des négociations ayant mené à la Confédération, une des options proposées était le bilinguisme facultatif dans les activités du futur Parlement.

À l’époque, les députés canadiens-français s’y opposaient catégoriquement. Leurs protestations ont conduit à l’adoption d’une résolution qui prévoyait l’usage obligatoire du français et de l’anglais dans certains domaines de l’activité parlementaire.
Cette résolution est devenue l’article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867. L’objet de cet article est d’accorder « un accès égal pour les francophones et les anglophones à la loi dans leur langue » et de garantir « une participation égale dans les débats et travaux parlementaires ».

Dès le début de la Confédération, les nouveaux arrivants ont réclamé un statut d’égalité et ont exigé la reconnaissance de leurs droits religieux et scolaires. C’est ainsi que les communautés de langue officielle en situation minoritaire ont trouvé leur place au sein de ce nouveau pays, où tout était à faire.

Par exemple, en 1868, le Morrin College est devenu la première école d’enseignement supérieur de langue anglaise dans la ville de Québec, alors qu’en 1871, le Collège de Saint-Boniface est devenu l’une des premières institutions officielles de la province du Manitoba.

Bien sûr, la réalité n’a pas toujours été rose pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Au Nouveau-Brunswick, par exemple, le gouvernement a adopté en 1871 la Common Schools Act, qui éliminait dans les faits le financement public des écoles catholiques distinctes.

La minorité franco-catholique acadienne de la province a vivement protesté contre ces changements à la loi et, le 27 janvier 1875, une manifestation à Caraquet s’est soldée par la mort d’un manifestant acadien et d’un milicien anglophone.

En 1881, à Memramcook, au Nouveau-Brunswick, s’est tienue la première Convention nationale acadienne. C’est lors de la seconde convention, tenue à Miscouche en 1884, que les Acadiens se sont distingués des Canadiens français, en se dotant de symboles, dont une fête et un drapeau, qui incarnent leur identité spécifique.

Pendant ce temps, en 1871, l’Assemblée législative du Manitoba adoptait la première loi provinciale applicable aux établissements scolaires, ce qui a mené à une séparation complète du réseau catholique et du réseau protestant dans les écoles.

Chaque réseau devenait responsable de son système scolaire respectif. Cela comprenait, par exemple, le choix des manuels et du matériel, le type d’instruction religieuse, l’octroi de brevets d’enseignement et l’évaluation des enseignants.

Comme la population de la province était à peu près à moitié catholique et à moitié protestante, chaque groupe recevait du gouvernement provincial un soutien financier équivalent. Aucune loi n’obligeait les parents d’alors à envoyer leurs enfants à l’école, et il était commun pour les enfants de ne recevoir qu’une demi-douzaine d’années de scolarité. Toutefois, en 1890, un projet de loi qui abolissait l’enseignement confessionnel a été adopté.

En 1896, le premier ministre du Canada, sir Wilfrid Laurier, et le premier ministre du Manitoba, Thomas Greenway, ont fait un compromis afin de régler l’épineuse question des écoles confessionnelles dans la province.

Malgré ses bonnes intentions, sir Laurierne parvenait pas à atténuer les conflits qui persistaient dans le domaine de l’éducation dans les années 1910 et 1920, plus particulièrement en Ontario. En 1912, l’adoption du Règlement 17, qui interdisait l’enseignement en français dans les écoles de la province, a engendré de fortes protestations.

Le 4 janvier 1916, 2 enseignantes et 19 mères ont repris possession de leur école, l’école élémentaire Guigues, située à Ottawa. Les policiers ont encerclé l’édifice, mais les femmes montaient la garde avec leurs fameuses épingles à chapeau. Les femmes ont occupé l’école pendant des semaines et ont continué d’enseigner en français aux enfants.

Puis, 30 policiers armés de matraques ont défoncé la porte pour essayer de reprendre l’école. Ils sont sortis en courant et ont abandonné après avoir reçu leur part de coups de rouleaux à pâte, de poêles de fonte et d’épingles à chapeau!

Les gestes posés par les gardiennes de l’école Guigues ont inspiré tout l’Ontario à défendre l’instruction en langue française. D’autres femmes ont continué le combat, dont Florence Quesnel à Green Valley, Anne Marie Lemelin à Welland et Jeanne Lajoie à Pembroke.

Avec l’appui de l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario et du journal Le Droit, fondé en 1913, les Franco-Ontariens ont obtenu gain de cause en 1927. Cet esprit associatif a toujours été très présent dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Je cite en exemple la fondation de la Société du parler français en Saskatchewan en 1912 et la création de l’Association canadienne-française de l’Alberta en 1925.

À l’échelle fédérale, le bilinguisme a triomphé à différents moments de l’histoire du Canada.

En 1927, à l’occasion du 60e anniversaire de la Confédération, Postes Canada a émis pour la première fois une série de timbres bilingues. En outre, tous les événements organisés par le gouvernement fédéral durant le Jubilé de diamant étaient entièrement bilingues.
L’un des objectifs des organisateurs fédéraux était d’affirmer le statut du français et de l’anglais comme langues officielles du pays. Ainsi, discours et chansons, publications, radiodiffusion des célébrations à l’échelle nationale, défilé de chars allégoriques, concours : toutes les activités ont été tenues en français et en anglais.

La dualité linguistique était également un thème principal du récit historique présenté par les organisateurs fédéraux.

Ces avancées sur le plan du bilinguisme canadien n’auraient pas été possibles sans le leadership de la fonction publique fédérale. Le leadership constitue un élément essentiel des initiatives adoptées par les institutions fédérales afin de veiller à ce que leurs employés puissent servir les citoyens en français et en anglais et travailler dans la langue officielle de leur choix, comme le prescrit la Loi sur les langues officielles.

Ce même leadership a émergé dans les années 1960, au moment où le gouvernement fédéral mettait sur pied une commission d’enquête pour faire la lumière sur la situation du bilinguisme et présenter des rapports à cet égard.

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme avait pour mandat de « faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada ». C’était, en quelque sorte, le point de départ de l’aventure du bilinguisme au Canada.

La Commission, présidée par MM. André Laurendeau et Davidson Dunton, devait « recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport ».

Les travaux de la Commission Laurendeau-Dunton ont duré sept ans et ont marqué un tournant dans l’histoire canadienne.

Dans le sillage tracé par la Commission Laurendeau-Dunton, les provinces canadiennes ont aussi posé des gestes pour favoriser le bilinguisme.

En 1964, par exemple, l’Alberta a autorisé l’enseignement du français à raison d’au moins une heure par jour. En 1967, le Manitoba a adopté le projet de loi 59, qui permet de consacrer 50 % du temps en classe à l’enseignement en français dans les écoles.

En 1968, la Saskatchewan a modifié l’Education Act,permettant l’instruction en français, laquelle avait été interdite en 1892.

Au Nouveau-Brunswick, en 1969, sous la direction du premier ministre Louis Robichaud, le gouvernement a promulgué la Loi sur les langues officielles, faisant ainsi du Nouveau-Brunswick la première et seule province bilingue au Canada.

Enfin, toujours en 1969, en réponse à l’une des recommandations de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, le gouvernement fédéral, dirigé par Pierre Elliott Trudeau, a adopté la Loi sur les langues officielles du Canada.

La Loi sur les langues officielles reconnaît l’égalité de statut du français et de l’anglais dans toutes les institutions fédérales.

Elle vise principalement à faire en sorte que la population ait accès aux services des institutions fédérales dans la langue officielle de son choix.

La Loi prévoit aussi la création du poste de commissaire aux langues officielles, dont le rôle consiste à veiller à la mise en œuvre de la Loi, à enquêter sur les plaintes du public et à faire rapport au Parlement.

Les parties V et VI de la Loi sont venues, en quelque sorte, réparer le mal fait par la Loi sur le service civil de 1918 sur les pratiques d’embauche dans la fonction publique fédérale, qui avait eu pour effet de limiter la place du français au sein de l’appareil gouvernemental.

Cela démontre qu’il n’est jamais trop tard pour réparer les erreurs du passé en matière de bilinguisme au pays. Et à cet égard, je crois qu’il serait opportun, à l’approche du 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles en 2019, de profiter de cette occasion pour mieux faire connaître la Loi auprès du grand public canadien et, de façon générale, d’examiner l’état de santé du régime linguistique fédéral, en tenant compte des nombreux changements qui ont marqué la société canadienne depuis la révision de la Loi en 1988.

De fait, l’évolution de divers éléments contextuels, dont les changements démographiques et identitaires, signalent que le temps est venu de réfléchir à la pertinence d’une révision de la Loi sur les langues officielles.

Entre-temps, je vous invite à participer aux célébrations entourant le 150e anniversaire de la Confédération, qui se tiendront dans la région de la capitale nationale et ailleurs au Canada. D’un bout à l’autre du pays, nous avons une bonne raison de célébrer nos réalisations, notre héritage et notre diversité, notamment cette dualité linguistique, qui représente un élément important de l’identité canadienne.

Je vous remercie de votre attention.

Date de modification :
2020-09-18